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par Elsa Caboche

[juin 2013]

Strictement parlant, un blog (ou blogue pour les Québécois) est un site personnel hébergé par une plateforme de blogging (Blogspot, Wordpress, Myspace, Canalblog…) et mis à jour régulièrement par un ou plusieurs utilisateurs. Les plateformes mettent gratuitement à disposition une adresse et une interface de gestion qui, dans sa version simple, ne requiert pas de compétences techniques particulières. Elles permettent de mettre en ligne instantanément ou de manière différée des contenus multimédias. La plupart du temps, un blog se présente comme une suite de billets (ou notes) publiés dans un ordre antéchronologique (le billet le plus récent apparaît en premier) et parfois accompagnés d’une section « Commentaires » qui permet aux visiteurs de faire part de leurs remarques. Tout aussi fréquemment, une colonne de liens renvoie à d’autres sites choisis par le blogueur. Certains blogs sont agrémentés d’animations, de jeux, de webradios, de compteurs de visites ou de boutiques. La plupart des hébergeurs imposent de la publicité, mais certains blogueurs choisissent de devenir propriétaires de leur adresse afin d’éviter ces inconvénients, ou, s’ils acceptent au contraire de diffuser des annonces commerciales, de le faire moyennant une rémunération.
Le référencement des blogs fait généralement appel à des catégories thématiques ou génériques : cuisine, droit, journal intime, littérature, gay/lesbien, cinéma, humour… Les blogs BD constituent l’une de ces catégories, qui rassemble des blogs ou des sites d’auteurs ou d’amateurs publiant seuls ou collectivement.

On date l’apparition des blogs BD français des années 2003-2004, au cours desquelles de jeunes professionnels ont ouvert des blogs fondateurs : Laurel (Un crayon dans le cœur, fermé), Mélaka (Les Mélakarnets), Boulet (Bouletcorp), Obion, Cha (Ma vie est une bande dessinée), Lewis Trondheim (Les Petits Riens) ou encore Kek. Encore peu nombreux, ces blogueurs se connaissent, se rencontrent lors des festivals de bande dessinée et collaborent parfois dans des revues. Ces relations IRL (In Real Life) contribuent à la mise en place d’une communauté en ligne, dont la présence se fait sentir tant à travers les liens qui renvoient d’un blog à l’autre que dans les allusions aux amis blogueurs qui émaillent les notes de chacun. En 2005, les blogs BD se multiplient : les professionnels apprécient le supplément de visibilité que leur donne cette présence en ligne et les amateurs comprennent vite que le blog BD est un moyen simple et efficace de se faire connaître, dans la mesure où la facilité de publication s’accompagne d’une validation directe de la part du lectorat par le bouche à oreille. D’autres blogs BD importants voient le jour à cette époque : on peut citer notamment ceux de monsieur le chien, de Paka et de Tanxxx.
Mais, cette année-là, un blog surtout suscite un vif intérêt en se distinguant par sa qualité, son ton provocateur et l’anonymat de son auteur : c’est le Blog de Frantico, aujourd’hui reconnu comme l’œuvre de Lewis Trondheim. Dans des notes soignées et très provocatrices, l’auteur y raconte le quotidien d’un obsédé sexuel. Assez médiatisé, le Blog de Frantico est publié sur papier la même année : c’est le premier blog BD à bénéficier de cette reconnaissance.

L’année 2005 est aussi celle du premier festival exclusivement consacré aux blogs BD : la première édition du Festiblog est organisée par Yannick Lejeune et accueille près de quarante auteurs populaires. C’est l’occasion pour les lecteurs (parmi lesquels bon nombre de geeks, mais aussi des citoyens ordinaires qui témoignent de l’élargissement du public des blogs hors de la sphère des passionnés) de rencontrer leurs blogueurs favoris. C’est également celle, pour les blogueurs amateurs écartés de la reconnaissance institutionnelle, de se rencontrer et de tisser de petits réseaux. Dans un esprit proche de celui des conventions manga, ces groupuscules organisent par la suite des rencontres parallèles (appelées « IRL ») où tous se connaissent par leur seul pseudonyme ; ils échangent des dessins, des anecdotes, des fanzines et des goodies (affiches, cartes postales, badges et petits originaux). Ces rencontres sont ensuite relatées sur les blogs des personnes présentes, chacun dessinant l’avatar de ses compères. Afin de fédérer ces blogueurs mineurs (dont certains seront invités au festival officiel les années suivantes), Louna et Slo organisent en 2007 le premier festival off, le « Fesse ton blog », événement pirate qui se déroule en marge du Festiblog, près des tentes officielles. Le ton est délibérément déjanté et festif. En guise de prix d’honneur, on décerne à une sélection de blogueurs les récompenses du blog le plus raté, le moins mis à jour, le plus mal dessiné ou encore du pire blog toutes catégories confondues – un rouleau de papier hygiénique tenant lieu de trophée.
De façon significative, l’institutionnalisation de la blogosphère par la tenue d’un festival attitré et la sélection des invités en fonction de leur popularité reconduit la sélectivité dont le format blog croyait affranchir ses adeptes grâce à son accessibilité maximale. Cependant, sous l’impulsion de la très vivace communauté geek et de ses rencontres informelles, les blogs mineurs conservent leur visibilité.

Dès lors, malgré le caractère communautaire qui perdure sous ces diverses formes, les blogs BD s’ouvrent à un plus large public qui n’est plus forcément issu du vivier des amateurs de bande dessinée et des geeks. L’émergence des blogs BD dits girly, produits d’une hybridation entre le blog BD et le blog de mode, est un bon exemple de cette diversification du lectorat. Dans la lignée de Ma vie est tout à fait fascinante, le blog de Pénélope Bagieu (qui a depuis travaillé à s’écarter des clichés du genre), ces blogs rencontrent un large succès en s’adressant d’une manière générale aux (jeunes) femmes qui s’intéressent à la mode, souvent consommatrices de magazines féminins où elles retrouvent la patte de ces artistes. D’autres types de blogs BD, comme le blog d’actualité, conquièrent aussi le grand public : ainsi L’Actu en patates, de Martin Vidberg, intègre-t-il en 2008 les blogs invités du Monde.fr.

L’augmentation considérable du nombre de blogs BD – attestée par la fréquentation croissante du Festiblog d’année en année – dissout progressivement la cohésion communautaire des débuts sans que le médium connaisse pour autant de bouleversements majeurs. En effet, à l’exception de quelques notables expériences qui concernent la bande dessinée numérique en général, les blogs BD demeurent généralement un lieu d’improvisation quotidienne, d’anecdotes et de présentation de travaux en cours. D’après Matt, le créateur de l’agrégateur BlogsBD.fr, la majorité des lecteurs suit désormais un nombre réduit de blogs, voire un seul, en utilisant les pages des blogs en question sur les réseaux sociaux pour constituer une liste de lecture personnalisée.

En dépit de son expansion rapide et de sa popularité grandissante, le blog BD demeure difficile à définir. S’agit-il d’un nouveau médium ? d’une déclinaison de la bande dessinée sur un support numérique en ligne ? d’un genre avec ses codes, ses constantes formelles et thématiques ?
Passée la définition purement technique, il devient délicat de discerner les blogs BD à proprement parler des réalisations similaires. Le recours à une plateforme de blogging ne saurait s’imposer comme critère discriminant : la plupart des blogs BD, et non des moindres (le blog de Boulet, par exemple), sont techniquement des sites web qui n’ont que l’apparence d’un blog, retenant en général la publication antéchronologique des billets, le système de commentaires et la présence des liens. D’autres, à l’inverse, détournent le système de notes indépendantes pour en faire les séquences d’un récit continu : c’est le cas par exemple de L’Ostie d’chat de Zviane et Iris, dont les entrées récentes présentent les derniers épisodes de la série. Il faut les distinguer des sites qui mettent à disposition, grâce à des parutions régulières ou non, des planches de bande dessinée de format classique, tout en gardant à l’esprit que certains blogs, comme celui de « monsieur le chien », qui jongle entre de courts billets humoristiques et la prépublication de ses bandes dessinées destinées au papier, combinent ces différents types de contenus. Certains encore relèvent plutôt du portfolio en ligne, tandis que la plateforme de micro-blogging Tumblr, dont le nombre d’utilisateurs ne cesse de se multiplier depuis sa création en 2007, propose de nouveaux types de partage et de consultation en ligne qui séduisent quelques dessinateurs. Le contenu de ces productions, par sa diversité, ne contribue guère à préciser les frontières qui séparent le blog BD proprement dit du blog d’illustration, du site d’auteur ou du webcomic. On constate cependant que les agrégateurs de blogs, comme BlogsBD.fr ou Petit Format, recensent pêle-mêle tous ces types de sites : il y a fort à parier que des pratiques de lecture communes pèsent bien plus dans leur sélection qu’une hypothétique forme préconçue.

Le terme de blog lui-même − abréviation de web log qui signifie « carnet de bord, journal en ligne » − a conduit plusieurs commentateurs à établir un lien entre la vague des bandes dessinées autobiographiques et le développement des blogs BD, dont beaucoup sont tissés d’anecdotes à la première personne. Si cette corrélation mérite d’être discutée, le « je » occupe indéniablement une place importante dans les pratiques de blogging : la mise en scène d’un « je », qu’elle s’ancre dans la réalité ou dans la fiction, est un phénomène qui dépasse de loin la seule sphère des blogs BD. Ne serait-ce que sur Internet, qui n’est pourtant pas le seul média concerné, le microblogging, les réseaux sociaux et bien entendu les blogs entretiennent le développement d’un réseau qui ne se noue plus tant de contenu à contenu que de personne à personne. Le domaine de l’anecdotique quotidien représente donc, sinon le contenu, du moins la tonalité dominante de la plus grande partie des blogs BD. Plusieurs facteurs pourraient expliquer cette tendance. Le format de publication par mise à jour régulière, peu propice à la narration longue sous forme de one shot (mais bien adapté au découpage en épisodes), pousse les blogueurs à puiser dans leur environnement immédiat des idées qui seront rapidement données à lire. Cette rapidité de mise à disposition des contenus favorise une certaine spontanéité dans les mises à jour, permet des réactions à vif sur un événement récent, le tout dans un style assez souvent simplifié. Bien entendu, quelques virtuoses vont à contre-courant, à l’instar d’Esther Gagné, dont les notes toujours spectaculaires paraissent à intervalles irréguliers sur La Lanterne brisée. Mais elle-même n’échappe pas à un autre trait courant des blogs BD : l’autoreprésentation graphique.

Afin, sans doute, d’assurer la cohérence du contenu au fil des notes, les auteurs de blogs BD choisissent souvent d’y faire intervenir un personnage récurrent qu’ils nomment leur avatar. Celui-ci peut être une représentation plus ou moins ressemblante de l’auteur, adoptant ses traits physiques, son caractère et parlant en son nom, ou un personnage bien distinct mais néanmoins toujours associé à son créateur. Les blogueurs se représentent mutuellement en dessinant leurs avatars respectifs : ainsi Boulet croque-t-il toujours Lewis Trondheim affublé d’un bec d’oiseau, comme le personnage des Petits Riens. La personnalité de cet avatar détermine pour une large part le ton et les thématiques du blog. Boulet, par exemple, se représente en trentenaire nonchalant amateur de kébab, de sciences et de séries, tandis que « monsieur le chien » se montre en contribuable moyen, père indigne, mari trompé et pervers sexuel. L’autodérision s’impose comme un ressort comique en même temps que comme un moyen d’échapper à la présomption d’égocentrisme. Quelques auteurs préfèrent inventer de toutes pièces un avatar qui ne leur ressemble guère : ainsi, Souillon, l’auteur de Maliki, fait vivre sur son blog une jeune femme plantureuse aux cheveux roses et aux oreilles pointues. Pourtant, ici encore, l’autoreprésentation (autobiographique, autofictionnelle ou tout à fait fictionnelle) ne permet pas de démarquer nettement le blog BD. Le webcomic d’Erika Moen, DAR. A Super Girly Top Secret Comic Diary, montre un personnage récurrent assimilable à l’auteur dans des notes hebdomadaires, mais l’ampleur du projet, qui s’étend sur six années (2003 à 2009) et qui s’apparente à un véritable récit d’apprentissage (on peut lire ici comment le présente l’auteure), se prête mal à l’analogie avec des blogs hétéroclites où l’anecdote le dispute au gag dans une succession de notes disparates.

Le blog BD, en dépit de son appellation générique, propose des contenus très variés : si les strips sont sans doute ce que les lecteurs apprécient le plus, on trouve aussi des prépublications, des annonces pour les ouvrages à paraître, des jeux-concours, du métadiscours sous forme de texte (on songe à l’abondante prose de Joann Sfar), des adresses aux lecteurs, des croquis, des travaux étape par étape ou des recherches préliminaires, des photographies, des vidéos de dessin en direct, du fan-art, des boutiques en ligne, etc. Ces à-côtés, qui deviennent parfois la principale alimentation du blog, confortent celui-ci dans son statut de laboratoire ouvert où les lecteurs prennent plaisir à venir suivre au jour le jour l’évolution d’un artiste qu’ils apprécient.
C’est d’ailleurs dans ces à-côtés, bien plus que dans les notes, qu’est exploité le multimédia. Les vidéos où Boulet dessine en musique et à main levée font le délice de ses lecteurs et circulent largement sur les réseaux sociaux. Certains proposent sur leur site une web-radio afin de faire découvrir à leurs visiteurs les musiques qu’ils aiment, ou joignent à leurs notes un petit lecteur qui permet d’écouter une piste en particulier, généralement en lien avec le billet du jour. Quelques-uns exploitent le multimédia pour faire de leur blog l’espace d’expression de leurs multiples talents. Dans une note de son blog Wertch, Shyle Zalewski, dessinateur de bande dessinée, chanteur du groupe Edam Edam et fondateur de son propre label PantyPop Records, présente un clip en pixel art sur un morceau de son groupe. La vidéo, qui emprunte à l’univers du jeu vidéo, combine harmonieusement les différentes facettes d’une créativité qui ne s’arrête pas à un seul média. Dans un style différent, Esther Gagné, compositrice de profession, accompagne certaines de ses notes de morceaux de son cru. Kek, quant à lui, est réputé pour les « jeux chiants » en Flash, qui ont été à l’origine du succès de son blog. De nombreux auteurs de blogs s’expriment enfin sur différents supports : blog personnel et site professionnel, Facebook, Tumblr, Vimeo, Twitter… La fréquentation d’un blog s’éloigne donc peu à peu de la seule lecture des strips pour se changer en une expérience immersive qui s’appuie sur la création d’un environnement de lecture agrémenté de son, de vidéos et d’échanges avec l’auteur.

La popularité d’un blog étant liée à la fréquence de ses mises à jour, l’anecdote s’impose comme contenu préférentiel dans des billets courts, mis en ligne instantanément. Le blog de Trondheim, Les Petits Riens, repose sur l’historiette inspirée du quotidien. Son interface, qui laisse disparaître peu à peu les notes passées, rend compte d’une pratique éphémère de la bande dessinée (de son écriture et de sa lecture), affranchie de toute volonté d’inscrire l’œuvre dans un temps long. Dans certains cas (Chicou-chicou par exemple), la périodicité perpétue le format de la revue de bande dessinée en articulant le récit de manière à ménager l’attente de l’épisode suivant.

La rapidité de mise en ligne permet également une interaction dynamique avec les lecteurs. Quelques blogueurs tirent aussi parti de la réactivité des lecteurs à travers les commentaires pour les associer à la parution des notes suivantes. De manière générale, les retours critiques du public présentent un intérêt mitigé. En revanche, les lecteurs collaborent activement dès qu’ils sont sollicités dans le cadre d’un jeu, d’un concours ou de toute autre manifestation participative. La blogueuse Louna avait ainsi commencé une « histoire dont vous êtes le scénariste » où chaque note s’accompagnait d’un formulaire en ligne : les différentes entrées du formulaire invitaient le lecteur à choisir les caractéristiques des personnages, le lieu où se déroulerait l’action, puis une option particulière pour le déroulement du récit. L’intérêt essentiel de ce récit bifurquant par rapport au traditionnel « livre dont vous êtes le héros » sur papier résidait dans le fait que le lecteur, au lieu d’être guidé à travers une histoire préalablement écrite, prenait véritablement part à la réalisation du scénario – d’autant que les entrées du formulaire provenaient parfois d’idées soumises dans les commentaires. Cependant, le potentiel d’interactivité que représente l’échange direct avec les lecteurs est rarement exploité de façon créative et les commentaires se cantonnent souvent à un simple plébiscite de la note du jour.

Du point de vue de la création et de la diffusion des œuvres, les blogs BD se distinguent de la bande dessinée traditionnelle par la disparition des circuits éditoriaux, c’est-à-dire des intermédiaires de production (maquettistes, imprimeurs) et de diffusion (librairies), du modèle économique qui y est associé et de l’instance critique que représente l’éditeur, en amont de la publication. En effet, créer et alimenter un blog BD ne nécessite ni compétences techniques, ni matériel coûteux, ni longs délais de publication. L’accessibilité du blog encourage les auteurs, confirmés ou non, à proposer des travaux qu’ils n’auraient pas forcément envisagé de soumettre à un éditeur. Il en résulte une offre d’une grande variété et en constante progression, mais aussi, faute de sélection, assez inégale quant à la qualité des bandes dessinées.
L’absence d’intermédiaire facilite les échanges entre les auteurs à l’occasion de collaborations durables ou temporaires. Le blog collectif Chicou-chicou est ainsi né de la complicité de Boulet, Aude Picault, Domitille Collardey, Lisa Mandel et Erwan Surcouf, qui incarnaient en ligne une bande d’amis dont les aventures se sont poursuivies pendant trois ans. Laissant une large part à l’improvisation, les auteurs brodaient sur une trame narrative souple, rebondissaient sur chaque nouvelle idée de l’un ou de l’autre qui donnait au récit une orientation imprévue. Le charme spontané de cette bande dessinée se serait mal accommodé des délais et de la planification qu’impose le recours à un circuit éditorial traditionnel. En dissociant support et auteur, le blog se présente comme un espace habitable par un ou plusieurs dessinateurs, qu’il s’agisse d’un couple (le Loveblog [fermé], le Slouna blog) ou d’invités qui, selon l’expression consacrée, « squattent » provisoirement un blog ami.

Le blog s’impose désormais, pour de jeunes artistes familiers avec l’environnement numérique, comme un tremplin vers l’édition papier, toujours perçue comme une consécration. Bien que la transposition d’un médium à l’autre cause parfois des difficultés, au point de nécessiter un remaniement du contenu d’origine, l’adaptation en album d’un blog populaire est devenue courante et a trouvé son marché. Les Petits Riens de Trondheim, les Notes de Boulet et jusqu’aux recueils thématiques que Delcourt a tirés du blog de Bastien Vivès (Les Jeux vidéo, La Famille, La Blogosphère, etc., dans la collection “Shampooing”) ont gagné leur place en librairie. L’une de ces adaptations (celle d’un webcomic et non d’un blog) a divisé le public : tous les succès en ligne gagnent-ils à connaître une version physique ? Au cours de l’été 2012, Georges Clooney : une histoire vrai (sic deux fois !) avait fait les délices des internautes en mettant en scène un super-héros grotesque aux prises avec une intrigue scatologique – le tout dessiné maladroitement au feutre et truffé de fautes d’orthographe. La parution d’une version allongée chez Delcourt a suscité des critiques acerbes : l’éditeur ayant eu soin de ne rien ôter à la vulgarité et à la dysorthographie de l’œuvre originelle, de nombreux lecteurs ont mal perçu le décalage entre la potacherie de Georges Clooney et le livre soigné et coûteux qui en a résulté.

Ce parcours est pourtant une nouvelle réalité de l’auteur de bande dessinée. Alors que la précédente génération n’avait consenti à ouvrir des sites web que pour soutenir la promotion de ses albums, sans les investir comme espaces d’expression, les jeunes auteurs ont appris à se servir du net pour conquérir les marchés de l’édition papier. Ils jouent d’ailleurs naturellement des règles de la popularité des blogs, à savoir la fréquence des mises à jour et les préférences des responsables d’agrégateurs, pour acquérir une visibilité. Le bouche à oreille se charge ensuite d’entretenir leur notoriété et d’assurer le succès commercial d’une éventuelle parution papier. Les autres blogueurs jouent également un rôle dans la diffusion et dans la popularité d’un blog en l’intégrant à leur réseau de liens. Le portail Wikio, entre 2006 et 2011, mesurait la popularité d’un blog au nombre de rétroliens qui le visaient. C’est désormais Ebuzzing qui assume ce rôle en prenant en compte, outre les liens pointant vers un blog, le partage de ses billets sur les réseaux sociaux. Les modalités de calcul du classement sont détaillées sur le site de Ebuzzing.

Le modèle économique propre aux circuits éditoriaux traditionnels ne s’applique pas à la blogosphère. Malgré les propositions enthousiastes de Scott McCloud dans Reinventing comics (2000), aucun modèle économique ne s’est pour l’instant imposé et la gratuité demeure la règle générale. Quelques blogueurs parviennent à se rémunérer en affichant des publicités sur leur site ou en vendant des produits annexes.

Il est donc difficile, répétons-le, d’arrêter une définition du blog BD qui rende justice à ses formes multiples et à son évolution rapide. Faute de critères génériques, formels ou thématiques, c’est dans les pratiques de création et de lecture qu’il faut chercher des constantes : une accessibilité maximale, une lecture de divertissement et une diffusion périodique. Ces caractères questionnent la notion d’œuvre : le blog BD accueille une œuvre éparse qui n’est pas donnée à lire d’emblée mais offerte au gré des mises à jour, entremêlée à des contenus variés.

Elsa Caboche

Bibliographie

Baudry, Julien, « Histoire de la bande dessinée numérique française », Phylacterium.fr et Neuvièmeart2.0, en particulier la partie 3 : « Les blogs BD, une spécificité française ? », avril à juin 2012. / Dejasse, Erwin, & Pâques, Frédéric, « New kids on the blog », Neuvième Art, No.13, janvier 2007. Consultable sur Neuvièmeart2.0. / McCloud, Scott, Reinventing Comics. How Imagination and Technology Are Revolutionizing an Art Form, William Morrow Paperbacks, 2000 ; en France : Réinventer la bande dessinée, Vertige Graphic, 2002.

Corrélats

autobiographie – autoreprésentationfemme (1) : la représentation de la femmefemme (2) : la création au féminin – feuilleton – format − numérique

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