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Cruchaudet en route vers Jérusalem
par Henri Garric

Le dernier album de Chloé Cruchaudet, La Croisade des innocents, est admirable. Et pourtant, il ne se signale pas par les traits extérieurs des bandes dessinées qui obtiennent ces derniers temps les suffrages de la critique et des médias. Pas de grande expérimentation formelle, pas de complexité affichée du dispositif, pas de subtilité particulière de la narration, pas de déformation tape à l’œil du dessin (pas de dessein brillant ou de projet provocateur). Cruchaudet fait au contraire le choix d’une subtilité discrète. Une histoire simple venue du Moyen Âge où quelques enfants décident de quitter le monde adulte qui les opprime pour partir vers Jérusalem – quatre cinq personnages seulement émergeant du groupe.
Cette histoire est teintée de culture médiévale : chacun des cinq chapitres est introduit par un extrait de poème, de Ruteubeuf, de Chrétien de Troyes, etc. ; deux planches parodient les enluminures romanes. Mais dans l’ensemble, les personnages utilisent un vocabulaire contemporain : alors qu’un autre aurait pu facilement se laisser aller à la tentation de la grande épopée, Cruchaudet reste au plus près du quotidien de ces enfants, pris entre l’espoir d’une vie nouvelle et la réalité quotidienne de la misère et des compromis. Histoire simple servie par un dessin simple, au trait peu appuyé, qui bien souvent ne ferme pas la ligne, mais dessine des corps souples, des membres étirés, des visages fragiles, à peine relevés de quelques ombres. Un décor généralement réduit au plus simple appareil, un fond vide, avec parfois tout de même quelques buissons, quelques arbres. Une palette de couleur qui se contente généralement d’une seule teinte par planche et ne s’autorise que quelques variations, passant d’un jaune ivoire à un vert pâle, d’un violet pastel à un violet plus nacré, d’un brun sombre à un brun gris.

Cette subtilité des nuances traduit la subtilité du propos, d’une histoire d’innocence, d’une histoire de pureté. Les enfants fuient le monde d’adultes qui les maltraitent : contre les violences sexuelles suggérées (« Le pauvre, il a dû goûter celui du père aubin tellement de fois, je comprends que ça le dégoûte », p. 56), la bande des enfants refusera ceux qui ont « du persil autour du flûtiau » ; contre la domination des maîtres, elle prône le collectif (« il n’y a pas de chef, nous ne sommes qu’un », p. 81) ; contre la brutalité, elle bannit les bagarres (« le Christ pleure quand on se dispute », p. 126). Ce qui ne veut pas dire que le récit tombe dans le fantasme d’une pureté enfantine : l’histoire ne cesse d’osciller entre l’idéal et le constat du monde dur, sale et misérable dans lequel baignent les personnages. À l’angélisme du curé (« Même avec un petit postérieur plein d’excréments, on peut être pur… Je vous le dis, mon frère… Ce sont des joyaux… … De petits trésors. », p. 22), répond la crudité d’une prostituée : « Pur ? Je te rappelle que toi comme tout le monde, quand tu es né, tout ton visage a touché la moule de ta mère ! », p. 89.
Toute la subtilité du récit et du dessin de Cruchaudet tient dans cette oscillation entre la naïveté de l’enfance et ses compromis. Le tournant narratif se produit au moment où Colas est confronté à une apparition : il aperçoit sous la glace à moitié opaque, à moitié transparente, un corps figé les bras en croix, qui se confond parfois à son reflet, dont il touche la main avec sa main. Il y a là un moment de grâce et de merveille silencieuses. Mais les enfants vont transformer ce moment mystérieux, le manipuler, en inventant une légende : « Le Christ a brisé la glace, il s’est élevé dans les airs… et lui a dit… va délivrer mon tombeau à Jérusalem. » (p. 39).

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© Soleil Productions

De même, la tendresse et la faiblesse de l’enfance laissent régulièrement la place à la violence de la misère. Dans une planche particulièrement réussie, un enfant qui a fait pitié à une mère en train d’allaiter son bébé se fait donner la tétée. La première case présente cette scène touchante à peine esquissée, dans le lointain. Puis les enfants s’approchent, implorant et la scène bascule dans la violence : « Viens ici, Madame ! » Le cadrage rapproché du visage, avec de limites de cases obliques, met en valeur la subtilité du trait, passé d’une souplesse à peine dessinée à des contours anguleux, plus appuyés.

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© Soleil Productions

Ces effets sont rendus possibles par la simplicité du dessin et de la couleur. Elle permet en effet, dans les moments clés du récit, de faire ressortir plus nettement l’émerveillement ou la violence, comme dans la scène de pillage présentée dans une double planche parcourue de cris stridents, dessinée en traits épais, colorées d’un brun sombre.
Pourtant, les enfants grandissent. Le récit finira par éloigner leur simplicité rêvée, au bout de cinq saisons qui scandent symboliquement l’histoire pour raconter comment on grandit. La pureté fragile dans laquelle ils sont pris, ils la voient s’échapper alors qu’apparaissent les signes de la puberté. Les filles avouent en silence qu’elles risquent d’être bannies du groupe parce qu’elles « ont les rouges à chaque lune » (p. 85). Et Colas, le personnage principal, va chercher dans ses braies un premier poil, fin et fragile comme le sont les traits de Cruchaudet, que le personnage semble contempler avec circonspection, d’un sourcil zig-ziguant comme le poil :

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© Soleil Productions

On comprend donc que la simplicité des moyens ramène la bande dessinée à ses origines enfantines. Le modèle de la narration est donné explicitement : dans la cathédrale colorée et lumineuse, ce ne sont pas les reliques qui touchent les enfants (selon une logique scatologique enfantine, l’admirable « ongle de Saint Christophe », est comparé à une « crotte de nez »), mais le spectacle de marionnettes qui propose « un catéchisme bien amusant » (p. 19). Aussi les enfants, dès qu’ils vont vouloir raconter leur histoire, vont-ils s’emparer des moyens les plus simples – Papoupette, le doudou de l’un d’eux, un morceau de bois – pour annoncer à grand coup de tambour, « Une histoire de croisade, une histoire d’enfants, l’histoire de la croisade des enfants ! » (p. 63). Là encore, les enfants n’hésiteront pas à rajouter des effets, des animaux menaçants et des épisodes inventés, pour nourrir la simplicité attendrissante de leur histoire. Leur histoire se transformera même en légende dorée qui donne aux enfants des rêves fallacieux, bien éloignés de leur fin tragique et crue. Mais elle n’en a pas moins touché le rêve utopique d’une libération – celle que portait le carnaval de la « fête des fous » où les enfants vivent pour un jour une inversion folle des valeurs, où l’on confond trouille et joie ; celle que porte une comptine que les enfants chantent en dévalant le chemin, au moment où certains hésitent au moment de partir (« il est encore temps pour chacun de faire marche arrière », p. 53) :

Mon petit oiseau a pris sa volée…
A pris sa, à la volette
A pris sa, à la volette…
… A pris sa volée…

L’enfance s’échappe mais elle reste une ligne de fuite que la bande dessinée, quand elle sait ainsi garder la simplicité de ses jeux et de ses traits, peut suivre délicatement.

Henri Garric