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le cantik de gipi
par Marion Tournay

L’on attendait un poète, qui humblement prendrait la suite et le relais d’une longue aventure, ininterrompue, et saurait pour les temps sombres à venir, poser de nouveau la question de notre destinée... Le trait est frêle, esquissé au crayon, puis soudain s’accélère, incisif et hargneux : Gipi sera ce poète.
« La vieille âme rêveuse engendre une fois de plus ses symboles, où elle dit ce qu’elle sait d’elle-même, écrivait Armand Hoog dans sa préface à Perceval [1]. (...) Le vieillard pêcheur pêchait ses poissons dans les eaux d’il y a dix mille ans. Une nourriture surnaturelle nous fut proposée dans les premiers archétypes, quand l’homme se vit si nu, si déchu, sur une terre périodiquement malade. »

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© Éditions Futuropolis

Malade, la terre intoxiquée l’est désormais irrémédiablement. L’eau du lac est saumâtre, les poissons sont empoisonnés et l’on pendouillera, dans la Terre des fils, le sale pêcheur Anguillo. Suivons l’étrange quête de ces deux fils analphabètes... L’eau du lac est saumâtre ; case à case-miroir nous y lirons pourtant, derniers lecteurs de l’Anthropocène, le reflet de notre propre condition. Sur notre « Terre Gaste » ne chantera plus aucun oiseau. L’âme rêveuse crie famine, les poissons sont crevés. Du vieillard pêcheur de Perceval au pauvre Anguillo, il n’y a pourtant qu’une seule année-Lumière.

1. LES FILS

Le diptyque

C’est la nuit. Le père rentre, fiévreux, dans la cahute qu’il occupe avec ses fils. Sous l’effet d’un recadrage le dessin pivote : tout vacille autour de lui. Par terre, les deux fils dorment paisiblement.
Nous sommes déjà au tiers de l’histoire, pourtant c’est là, dans ce mouvement de bascule décisif, que je voudrais commencer mon commentaire. L’autorité du père donnait jusqu’ici au récit son ossature, et les indications, règles et interdits prescrits à ses fils délivraient au lecteur, pour la compréhension du monde hostile de la Terre des fils, l’unique grille de lecture.

Nous ne lisons plus rien. La case est blanche – ou vide. Dans la deuxième case de cette double page, le vol d’un oiseau.
On retrouve la même succession de cases dans de précédentes bandes dessinées de Gipi [2], mais le traitement en couleur directe à l’aquarelle, avec l’aplat uniforme d’un lavis éthéré ou nuageux, entraînait chez le lecteur une compréhension immédiate de chaque case : c’est le ciel. Si Gipi a décidé pour la Terre des fils de ne pas employer cette technique et d’utiliser uniquement le crayon, cela tient sans doute à une raison narrative d’une importance telle, qu’elle a supplantée toute autre considération esthétique... Parions que cette raison se trouve ici. Car il faut attendre la deuxième case et le vol de l’oiseau pour que le lecteur interprète cette première case, blanche puisqu’il n’y a pas de couleurs, comme « Le ciel ». Mais ce n’est qu’une interprétation. De fait, la première case qui par trois fois, dans cette double page construite en diptyque, apparaîtra avec insistance, reste une case vide. Et cela ouvre le récit à une dimension inexplorée, me semble-t-il, dans la bande dessinée...

Jamais encore je n’avais pu lire de prière en bande dessinée, et c’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Dieu prend la forme du vide, et la deuxième case n’est pas qu’un ciel atmosphérique. « Notre Père, qui es aux cieux... » Ainsi se dessine une prière immémoriale, dans un face à face abyssale entre Dieu (volet gauche du diptyque) et sur la terre, où la pluie, fine et glacée, nous a maintenant fait redescendre (volet droit), ses fils.



Le départ sur le lac

Dans le regard du cadet on lit le plus extrême désappointement. Dieu prend la forme du vide, et rien ne fait sens.
Désert s’étendait, sous les cieux, l’espace infini de l’absence... « On ré-essaye ? »
Le père est mort. Aucune religion instituée, dans ce monde décomposé, n’offre plus de rituel. « Qu’est-ce qu’on fait des morts ? » Il va falloir partir, avec comme seul viatique le cahier du père, qui nous est présenté sur six longues doubles pages : les traces d’une écriture, écrite d’une main fébrile sur des pages délavées, sont illisibles. Nous aussi, lecteurs, sommes analphabètes.

Assis dans la barque, les deux fils transportent le cadavre du père. La pluie tombe, fine et glacée. Sur le lac, pas un souffle.

2. LES HOMMES

Hôtel California

La ville-usine s’élève, sur la rive du lac où le soleil s’est noyé. C’est ici, dans la boue et le feu, que vivent les fidèles.Plus haut sur la colline, le frère aîné, la sorcière et la jeune fille sont attachés à trois poteaux.

Gipi met en scène une situation comparable à celle des groupes humains les plus primitifs, et il est difficile de ne pas faire le parallèle avec l’analyse du mécanisme sacrificiel, proposée par le penseur René Girard [3]. Pourtant le sacrifice reste inopérant, la violence est sans fin, et sans cesse les fidèles se livrent à de nouvelles razzias pour trouver les victimes, qui jonchent les rues boueuses. Le religieux archaïque décrit par René Girard, qui contenait le déchaînement de la violence en recourant au sacrifice fondateur, ne fonctionne plus. On a affaire ici à une singerie grotesque du mécanisme sacrificiel, dans un retour à une pure animalité.
Que cette animalité s’exprime avec les borborygmes de notre langage ultra-moderne (on a parfois l’impression qu’ils parlent en « tweet » mâtinés de « k » barbares) ne témoigne pas seulement de ce que fut le monde passé pour les protagonistes du récit... Cela révèle, pour nous lecteurs d’aujourd’hui, ce que le monde présent est déjà : notre société de loisir et de consommation « giga trokool » (dont le tee-shirt « HOTEL CALIFORNIA » et le tee-shirt SMILE sont ici le symbole) porterait en germe cette violence, qu’un brusque changement climatique et/ou géopolitique – imminent – suffirait à faire éclater.

Le vase d’argile

Nous venons de donner l’exemple, saisissant, de la violence d’une société archaïque alliée au sourire publicitaire de notre société de l’amusement, et c’est toute la puissance du travail de Gipi de rapprocher ce qui, de prime abord, pouvait sembler antagoniste.
Ses récits sont ainsi peuplés de « durs au cœur tendre ». Julien, la bande du Local, le tonton des Innocents... Sur la défensive ils se tiennent droits, fermés, car Je bouclier aussi est une arme indispensable : l’incommunicable en eux, en nous, doit à tout prix être préservé, et ceux-là se perdent (ou nous trompent) qui s’épanchent en effusions sentimentales (on pense ici aux jumeaux Grosse-Tête). Au terme d’une initiation, c’est pourtant leur propre fragilité qu’ils reçoivent en partage – une fragilité qui ne marque jamais la défaite de la virilité, mais au contraire sa consécration.

L’Incommunicable, dans La Terre des fils, trouvera finalement à s’exprimer, de même que le Vide est la contenance (cf.plus haut) que prendra la Plénitude. Mais il aura fallu d’abord expurger le récit de toute mièvrerie, démasquer les faux-semblants du « giga trokool » actuel, et s’en retourner à la merci de la plus extrême fragilité. Car ce que l’homme doit demander, en définitive, c’est bien cela : la fragilité de son humaine condition [4] comme le dernier lieu d’une force retrouvée...

Les traces sont illisibles, écrites d’une main fébrile, sur les pages blanches d’un cahier délavé. À peine un souffle, comme inaudible... « Si tu redis ce mot, je te casse la rame sur la tête. »

3. LE LIVRE

La Case-miroir

Le prêtre tend le livre au bourreau. « Baise », lui ordonne t-il . Le livre occupe tout l’espace du premier plan, et seul le pouce du prêtre est dessiné. Encadré par un rideau de fumée noire, le buste du bourreau domine le reste de la scène. Sans oreilles et affublé de lunettes de plongée, il regarde avec gravité, et une expression de douloureuse résignation, le livre grand ouvert : les pages sont blanches.

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© Éditions Futuropolis

Cette case m’interpelle. J’y ai vu une case miroir... Dans les lunettes du bourreau – notre double – se reflète mon propre visage, et c’est aussi à nous, lecteurs du monde d’avant, que le prêtre analphabète tend le livre. « N’avez-vous pas refusé d’entendre ce qui vous était dit ? », semble me demander mon double, le bourreau sans oreilles, dans un long, muet et douloureux reproche.
« Un don du dieu Trokool... » Plus loin dans le récit, le bourreau décidera de lire aux hommes le cahier délavé. y est écrit la nouvelle règle, substituée à tout l’appareil d’une religion sacrificielle désormais incapable de contenir la violence.
Cessez d’adorer vos idoles sanglantes... Le précieux cahier laissé par le père à ses fils sera bien un don de Dieu. Y sera lue pour vous la règle de l’amour, seule permettant d’échapper au royaume de la violence sans fin. Refuserez-vous d’entendre ce qui vous sera dit ?

Le penseur René Girard que nous avons, subrepticement, de nouveau invoqué ici, a montré comment toutes les cultures humaines étaient fondées sur le Logos de la violence. La méconnaissance du vrai Logos, qui est le Logos de l’amour, est une donnée fondamentale de l’humanité. Pour le dire autrement, le Logos de l’amour se laisse toujours expulsé par le Logos de la violence. Je regarde mon double, qui regarde le livre... Le Logos expulsé est réellement introuvable : les pages sont blanches.

Épilogue : la traversée du lac

Une légère brise. Assis dans la barque, les deux fils, la sorcière et la jeune fille traversent le lac. À peine un souffle...
La sorcière caresse la joue du cadet qui n’en revient pas, puis c’est la dernière case. Dieu vivant prend la forme du vide. Une simple caresse, la brise légère – à peine un souffle, de la sorcière soulève les cheveux, et puis cette dernière case, magistrale :

Il se souvient de son amour
De la promesse faite à nos pères
En faveur d’Abraham et de sa race
À jamais

Marion Tournay

[1Chrétien de Troyes, Perceval ou le Roman du Graal, préface d’Armand Hoog, Gallimard, 1974.

[2Citons notamment les pages 96 et 97 de Vois comme ton ombre s’allonge, Futuropolis, 2014.

[3René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978.

[4En recevant pour Noël mon exemplaire de La Terre des fils, j’ai été agacée de constater que le trait de Gipi, sans doute en raison d’un scannage en trop basse résolution, avait été « pixellisé ». À présent je me demande si, formellement, la trace visiblement numérisée de cette main humaine, si fragile et « en voie de pixellisation », ne participerait pas aussi au sens que prend ce récit...