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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous gardons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective peuvent puiser dans d’anciennes parutions, la critique peut s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques sont bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, ont aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 4 mars 2012

"je" est un alien
(avis d’orage en temps de crise, épisode 3)

par Christian Rosset

au sujet de Ovnis à Lathi de Marko Turunen, Frémok, février 2012

Un soir d’hiver glacial et ténébreux, alors que je couvais la grippe saisonnière (un intrus ayant discrètement pénétré mon corps), Carmela Chergui me remit un exemplaire d’Ovnis à Lathi de Marko Turunen (la toute dernière publication du Frémok), me précisant, avec le ton et l’autorité qui convient, que c’était son chef d’œuvre (ce qui signifiait qu’après en avoir joui, il fallait au plus vite faire circuler l’information). Je me souviens avoir tenté de lire cette étrange série d’histoires reliées « sous couverture cartonnée miroir » durant mon long retour en métro, mais cela s’est avéré impossible : les images se dédoublaient, tandis que les mots s’entrechoquaient.

Ensuite, j’ai perdu le fil : le livre était là, en permanence, physiquement, et aussi dans la tête (il me semblait en avoir déjà parcouru un état dans une vie antérieure), mais je n’arrivais pas à l’ouvrir. Enfin, un beau matin, la brume s’est levée (un peu) et la mémoire s’est soudain rafraîchie : quatre livres plus anciens ont ressurgi, manifestant que cet opus venait de loin – l’encore jeune homme qui l’avait commis étant manifestement hanté depuis longtemps par ce que, l’œil glissant, un peu égaré, sur ces pages singulières, le lecteur reconnaît de drôle, de terrible, de tendre : comme les vestiges d’une enfance, commune, mais à nulle autre pareille.

Comment appréhender par l’écriture un tel ouvrage ? Ou plutôt : comment en faire une vraie lecture – non un rapport de police (culturelle), mais une tentative de traduction de langue (étrangère) à langue (étrangère) ? Marko Turunen est né en 1973 à Kotka en Finlande. Après des études aux Beaux-arts de Turku, il entame ses premières publications dès 1991 dans divers journaux et magazines. À l’école d’art, j’ai commencé la peinture. Rapidement je me suis rendu compte que ce n’était pas pour moi. Je n’étais pas fait pour la peinture. Je n’avais rien à dire par rapport à cet art. Ensuite, j’ai travaillé sur des objets en volume. En 1997, j’ai obtenu le diplôme de sculpteur à l’école d’art de Turku et j’ai déménagé à Lahti. [1] Ovnis à Lahti est le titre de son cinquième livre publié au Frémok (après La mort rode ici, Base, L’Amour au dernier regard et De la viande de chien au kilo).

Il ne faudrait pas croire qu’une fois l’intrus bouté hors du corps, le cerveau, en partie retrouvé, va nous faciliter la narration de ce qui se manifeste dans ces 24 récits qui forment la matière des 4 épisodes d’Ovnis à Lahti. Non que ce ne soit impossible (au fond, l’art de Turunen est la simplicité même : s’approcher au plus près de ce que son extrême acuité lui fait saisir du monde – pratique mélancolique, ultra-lucide, rayant de lumière blanche l’obscurcissement d’un réel toujours plus opaque), mais les premiers mots qui viennent semblent tellement convenus (alors que la bande dessinée en question l’est si peu)… Il faut reprendre sans cesse. Se demander : je te continue ma lecture ? Ou bien devenir aussi mutique qu’un personnage des plus grands films d’Aki Kaurismäki (Ariel, La Fille aux allumettes, etc.)

Dans un premier temps, il est préférable de se taire et de capter au vol la voix de l’auteur : « En 1999-2000, j’ai trouvé des figures d’extra-terrestres dans des œufs de Pâques en chocolat. J’en ai fait des collages et j’ai commencé à utiliser ces figures d’extra-terrestres comme s’ils étaient mes alter ego. C’était très symbolique. Moi né d’œufs en chocolat ! Je trouvais que les personnages d’extra-terrestres me représentaient très bien. R-Rapparegar représente Annemari Hietanen, ma compagne. Nous ne sommes pas mariés. Nous vivons ensemble depuis onze ans. R-Rapparegar porte toujours un masque parce que je l’identifie avec les super héros mais la raison principale est que je suis incapable de rendre la beauté d’Annemari. Mes dessins ne peuvent lui rendre hommage. Elle est donc une grande et solide héroïne masquée. Exactement comme elle est sans son masque. J’utilise beaucoup ce type de langage codé. Comme les parents d’Annemari travaillent avec les oiseaux, je les ai dessinés en oiseaux dans La mort rôde ici. » [2]

Pour ma part, ces années-là (2000), j’ai découvert un des livres essentiels de ma vie de lecteur : L’Intrus de Jean-Luc Nancy [3]. C’est un ouvrage d’une quarantaine de pages, de petit format, qui traite de la venue de « l’étranger » (ici, précisément, l’intrusion d’un corps étranger dans son propre corps : dans le cas de Nancy, un cœur greffé). Le texte se termine ainsi : « L’intrus n’est pas un autre que moi-même et l’homme lui-même qui n’en finit pas de s’altérer, à la fois aiguisé et épuisé, dénudé et suréquipé, intrus dans le monde aussi bien qu’en soi-même, inquiétante poussée de l’étrange, conatus d’une infinité excroissante. » Il y aurait une rencontre intéressante à faire entre l’auteur de L’Intrus (et du Plaisir au dessin) et Marko Turunen. Ce serait bien la preuve que les frontières font bien plus que de s’éroder : elles s’évanouissent, sans faire grand bruit (malgré les quelques râles émis par certains, se rebellant contre cette disparition). On se dit, aujourd’hui : « Nous étions libres de dialoguer, empruntant chacun les outils de l’autre, mais nous ne le savions pas. » « Je » est, comme dit l’Autre, « un autre ». On peut ingurgiter cette proposition comme une chose apprise (d’un catéchisme paradoxal), mais il faut réellement avoir fait l’expérience de l’intrus (voire scellé un pacte avec lui ?) pour en saisir toutes les résonances : l’intrus n’est pas un autre que moi-même et l’homme lui-même qui n’en finit pas de s’altérer…

Disons-le franchement, en chœur avec Turunen : « Je » est un Alien. Cet Alien est notre devenir en puissance (dans le mouvement de l’accompagnement qu’induit le vivre ensemble, même en territoire étréci : terrain vague perdu en terre étrange autant qu’étrangère). Parcourons en ce sens Ovnis à Lathi : « Intrus », ce personnage troué qui représente un avatar en bande dessinée de « Marko » (« celui qui, dans l’enfance, a reçu dans la hanche une balle tirée par accident », ce qui explique ce trou dans la tête d’Intrus – lire Base, son premier livre au Frémok), s’écrit, semble-t-il, dans la langue originelle : « Alien ». Et la super-héroïne, R-Rapparegar, est dans la vie quotidienne – celle des soucis ordinaires, des recherches de lieux où habiter, des garde-manger à remplir, des voitures à réparer – compagne d’Alien (« celui qui ne peut rendre hommage à son visage par le dessin »). Cette dernière, corps (sublime) avant toute chose, a, semble-t-il (et on doit le croire : tout part du réel dans ces épisodes) de graves soucis de santé (une tumeur au cerveau). Intrus (je garde le nom en Français, c’est tellement mieux) s’interroge. À la toute fin des récits, il lui demande : « Dans les films, les gens à qui il ne reste plus beaucoup de temps à vivre font le tour du monde ou quelque chose de remarquable et de passionnant. De quoi aurais-tu envie ? » Elle lui répond simplement : « Je ne sais pas. Je veux juste être avec toi. » Et un petit Intrus tout chagrin (patte de mouche en bas de page) conclut : « Voilà, c’était notre histoire (…) Merci à vous de nous avoir accompagnés ». Relevant ceci, je n’ai presque rien dévoilé. L’intime, emprunt de pudeur, et pourtant s’offrant généreusement à la lecture de l’autre – par la splendeur du dessin, notamment, par l’étoilement des « bulles » (qui n’en sont jamais : toujours de forme rectangulaire), participant à l’irruption de la forme en tant qu’ouverture –, ne s’est jamais aussi bien porté que dans ces épisodes où fantastique et banalité tissent leurs liens, de manière plutôt minimaliste, ce qui est heureux (aucune trace d’emphase propre à une certaine science-fiction). Musique de chambre en noir et blanc. Où lire, c’est aussi accompagner, comme on accompagne le chant au piano.

Une page se tourne et une autre s’ouvre aussitôt. Il y a la tragédie qui ne peut se nourrir de pathos (mais de viande de chien au kilo). Il y a l’humour qui, lui, est clairement mélancolique (comme ces histoires sauvages avec vieux cow-boys, cochons et Pokemon). J’ai songé une ou deux fois à Glen Baxter. Certains parleront d’absurde, voire de poésie de l’absurde, ce qui est bien commode. Le Frémok préfère dire que « Marko Turunen est un super-réaliste comme il y a des super-héros. » La question de l’identité (via les nombreux contrôles que nous nous faisons à nous-mêmes) a l’air de hanter Marko Turinen. Il a dévoilé à Angoulême la trame de son prochain projet. Comme il s’est rendu compte qu’il avait environ 200 homonymes en Finlande, il a cherché à savoir ce qu’ils faisaient dans la vie, quel était leur métier (il y a notamment un chef de safari en Afrique). Il a donc le projet de faire une Vie de Marko Turinen comme si ces 200 individus portant le même nom n’étaient qu’une seule et même personne. Il ouvre une piste qui pourrait nous entraîner loin : l’autobiographie ultime, qui consisterait à « se » saturer d’une infinité d’intrus (devenir porteur d’autant de variations de « soi »), jusqu’à composer une forme d’Alien absolu dans le corps de la bande dessinée.

Christian Rosset

Notes

[1] Entretien (sur Base) avec Marko Turunen par Olivier Deprez (fremok.org]).

[2] id.

[3] Galilée, 2000. J’en reviens souvent à Jean-Luc Nancy dont les textes m’accompagnent depuis longtemps. Le fait qu’il se soit intéressé et au dessin et à l’écoute n’y est sans doute pas pour rien.

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samedi 28 mars 2015

à propos du classement des livres numériques sur une tablette

par Christian Staebler

On a beaucoup parlé, un peu partout, des différences entre la bande dessinée lue sur papier et celle lue sur tablette ou écran. Pour les avantages de la lecture électronique : facilité de transport, prix avantageux, instantanéité de l’acquisition mais aussi couleurs plus lumineuses, lecture dynamique avec l’agrandissement possible des cases, possibilités diverses d’animation (le turbomédia) ou de défilement lié à la technologie elle-même. Pour les inconvénients : la qualité des rendus souvent moyenne (en cas de planches scannées), une mauvaise perception de la totalité d’une page ou double page, la perte de la sensualité du papier, le feuilletage pour retrouver un passage bien plus facile dans un livre papier [1]. Mais il est un inconvénient majeur dont on a peu parlé, me semble-t-il, jusque-là : comment retrouver un livre (bande dessinée ou autre) sur sa tablette ?

Le lecteur assidu cherche forcément chez divers diffuseurs de quoi sustenter sa soif de lecture. Pour la bande dessinée, le choix est plutôt large. Entre autres : Izneo, BDBuzz, AveComics, sans compter le Kindle d’Amazon, le iBooks d’Apple et les diverses liseuses spécifiques, auxquels peuvent s’ajouter, si vous lisez l’anglais, Comixology, Sequential et bien d’autres. Bien sûr, chacun ne propose pas l’ensemble de la production et vous, lecteur, allez, par conséquent, papillonner de l’un à l’autre pour trouver votre bonheur. Et cela pourrait être une bonne chose : la concurrence et la diversité sont, nous dit-on, plus souhaitables qu’un monopole. Votre bibliothèque va très vite s’agrandir, car certains de ces vendeurs en ligne proposent des prix « découvertes » alléchants (et qui parfois permettent de vraies surprises en allant vers des titres qu’on avait manqué auparavant).

Or, chaque site en ligne a son logiciel de lecture. Votre tablette se charge donc, non seulement de livres numériques, mais aussi de logiciels. Chaque logiciel a son système de classement, ses particularités de lecture (plus ou moins intuitive), sa vitrine vers le site de vente et parfois même sa tablette spécifique. Les fichiers sont alors protégés contre la copie par des DRM [2]. Cela peut sembler aller de soi, et être sans grande importance.
Là où le problème pointe son nez, c’est dans le fait que chaque système de classement ne peut se joindre aux autres. Le lecteur qui accumule des titres se retrouve donc très rapidement à devoir ouvrir toutes ses bibliothèques, une par site de vente, pour retrouver un livre qu’il sait avoir acheté, mais chez quel acheteur ? Sur un ordinateur classique, la recherche reste possible par le nom du fichier. Sur les tablettes (style iPad), cette possibilité disparaît. Il faut donc ouvrir une par une chaque application pour chercher dans chaque bibliothèque si le livre souhaité s’y trouve.

Cette multiplication des bibliothèques rend donc la recherche du livre difficile, d’autant que certaines « apps » ont tendance à vouloir vous mener d’abord vers le site de vente et non vers vos livres déjà acquis. Sans oublier qu’au moindre bug, ou suite à une mise à jour, vos livres peuvent disparaître sans prévenir et vous allez être obligé de passer dix minutes à tous les retélécharger (si vous y arrivez !). Très vite, cela devient presque rédhibitoire et vous finissez par ne plus rechercher des titres acquis antérieurement pour vous contenter de lire ce qui a été fraîchement acheté. Cet état de fait encourage la bande dessinée de grande consommation et ne pousse pas vers des œuvres qui parfois nécessitent plusieurs lectures pour en tirer toutes les subtilités. Le problème de la mémoire (autant celle de l’ordinateur que la nôtre) et de la conservation des données dématérialisées est encore une fois posé à travers ce manque de réflexion sur l’organisation de nos livres. Ne se retient que le récent, aux oubliettes le passé.

Pour le moment, aucune solution ne semble apparaître dans ce paysage confus. Il ne reste donc qu’à patienter, en espérant qu’un format s’impose et que tous les acteurs de ce secteur s’y plient. Cela risque d’être long, chacun voulant garder ses prérogatives, ses avantages et ses clients. N’est-ce pas là une des raisons pour lesquelles ce marché a du mal à se développer ? Le lecteur reviendra peut-être au papier, qui conserve décidément bien des avantages. Surtout si les initiatives numériques réellement novatrices (comme la revue Professeur Cyclope pour laquelle j’ai personnellement décidé d’acquérir une tablette) ne trouvent pas leur lectorat et finissent par disparaître.

Chacun devra donc trouver par soi-même sa solution. Un bon hacker aura peut-être une manière de « craquer » les différents formats. Ce n’est malheureusement pas un procédé à conseiller. Comme ne l’est pas la solution du téléchargement illégal, qui pourtant propose essentiellement deux formats (PDF et dossier contenant les planches en JPEG), lisibles sur presque tout type de tablette (même le format Kindle d’Amazon peut lire vos propres PDFs [3]). Certains auteurs proposent déjà directement leurs œuvres en vente directe au format PDF [4]. Un autre choix, en l’état des choses, serait de se contenter d’un seul fournisseur, mais alors on risque de donner tout pouvoir à une seule entreprise et de briser ainsi la multiplicité, les possibilités, les variétés possibles.
Espérons que tous ces diffuseurs, auteurs, vendeurs en ligne, trouveront rapidement un moyen de satisfaire les lecteurs qui voudraient avoir une seule et même bibliothèque cohérente et facile d’accès.

Christian Staebler

Notes

[1] Pour avoir un bon aperçu du dossier bande dessinée numérique lire le livre de Sébastien Naeco, La BD numérique, enjeux et perspectives, dans la collection « Comprendre le livre numérique » aux éditions Numérik ; livre paru en 2011 mais toujours d’actualité.

[2] Digital Rights Management. Il s’agit la plupart du temps de fichiers sur lesquels a été apposé un « cadenas » limitant le nombre de copies. Voir ici ce qu’en dit Que Choisir : http://www.quechoisir.org/telecom-multimedia/informatique/decryptage-livres-electroniques-decryptage

[3] Voir l’astuce, tout à fait légale, ici : http://www.pcastuces.com/pratique/astuces/3785.htm

[4] C’est notamment le cas de Philippe Caza (http://www.bdebookcaza.com).

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jeudi 19 mars 2015

la tourne

par Christian Rosset

1.

Nul besoin d’être grand clerc pour saisir, au premier regard, que la force singulière de ce livre peu bavard, mais terriblement dense, de Richard McGuire provient de la manière dont les images – dont aucune ne joue par (et pour) elle-même – sont agencées. Avant même d’en avoir éprouvé quoi que ce soit qui touche au sens, on perçoit clairement que ces agencements – cette organisation des images sur un peu plus de 150 doubles pages entièrement occupées – ont été construits, non pour des raisons strictement plastiques, mais selon les exigences d’une recherche d’emboîtements narratifs où l’espace – le lieu où ça se passe – demeure fixe (même s’il est, selon les époques, plus ou moins ouvert aux quatre vents), alors que le temps – l’année précise où a lieu telle ou telle scène, représentée selon une ou plusieurs images – ne cesse de changer (cela va de 3 000 500 000 av. J.-C. à 22 175).

Notons au passage que cette autre définition du mot « temps », à savoir : « climat », joue un rôle non négligeable dans l’élaboration de cette composition (on pourrait même écrire : partition, tant la forme touche à quelque chose de musical). Comme il égrène et fait dialoguer ce qui change avec ce qui demeure, marquant les passages éphémères et les revenances cycliques, Ici est un livre d’humeurs, de variations climatiques, de perturbations atmosphériques. Seule possibilité, peut-être, de représenter « le temps », cet indéfinissable qu’il faut donc accorder à ce qui est plus simplement pensable, tels les fluctuations météorologiques, les passages des saisons, ainsi que l’éternel retour du jour et de la nuit.

Pour qui n’a pas encore eu loisir de tenir ce livre en main, il est sans doute nécessaire, avant de continuer à formuler des commentaires, de reproduire le bref texte informatif qui est imprimé sur le rabat de la première de couverture : « Ici raconte l’histoire d’un lieu, vu d’un même angle, associé à celle des êtres qui l’ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s’entrechoquent et se font étrangement écho, avant d’être précipitées dans l’oubli. » Ce lieu n’est pas arbitraire. Même si le lecteur n’est pas supposé être instruit de la vie de Richard McGuire, on subodore qu’il est intimement lié, au moins à son enfance, et qu’il est toujours habité, à l’heure où nous sommes, par des membres de sa famille, ce qui permet à l’auteur de le revisiter, plus ou moins régulièrement, et de prendre ainsi conscience, physiquement, de ses transformations.

© Richard McGuire

De manière plus abstraite, ou plus intimement concrète, ce coin de pièce d’une maison du New Jersey, dont l’angle se situe précisément à la pliure de chaque double page du livre, est un des cœurs du théâtre de la mémoire de Richard McGuire, qui peut ainsi y accrocher ses souvenirs, et son appréhension – ce mix de compréhension et de spéculations – de l’histoire du lieu. Celle d’avant sa naissance (autant dire : l’Histoire de l’Amérique, charriant aussi bien des anecdotes que des faits essentiels – notamment les liens conflictuels avec les populations indiennes), comme celle des temps à venir : le futur proche (les années qui suivent la date de publication, soit 2014 aux USA) et l’imprévisible avènement du grand effacement (puisque c’est ainsi que l’avenir est projeté : recouvrement du lieu par les eaux suite au dérèglement climatique ; retrouvailles virtuelles avec son passé ; nouveau monde renaissant en écho à ses origines antédiluviennes).

© Richard McGuire

Ici contient l’annonce, non écrite, mais suggérée, de la fin de l’homme (qui n’est pas celle de la nature ou du règne animal). Elle se situe après 2 213 et avant 22 175, ce qui laisse aux lecteurs beaucoup de possibilités d’envisager cette catastrophe (et aussi de réfléchir sur le caractère « humaniste » – ou non – d’un ouvrage que l’on peut appréhender en tant que suite non linéaire de relevés de traces, de vestiges d’une humanité en construction, en progrès, en survie, en perdition).

« J’ai voulu rendre les grandes choses, petites ; et les petites choses, grandes – les petits moments qu’on ne relate pas dans la grande histoire… » dit Richard McGuire, s’entretenant avec Antoine Guillot pour France Culture (Mauvais genres). Benjamin Franklin a réellement traversé ce coin de pièce du New Jersey, avant sa construction, quand il n’était qu’un chemin de terre. Mais ce personnage n’est pas ici plus important – plus « historique » – que telle ou telle mère portant son nouveau-né dans les bras ou telle demoiselle faisant des exercices de danse. Le travail de fixation du présent – de tous les présents, d’hier, d’aujourd’hui et de demain – suppose de matérialiser le fait que rien n’est jamais – ne sera jamais – figé : l’histoire, même enseignée de la manière la plus dogmatique qui soit, est sujette, en réalité, et sans répit, à des transformations qui ne sont pas que de simples ajustements. Ici est une œuvre ouverte, finalement. D’où le fait que, si le livre en organise, de double page en double page, une version « idéale », voire « parfaite », attestée par la signature de l’auteur, d’autres versions sont envisageables, notamment sous forme de jeu pour ordinateur (ou e-book ludique), afin que les lecteurs puissent à leur tour réagencer cette histoire, en tester l’infini des circulations. On peut aussi expérimenter cette combinatoire en associant lecture et mémoire, parcourant le livre au hasard, voire en tous sens, oblitérant des fenêtres pour mieux s’attarder sur certains détails, pour ensuite les rouvrir avec un regard neuf. Lire, c’est tourner des pages, vivre physiquement et psychiquement la tourne, aller de l’avant pour rencontrer l’inconnu au risque d’éprouver le tournis.

2.

La question essentielle que pose pratiquement ce livre est donc : comment fixer ces signes qui surgissent aussi bien de la mémoire intime – du vécu – de l’auteur que de ce qu’il a retenu de l’Histoire de la nation américaine (le New Jersey n’étant pas l’état le plus neutre pour y ressentir certains souffles) ? Confrontant connaissance théorique de l’invisible, du disparu, aux traces concrètes, comment tisser des liens entre documents et rêves ? Car cette fiction a, en effet, un côté documentaire, comme c’est le cas avec les grands livres. Ici n’est pas un ouvrage qui renforcera l’arbitraire des frontières, d’où son importance. Il abat des cloisons, sans pour autant ne rien reconstruire. Mais ces nouveaux murs ne sont pas de protection : ils laissent percevoir ce lointain proche que l’enfermement pourrait empêcher de saisir. Ils contribuent à une nouvelle réfutation du temps comme à une nouvelle ouverture de l’espace. C’est dans cette tension que le sens se déploie. Le puritanisme américain, pourtant plus que sensible ici, n’est nullement dommageable, pour une fois, au partage des émotions.

© Richard McGuire

On se souvient qu’une bande dessinée (portant le même titre) du même McGuire avait été publiée en 1989 dans Raw, la revue d’Art Spiegelman. Elle avait alors marqué les esprits (mais nul ne pouvait imaginer que, vingt-cinq ans après, un tel approfondissement aurait lieu). On peut retrouver ce premier essai en six pages (six fois six cases) accroché (du 6 février au 4 avril 2015) sur les murs de la galerie Martel à Paris, dialoguant avec quelques originaux (peintures, dessins, sérigraphies) et des reproductions de doubles pages d’Ici.

Reproductions, ou tirages numériques, car, on l’a compris, le projet de ce livre est tributaire de facilités nouvelles qu’offre l’informatique domestique (dont on peut faire usage dans son propre coin de pièce). Il n’y a donc pas – ou peu – d’originaux (au sens : produit par la main sur un support du genre papier). Alors, que monter – que vendre, puisque le travail d’une galerie ne consiste pas seulement à donner à voir ? Et surtout : puisque les images, en elles-mêmes, n’offrent qu’un intérêt limité sur le plan plastique (ce dont on peut discuter, bien entendu) et que la seule chose qui compte est la réalisation, sous forme de livre, concret ou virtuel, du processus – produisant ce fameux tournis susceptible de faire passer ces émotions que recherchent les lecteurs qui sont aussi, parfois, des écumeurs de galeries –, quel viatique offrir à ces visiteurs, qui leur permette de traverser les yeux grand ouverts l’espace de l’accrochage (dont on peut penser, après plusieurs virées, qu’il est réussi, car il crée bien plus de circulations qu’il n’y paraît au moment où on en franchit pour la première fois le seuil) ?

Si ce qui se trouve en couverture d’Ici (Here en v.o.), une peinture à l’acrylique sur bois d’aspect sévère, clairement figurative tout en procédant d’un goût de l’abstraction géométrique, est mise en vente (à un prix d’ailleurs plutôt élevé : 13 000 €), accompagnée par d’autres, plus petites, plus anecdotiques, de même facture ; si l’on trouve des esquisses, des recherches, sur papier, certes intéressantes, mais surtout pour qui voudrait comprendre comment le livre s’est fait – ou, plus précisément : comment, se faisant, il s’est défait ; si l’on peut voir ces fameux tirages numériques dont l’intérêt principal est de mettre en évidence – ou plutôt, en question – la possibilité d’accrochage de ces doubles pages d’Ici, et de tester en quoi ils tiennent plus ou moins le mur, une fois la tourne devenue impossible ; si la bande dessinée de 1989 est bien en place, comme déjà noté ; la vraie surprise de cette exhibition tient à la découverte d’une série de seize sérigraphies rehaussées de crayon et d’empreintes de tampons encrés.

© Richard McGuire

Dotées d’un prix plus raisonnable (de 150 à 250 €), ces images en noir et blanc, de format carré de 30,5 par 30,5 cm (et donc montrant un espace réduit par rapport à celui, rectangulaire, du livre), tenant à la fois du multiple et du singulier (car il n’y en a pas deux qui soient en principe identiques – à part celles qui se limitent au rendu de ce coin de pièce, vidé de tout), sont infiniment plus plaisantes – plus intrigantes – que les reproductions du livre (ou les peintures, un peu trop appliquées, en manque de liberté, côté main).

© Richard McGuire

J’insiste : le dessin de McGuire est au service du concept ; il se justifie rarement par (et en) lui-même. Je veux dire que ce n’est pas lui, en tant que tel, qui attire. Si nous sommes sidérés, c’est – chaque nouvelle lecture du livre, comme chaque nouvelle visite de l’exposition, nous le confirme – par la finesse des agencements et non par la force expressive de l’image. C’est d’ailleurs souvent le cas chez les Américains du Nord des dernières générations : ceux qui ont commencé à produire après la grande époque de Mad (que suit le temps fort de l’underground) ; disons : de Charles Burns (qui frôle la soixantaine) à Chris Ware (quadragénaire, bientôt quinquagénaire). Ces derniers font le plus souvent montre d’une froideur qui prend sens (et force) au service de ce qu’ils ont à raconter. Saisis par cet idéal d’un degré supérieur, côté ligne claire, aussi sèche que précise, appliquée, et parfois virtuose, on doit rechercher en eux la part d’obscurité : ce qui brûle. On sait bien que la neige, la glace peuvent occasionner des lésions sur la peau (la surface des planches) largement aussi dommageables que le feu. Peut-on analyser la relative raideur du dessin, le côté « froid » des couleurs (même si certaines scènes baignent parfois sous un éclairage que l’on dira « chaud »), comme un moyen radical d’éloigner ce qui ne serait que pur affect graphique au profit d’une pensée ?

Quand on lit un livre comme Ici, il me semble qu’il se passe le contraire de ce que nous procuraient, il y a quelques décennies, nos bons vieux classiques européens. Avec Hergé, Franquin, ou Macherot (par exemple), il fallait du temps au lecteur pour découvrir – une fois l’histoire digérée, donc après en avoir goûté jusqu’à plus soif les péripéties, ou l’humour – que lui était accordée, en supplément, la possibilité de faire une lecture purement visuelle, sensuelle, non narrative, de l’image (case, planche, livre). Autrement dit : qu’il y avait là, traversant les planches comme en contrebande, une forme d’expérimentation graphique. Certains détails de certaines vignettes pouvaient exciter le regard de ceux qui s’intéressaient de près à cette affaire de conquête des surfaces que les artistes les plus en pointe tentaient de faire avancer.

Mais, on le devine, les meilleurs de ces auteurs de bande dessinée qui nous ont enchantés étaient sensibles à l’air du temps, donc à leur époque qui était alors celle de la modernité, en recherche d’elle-même, tout en se mettant en quête, sans relâche, d’applications pratiques des découvertes que prodiguaient sans relâche ses artistes. Dans l’entre-deux guerres, par exemple, la publicité, cet envahissement que d’aucuns envisagent comme un art, récupérait les trouvailles d’un Fernand Léger qui finissaient par se retrouver, par ricochet, dans telle ou telle vignette de Jacobs (sans que l’on sache précisément s’il connaissait réellement cet artiste, où s’il s’était naturellement imprégné des effets de cette récupération publicitaire). Quoiqu’il en soit, ça circulait, aussi gaiement que fructueusement.

Aujourd’hui, les rangements – ou, disons-le carrément : le nettoyage par le vide – dans les musées s’opèrent, de manière parfois brutale, au nom de ce qui pollue chaque nouvelle composition de l’air du temps. La postmodernité, dès les années 1970 ; puis ses innombrables degrés ou variations éphémères, se succédant sans fin jusqu’à l’absurde, à toute allure ; jusqu’aux reniements, restaurations arrogantes (on dit aujourd’hui : décomplexées, chez les néo-cons), n’ont fait qu’amplifier, année après année, cette mise à mort pseudo-critique de « la modernité ». Ce qui sidérait, tout au long (ou presque) de ce vingtième siècle pourtant encore si proche, est devenu peu à peu obsolète (amnésie obligatoire oblige), aussi bien dans les œuvres les plus méconnues, gardées secrètes, que dans celles qui ont été les plus galvaudées. Aujourd’hui sans effet – ou presque (disons qu’ont été préservées, comme sous vide, ce qui faisait automatiquement surgir les « vieilles sidérations ») –, ce qui a fait signe pour la modernité doit se terrer, en attente d’un resurgissement. Aussi, quand on commence à penser concrètement son activité (McGuire n’est apparemment pas un « précoce ») après ce temps qui jouait, dialectiquement, avec la destruction et le montage, ce temps de remise à zéro des compteurs et de prises de risque hors limite, il y a véritablement urgence à agir autrement – et notamment : rechercher, voire imposer, une nouvelle forme de sidération.

Chez Richard McGuire, le potentiel graphique de l’image à l’heur d’être saisi en moins de temps qu’il n’en faut pour tourner les pages (et de demeurer en tant que fixation d’un code, une fois le plaisir lié à cette saisie épuisé). Y revenir, même avec un regard reposé, « renouvelé », ne change que peu la donne (tout au plus, décèle-t-on un léger détail qui nous aurait échappé). Mais, en ce qui concerne la narration, c’est une autre paire de manche. Revanche de la parole sur le silence (même si Ici peut sembler peu bavard, proche d’un espace de méditation – ce qui est en partie vrai –, les agencements, les relations entre les fenêtres, et les mots inscrits, peuvent faire gloser à l’infini – ce n’est d’ailleurs pas un reproche, mais une simple constatation). L’image comme vecteur et non comme fin.

Les choses n’étant jamais ou noires, ou blanches, même dans les moments où le train de la modernité envisageait avec un radicalisme excessif ses accélérations les plus extrêmes, on peut noter que, quand certains artistes (comme Malevitch, Matisse ou Rothko, pour lâcher quelques noms) tentaient de remettre en question le primat du dire explicite (le tableau comme scène édifiante), d’autres, comme Magritte, dépensaient largement autant leurs forces pour nous faire jouir du contraire (réaffirmant l’importance du titre, quand d’autres la niaient, intitulant leurs toiles Sans titre ou Numéro 1). D’un côté, cette tautologie : la peinture est la peinture. De l’autre, cette affirmation ironique : ceci n’est pas une pipe. L’art de McGuire, radical à sa manière, mais ni en rupture, ni en accord, avec le temps où s’opérait la remise à zéro des compteurs, est plus proche de Magritte que des changeurs de formes du siècle dernier.

© Richard McGuire

Mais il ne faut pas se leurrer. Ici n’est pas un livre qui aurait le dessein – et encore moins le pouvoir – de restaurer quoi que ce soit, même s’il dégage une charge plutôt intense et singulière de nostalgie. Il s’agit, une fois de plus, mais, cette fois, de la plus belle manière qui soit, d’un livre d’après la modernité : aussi bien « d’après » (comme on dit : « d’après un tel ») que du « temps après » (autrement dit : venant au monde sur les ruines de ce qui a été). Il est donc à la fois un prolongement de ce qui fut rêvé en ces temps anciens où on mettait à nu la mariée (et où les divans flambant neufs accueillaient les artistes inquiets) ; et un objet en devenir : un livre hors temps, prenant distance avec ces époques où la recherche de forme primait et où les fondements de l’humanisme vacillaient.

C’est pourquoi mon oreille aux aguets se surprend à recueillir (quand je me mets à l’écoute des premiers lecteurs enthousiastes d’Ici) des marques d’émotion (« C’est un des livres qui m’a provoqué la plus grande émotion que j’ai eue récemment parce que ça nous parle de notre finitude, mais aussi de comment notre existence résonne avec toutes celles qui nous ont précédées » – A. Guillot, même émission). Ce livre ne fait pas vraiment pleurer, mais disons trembler, ses admirateurs. Pour ma part, j’ai un temps songé au fait qu’Ici avait d’abord été pour moi, depuis une vingtaine d’années, le titre de l’avant-dernier livre de Nathalie Sarraute, écrit et publié quand elle avait 95 ans, sans doute un de ses plus beaux, qui retrouvait l’esprit de ses débuts dans les années 1930 (Tropismes).

On pourrait prendre congé en notant simplement, mais fermement, que Richard McGuire a réalisé un ouvrage, certes problématique (ce qui est évidemment une très belle qualité), mais passionnant et indispensable. On ne peut plus envisager, depuis sa sortie, l’histoire de la bande dessinée au vingt-et-unième siècle sans s’y plonger pour y pratiquer de nouvelles ouvertures. On n’en aura pas fini de sitôt de rechercher le « hic » dans ce livre singulier, donc d’errer en aveugle, tout en gardant les yeux grands ouverts, en ces pages qui portent le titre impeccable d’Ici.

Christian Rosset

(Ici, de Richard McGuire, éd. Gallimard, 29 €.)

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