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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous gardons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective peuvent puiser dans d’anciennes parutions, la critique peut s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques sont bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, ont aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 4 mars 2012

"je" est un alien
(avis d’orage en temps de crise, épisode 3)

par Christian Rosset

au sujet de Ovnis à Lathi de Marko Turunen, Frémok, février 2012

Un soir d’hiver glacial et ténébreux, alors que je couvais la grippe saisonnière (un intrus ayant discrètement pénétré mon corps), Carmela Chergui me remit un exemplaire d’Ovnis à Lathi de Marko Turunen (la toute dernière publication du Frémok), me précisant, avec le ton et l’autorité qui convient, que c’était son chef d’œuvre (ce qui signifiait qu’après en avoir joui, il fallait au plus vite faire circuler l’information). Je me souviens avoir tenté de lire cette étrange série d’histoires reliées « sous couverture cartonnée miroir » durant mon long retour en métro, mais cela s’est avéré impossible : les images se dédoublaient, tandis que les mots s’entrechoquaient.

Ensuite, j’ai perdu le fil : le livre était là, en permanence, physiquement, et aussi dans la tête (il me semblait en avoir déjà parcouru un état dans une vie antérieure), mais je n’arrivais pas à l’ouvrir. Enfin, un beau matin, la brume s’est levée (un peu) et la mémoire s’est soudain rafraîchie : quatre livres plus anciens ont ressurgi, manifestant que cet opus venait de loin – l’encore jeune homme qui l’avait commis étant manifestement hanté depuis longtemps par ce que, l’œil glissant, un peu égaré, sur ces pages singulières, le lecteur reconnaît de drôle, de terrible, de tendre : comme les vestiges d’une enfance, commune, mais à nulle autre pareille.

Comment appréhender par l’écriture un tel ouvrage ? Ou plutôt : comment en faire une vraie lecture – non un rapport de police (culturelle), mais une tentative de traduction de langue (étrangère) à langue (étrangère) ? Marko Turunen est né en 1973 à Kotka en Finlande. Après des études aux Beaux-arts de Turku, il entame ses premières publications dès 1991 dans divers journaux et magazines. À l’école d’art, j’ai commencé la peinture. Rapidement je me suis rendu compte que ce n’était pas pour moi. Je n’étais pas fait pour la peinture. Je n’avais rien à dire par rapport à cet art. Ensuite, j’ai travaillé sur des objets en volume. En 1997, j’ai obtenu le diplôme de sculpteur à l’école d’art de Turku et j’ai déménagé à Lahti. [1] Ovnis à Lahti est le titre de son cinquième livre publié au Frémok (après La mort rode ici, Base, L’Amour au dernier regard et De la viande de chien au kilo).

Il ne faudrait pas croire qu’une fois l’intrus bouté hors du corps, le cerveau, en partie retrouvé, va nous faciliter la narration de ce qui se manifeste dans ces 24 récits qui forment la matière des 4 épisodes d’Ovnis à Lahti. Non que ce ne soit impossible (au fond, l’art de Turunen est la simplicité même : s’approcher au plus près de ce que son extrême acuité lui fait saisir du monde – pratique mélancolique, ultra-lucide, rayant de lumière blanche l’obscurcissement d’un réel toujours plus opaque), mais les premiers mots qui viennent semblent tellement convenus (alors que la bande dessinée en question l’est si peu)… Il faut reprendre sans cesse. Se demander : je te continue ma lecture ? Ou bien devenir aussi mutique qu’un personnage des plus grands films d’Aki Kaurismäki (Ariel, La Fille aux allumettes, etc.)

Dans un premier temps, il est préférable de se taire et de capter au vol la voix de l’auteur : « En 1999-2000, j’ai trouvé des figures d’extra-terrestres dans des œufs de Pâques en chocolat. J’en ai fait des collages et j’ai commencé à utiliser ces figures d’extra-terrestres comme s’ils étaient mes alter ego. C’était très symbolique. Moi né d’œufs en chocolat ! Je trouvais que les personnages d’extra-terrestres me représentaient très bien. R-Rapparegar représente Annemari Hietanen, ma compagne. Nous ne sommes pas mariés. Nous vivons ensemble depuis onze ans. R-Rapparegar porte toujours un masque parce que je l’identifie avec les super héros mais la raison principale est que je suis incapable de rendre la beauté d’Annemari. Mes dessins ne peuvent lui rendre hommage. Elle est donc une grande et solide héroïne masquée. Exactement comme elle est sans son masque. J’utilise beaucoup ce type de langage codé. Comme les parents d’Annemari travaillent avec les oiseaux, je les ai dessinés en oiseaux dans La mort rôde ici. » [2]

Pour ma part, ces années-là (2000), j’ai découvert un des livres essentiels de ma vie de lecteur : L’Intrus de Jean-Luc Nancy [3]. C’est un ouvrage d’une quarantaine de pages, de petit format, qui traite de la venue de « l’étranger » (ici, précisément, l’intrusion d’un corps étranger dans son propre corps : dans le cas de Nancy, un cœur greffé). Le texte se termine ainsi : « L’intrus n’est pas un autre que moi-même et l’homme lui-même qui n’en finit pas de s’altérer, à la fois aiguisé et épuisé, dénudé et suréquipé, intrus dans le monde aussi bien qu’en soi-même, inquiétante poussée de l’étrange, conatus d’une infinité excroissante. » Il y aurait une rencontre intéressante à faire entre l’auteur de L’Intrus (et du Plaisir au dessin) et Marko Turunen. Ce serait bien la preuve que les frontières font bien plus que de s’éroder : elles s’évanouissent, sans faire grand bruit (malgré les quelques râles émis par certains, se rebellant contre cette disparition). On se dit, aujourd’hui : « Nous étions libres de dialoguer, empruntant chacun les outils de l’autre, mais nous ne le savions pas. » « Je » est, comme dit l’Autre, « un autre ». On peut ingurgiter cette proposition comme une chose apprise (d’un catéchisme paradoxal), mais il faut réellement avoir fait l’expérience de l’intrus (voire scellé un pacte avec lui ?) pour en saisir toutes les résonances : l’intrus n’est pas un autre que moi-même et l’homme lui-même qui n’en finit pas de s’altérer…

Disons-le franchement, en chœur avec Turunen : « Je » est un Alien. Cet Alien est notre devenir en puissance (dans le mouvement de l’accompagnement qu’induit le vivre ensemble, même en territoire étréci : terrain vague perdu en terre étrange autant qu’étrangère). Parcourons en ce sens Ovnis à Lathi : « Intrus », ce personnage troué qui représente un avatar en bande dessinée de « Marko » (« celui qui, dans l’enfance, a reçu dans la hanche une balle tirée par accident », ce qui explique ce trou dans la tête d’Intrus – lire Base, son premier livre au Frémok), s’écrit, semble-t-il, dans la langue originelle : « Alien ». Et la super-héroïne, R-Rapparegar, est dans la vie quotidienne – celle des soucis ordinaires, des recherches de lieux où habiter, des garde-manger à remplir, des voitures à réparer – compagne d’Alien (« celui qui ne peut rendre hommage à son visage par le dessin »). Cette dernière, corps (sublime) avant toute chose, a, semble-t-il (et on doit le croire : tout part du réel dans ces épisodes) de graves soucis de santé (une tumeur au cerveau). Intrus (je garde le nom en Français, c’est tellement mieux) s’interroge. À la toute fin des récits, il lui demande : « Dans les films, les gens à qui il ne reste plus beaucoup de temps à vivre font le tour du monde ou quelque chose de remarquable et de passionnant. De quoi aurais-tu envie ? » Elle lui répond simplement : « Je ne sais pas. Je veux juste être avec toi. » Et un petit Intrus tout chagrin (patte de mouche en bas de page) conclut : « Voilà, c’était notre histoire (…) Merci à vous de nous avoir accompagnés ». Relevant ceci, je n’ai presque rien dévoilé. L’intime, emprunt de pudeur, et pourtant s’offrant généreusement à la lecture de l’autre – par la splendeur du dessin, notamment, par l’étoilement des « bulles » (qui n’en sont jamais : toujours de forme rectangulaire), participant à l’irruption de la forme en tant qu’ouverture –, ne s’est jamais aussi bien porté que dans ces épisodes où fantastique et banalité tissent leurs liens, de manière plutôt minimaliste, ce qui est heureux (aucune trace d’emphase propre à une certaine science-fiction). Musique de chambre en noir et blanc. Où lire, c’est aussi accompagner, comme on accompagne le chant au piano.

Une page se tourne et une autre s’ouvre aussitôt. Il y a la tragédie qui ne peut se nourrir de pathos (mais de viande de chien au kilo). Il y a l’humour qui, lui, est clairement mélancolique (comme ces histoires sauvages avec vieux cow-boys, cochons et Pokemon). J’ai songé une ou deux fois à Glen Baxter. Certains parleront d’absurde, voire de poésie de l’absurde, ce qui est bien commode. Le Frémok préfère dire que « Marko Turunen est un super-réaliste comme il y a des super-héros. » La question de l’identité (via les nombreux contrôles que nous nous faisons à nous-mêmes) a l’air de hanter Marko Turinen. Il a dévoilé à Angoulême la trame de son prochain projet. Comme il s’est rendu compte qu’il avait environ 200 homonymes en Finlande, il a cherché à savoir ce qu’ils faisaient dans la vie, quel était leur métier (il y a notamment un chef de safari en Afrique). Il a donc le projet de faire une Vie de Marko Turinen comme si ces 200 individus portant le même nom n’étaient qu’une seule et même personne. Il ouvre une piste qui pourrait nous entraîner loin : l’autobiographie ultime, qui consisterait à « se » saturer d’une infinité d’intrus (devenir porteur d’autant de variations de « soi »), jusqu’à composer une forme d’Alien absolu dans le corps de la bande dessinée.

Christian Rosset

Notes

[1] Entretien (sur Base) avec Marko Turunen par Olivier Deprez (fremok.org]).

[2] id.

[3] Galilée, 2000. J’en reviens souvent à Jean-Luc Nancy dont les textes m’accompagnent depuis longtemps. Le fait qu’il se soit intéressé et au dessin et à l’écoute n’y est sans doute pas pour rien.

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mercredi 14 janvier 2015

que lisent les assassins ?

par Harry Morgan

[Janvier 2015]

Cette évidence, il faut pourtant la rappeler : les assassins de Wolinski, Cabu, Charb, Tignous, Honoré et Oncle Bernard ne lisaient pas Charlie Hebdo.
C’est dans Inspire, le magazine en ligne d’Al Qaeda, que les assassins ont trouvé le nom de « Stéphane Charbonnie » (sic), dit Charb, à côté de dix autres intellectuels de tous pays, cartoonists, écrivains, cinéastes, journalistes, dans ce qui se présentait comme un avis de recherche digne d’un western, déguisement blagueur destiné au jihad judiciaire (au cas où l’auteur de l’affiche serait pris, il plaiderait la mauvaise plaisanterie, de façon à limiter la sanction pénale). Si le nom de Charb figurait sur cette affiche, c’est parce que les islamistes se sont déchaînés contre Charlie, du fait de la reproduction par l’hebdomadaire, en février 2006, des caricatures danoises du Jyllands-Posten (septembre 2005), et à cause du numéro de l’hebdomadaire titré Charia Hebdo, paru en novembre 2011. Mais en pratique, la connaissance qu’ont de Charlie ces réseaux, ainsi naturellement que les opinions publiques musulmanes, se borne aux quelques « unes » du journal qui circulent sur la Toile.

Dans cette hit list d’Al Qaeda, sur onze personnes, six y figurent à cause de caricatures. Trois personnes sont associées aux caricatures danoises du Jyllands-Posten, le rédacteur en chef Carsten Juste (orthographié Luste), le directeur des pages culturelles, Flemming Rose, le dessinateur Kurt Westergaard, auteur de la célèbre caricature de Mahomet avec une bombe dans le turban. Un autre dessinateur, Lars Vilks, est suédois ; il est visé à cause de ses dessins conceptuels représentant Mahomet comme une sculpture caniforme destinée à décorer un rond-point. La canadienne Molly Norris, quant à elle, eut le malheur de proposer sur la Toile, en avril 2010, un cartoon blagueur proposant que tous ceux qui savent tenir un crayon représentent Mahomet sous un forme quelconque (une tasse à café, un dé à coudre) de façon à « diluer la cible ».

Dans tous les cas, ces personnes sont visées non à cause des dessins eux-mêmes (il existe sur la Toile des milliers de dessins représentant Mahomet, souvent de façon extrêmement outrageante, qui ne suscitent strictement aucune réaction), mais parce que les réseaux d’extrémistes ont pris prétexte de ces dessins pour ameuter leurs coreligionnaires. C’est la médiatisation qui crée l’infraction, ce qui signifie, au passage, que les islamistes sont d’une parfaite hypocrisie, puisque ce sont eux qui diffusent les figurations prétendument interdites. Les assassins d’Al Qaeda sont en bout de chaîne.

La réaction française collective aux assassinats − l’unanimité faite autour de la défense de la « liberté d’expression » − apparaît par conséquent, au-delà du nécessaire affichage de l’union nationale, comme un singulier contresens. Le problème qui se pose à nous ne relève nullement de la liberté de la presse, puisque personne, pas même les terroristes ou leurs émirs, ne remet en cause la liberté d’écrire, d’imprimer et de diffuser un journal ; il s’inscrit dans le contexte beaucoup plus épineux des violences politiques. À cet égard, le nouveau régime que nous impose l’islam radical mondialisé nous met, individuellement et collectivement, dans la position de résidents du Soudan ou du Pakistan. N’importe qui peut à tout moment formuler l’accusation de blasphème contre n’importe quoi (un dessin, mais aussi un écrit, un film, un propos, un comportement etc.). Cette accusation est auto-validatrice, c’est-à-dire qu’il n’y a aucun moyen d’y répondre ou de se disculper. La seule sentence applicable est la mort. (Et au risque de peiner madame Le Pen, précisons que l’importance numérique de la population musulmane en France ne change strictement rien aux données du problème. Au Danemark, où la population musulmane avoisinait les 4 %, il s’est trouvé un monsieur somalien pour tenter de tuer chez lui, le 1er janvier 2010, le dessinateur Kurt Westergaard.)

Le régime imagier nouveau repose sur l’utilisation systématique d’un tour de passe-passe sémiotique puisqu’un dessin de presse, qui est normalement une réaction à une actualité, qui prend parti sur cette actualité, et qui le fait de façon outrageante (ce caractère outrageant étant la définition même d’une caricature), est requalifié en « insulte » ou en « blasphème », dans l’ignorance délibérée de son contexte, de son contenu et de sa nature. Nous autres spécialistes de l’image savons bien que le public moyen est incapable de lire un dessin, interprétant de façon gratuite tel élément détaché de son contexte, et se montre plus ignorant encore de ce qu’on pourrait appeler le code social de l’humour graphique. Force est de constater qu’une telle ignorance fait le jeu des assassins, qui auront beau jeu de plaider qu’il y a « offense ».

Relevons pour finir que c’est une production textuelle, le roman The Satanic Verses, paru en 1988, et non une production imagière, qui a lancé dans le monde musulman ce qu’on pourrait appeler les plans concertés d’assassinat. Il n’est donc pas inutile de se référer aux mémoires de Salman Rushdie, parus il y a deux ans, sous le titre Joseph Anton, pour connaître le point de vue de l’auteur confronté à un tel phénomène. Rushdie consacre nombre de pages à ce fait qui demeure pour lui incompréhensible et irréductible : il a travaillé comme un forçat pendant cinq années pour produire un roman, et ce roman est brusquement réduit, par une interprétation discrétionnaire, à une « injure », comme si l’auteur avait écrit sur plusieurs centaines de pages : « Je chie sur Mahomet, je chie sur Mahomet, je chie sur Mahomet... » Cette ignorance de la nature même d’une entreprise littéraire, ignorance délibérée, ignorance revendiquée, est elle aussi criminelle.

Harry Morgan

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