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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous garderons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective pourront puiser dans d’anciennes parutions, la critique pourra s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques seront bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, auront aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 26 février 2012

comment on devient microcéphale

par Harry Morgan

au sujet de Lost and Found, Comics 1969-2003 de Bill Griffith, Fantagraphics, décembre 2011.

Qui peut se vanter de détenir tous les numéros de Young Lust, le comic underground de Bill Griffith, qui changeait d’éditeur à chaque numéro, ou les trois numéros de Tales of Toad, publié par une très utopique Cartoonist Co-Op Press qui, de l’aveu du dessinateur, n’a jamais existé ailleurs que sur une table de cuisine ? Ayant pitié des vieux collectionneurs, et désireux d’offrir à de nouvelles générations un coup d’œil rétrospectif sur le courant de l’underground, Fantagraphics nous offre un volume de 364 pages, retraçant la carrière du créateur de Zippy the Pinhead.

La lecture d’un pareil bottin inspire maintes réflexions, mais c’est sur la question de l’apprentissage du métier et de la mise au point des « trucs » professionnels que nous voudrions nous focaliser ici.
Il a suffi de trois années à Bill Griffith, qui précédemment s’adonnait à la peinture (destin parallèle à celui de Justin Green, l’immortel auteur de Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary), pour trouver son style définitif. Arrivé à la page 116 du volume, le lecteur découvre inopinément dans l’histoire de Zippy titrée A Fool’s Paradise, publiée initialement dans Tales of Toad numéro 3 (1973), le trait de plume précis et le système élaboré de hachures dont l’auteur ne se départira plus jamais. Les cent pages qui précèdent montrent un dessinateur à la conquête de son métier, et qui se livre à diverses expérimentations, notamment avec le papier Craftint doubletone, qui fait apparaître deux niveaux de trame quand on le colore avec un révélateur. (Naturellement les dessinateurs intelligents ne se contentent pas d’aplats de trame, mais dessinent avec le révélateur.)
Par une curieuse ironie, le point de départ de Bill Griffith est aux antipodes de son style définitif, puisque son Young Lust est une parodie sexuellement explicite du romance comic de la DC titré Young Love et qu’il est tout à fait évident que Bill Griffith pastiche des planches de Vince Colleta et de ses confrères, planches dessinées au pinceau et utilisant de façon préférentielle le gros plan, alors que Bill Griffith sera un maître du trait pointu et de la case bien remplie. Notre dessinateur aura donc été contraint, pour se trouver, de faire demi-tour et de repartir dans la direction opposée. C’est sans doute ce qui explique l’apparente instantanéité du style définitif. Il suffisait de s’engager sur la bonne route.

Zippy Young Lust, 1972.

Il est curieux d’observer que la mise au point du type d’humour très particulier de Bill Griffith accompagne la mise au point de son style graphique. C’est le coq-à-l’âne (désigné en anglais par l’expression latine non sequitur) qui caractérise l’humour de Zippy the Pinhead. Dans la dynamique du daily strip distribué par King Features Syndicate, l’alter ego du dessinateur, Griffy, représente le pôle de la rationalité, et Zippy celui de la fantaisie. Mais l’apparente absurdité de ce que dit Zippy rejoint par la bande le propos de Griffy, ce qui donne à l’ensemble de l’échange une sorte de pertinence. Ou, à tout le moins, ce que dit Zippy apparaît comme ni plus ni moins idiot que les propos des autres protagonistes dans un univers fictionnel qui est borné au consumérisme et à la médiasphère. Or ce type d’humour, que Bill Griffith lui-même qualifie de « surréaliste » (en voulant dire : proche de l’écriture automatique), est préfiguré dans les divagations d’un Mister Toad shooté à l’héroïne (« The Addictive Personality », Tuff Shit Comics n° 1, 1971) ou dans les répliques de Randy et Cherisse (Short Order Comics n°1, 1972), ce pseudo « couple idéal » dont le manque d’épaisseur est trahi par le fait qu’il s’agit de deux affiches publicitaires sur des cadres découpés en forme de silhouettes.
Il y a un troisième enseignement à tirer de l’étude de Bill Griffith Lost and Found, qui est la genèse du personnage de Zippy lui-même. Ce sont les trois petites microcéphales du Freaks de Tod Browning (1932) qui ont donné à Bill Griffith l’idée de son pinhead. Le trait distinctif de Zippy, le fait qu’il parle par coq-à-l’âne, vient précisément du langage écholalique des microcéphales de Freaks. Mais le dessinateur a aussi déniché au XIXème siècle un pinhead du cirque Barnum qui s’appelait William Henry « Zip » Johnson. Or les noms de baptême de Bill Griffith sont précisément William Henry, de sorte que ce « Zip » Johnson agrégeait les prénoms de l’auteur (Willam Henry) et de son personnage (Zippy).

Randy Cherisse.

L’intervention la plus notable de Bill Griffith par rapport à son référent dans Freaks a consisté à changer le sexe de son microcéphale. Mais y a sur ce point matière à débat, car l’une des microcéphales de Freaks, Schlitzie, était dans la vie... un monsieur. Peut-être cette ambiguïté est-elle subliminalement à l’origine du curieux costume de fête foraine que porte Zippy, qui se présente comme une robe jaune à pois rouges.
Les bandes dessinées de Bill Griffith n’échappent pas à cette règle universelle dans les littératures dessinées du putsch des personnages secondaires. Au début c’est Mister Toad qui est le personnage principal et Zippy le second rôle. Mais Mister Toad, adonné à ses pulsions, est plutôt un personnage de « méchant », et il était inévitable qu’il perdît la prééminence.

Mister Toad, 1972.

Plus curieuse est la première apparition de celui qui deviendra Zippy dans Young Lust. Griffith entreprend de dénuder un vieux poncif des bandes dessinées sentimentale, celui des deux filles jalouses l’une de l’autre car amoureuses du même homme, dont il est clair par ailleurs qu’il n’est pas « un type bien ». Chez Griffith, cet adonis problématique est « Danny », un microcéphale au menton piqué de barbe, ce qui donne immédiatement à l’histoire une ambiance de loufoquerie et de décadence, et révèle l’absurdité foncière des romance comics, qui pourraient porter le titre générique « Les confessions d’une cruche ».

Harry Morgan

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mercredi 19 mars 2014

"beta" : première approche d’un chef-d’œuvre

par Sébastien Charbonnier

Quand un artiste fait une nouvelle œuvre, c’est toujours une étrange expérience pour celui qui a aimé les précédentes. Personne n’est moins bien éduqué que l’admirateur, lui qui tend à vouloir, en mauvais amant, une répétition du passé : la même chose. Pour peu que l’artiste évolue, change, le voilà déçu, il crie intimement au scandale.
En bande dessinée, l’affaire est plus facile à gérer surtout lorsqu’il s’agit d’une suite : on a (le plus souvent) l’assurance d’une continuité stylistique, ce qui n’est pas rien. Ici, pas de souci : on retrouve dans Beta… civilisations [1] le trait superbe de Jens Harder qui régalait déjà les yeux dans Alpha… directions. En même temps, ce n’est pas du tout le même sujet : angle choisi par l’auteur oblige, Beta se focalise assez peu sur l’évolution du vivant. Nous voilà partis dans l’histoire de l’homme.

Je préfère le dire tout de suite : je place Alpha parmi les plus grandes œuvres de la bande dessinée, et la considère comme un chef-d’œuvre artistique (en général) qui fera date en ce début de vingt-et-unième siècle. C’est dire le dangereux lecteur que je constitue pour Beta : bourré d’attentes, impatient de revivre les mêmes joies, exigeant comme savent l’être les amoureux passionnés.

L’aventure de l’art dans Beta, p. 199.
© Éditions Actes Sud 2014

Comme dans Alpha, on retrouve ce vertige que la narration séquentielle permet, mieux qu’aucun art, pour une œuvre de cette ambition historique. En ouvrant Beta, il suffit d’avoir à l’esprit que la totalité temporelle de ces 350 pages tient entre deux images d’Alpha (voir le texte de la postface, p. 350). Car le premier personnage de cette immense entreprise reste le temps lui-même, et ce qu’il fait. Oui, Beta est une bande dessinée d’action dont le personnage principal est le temps : elle donne à voir les effets de l’action du temps sur l’homme, comment il le transforme dans ses modes de vie et son rapport au monde.
Le temps comme principal personnage dans le fond, mais aussi comme acteur principal dans la forme. En effet, l’un des jeux auxquels s’adonne volontiers Jens Harder est celui des « flash-forward » (l’inverse des flash-back du point de vue de la flèche du temps) : passionnants sauts brutaux jusqu’à notre présent, lorsqu’il évoque une découverte. Entre les pages 91 et 107, il scande le procédé trois fois de suite pour l’habitat, le vêtement et la maîtrise du feu. Ce vertige du raccourci est souvent mis au service d’une perspective critique (la séquence du feu finit sur la bombe atomique et un dessin repris d’une photo célèbre d’Hiroshima en ruine). De tels coups d’accélérateurs sont une expérience jubilatoire de ce que peut la bande dessinée, grâce aux ellipses permanentes que sont les interstices entre les cases.

Beta, p. 248. © Éditions Actes Sud 2014

Maintenant que nous sommes entrés dans l’histoire de l’homme (depuis sa protohistoire vers – 4M d’années jusqu’à l’an 0), ces jeux temporels prennent tout leur sens parce qu’ils proposent un sens à ces inventions, en les insérant dans un tissage évolutif de phases et de conséquences. Ainsi, la religion revient ponctuer par trois fois, au moins, le récit : l’artiste nous propose une interprétation selon les images ou les échos qu’il choisit de convoquer (onirique et révérencieuse face au mystère de la création, p. 245-251 ; rituelle et rassurante face à l’expérience de la mort, p. 294-297 ; violente et fanatique, p. 326 – juste après avoir parlé des guerres).

Beta joue aussi beaucoup avec l’espace de la page. Dans ce maelström de vignettes, ce qui saisit le lecteur dans les 100 premières pages, c’est la place infiniment modeste de l’homme dans ce qui est pourtant son histoire : on réalise à quel point tout cela tient à si peu de choses, on est remis à l’humble niveau qui est le nôtre. C’est la force ravageuse de Beta que de nous offrir un moment de stupeur sur une vignette, pris que nous sommes dans un récit qui avance comme avance la nature, inéluctablement. Par exemple, alors que l’homme a déjà été présenté en chasseur redoutable, une bande de quatre vignettes fait rejaillir un oubli : nous fûmes jadis une proie dans le monde et des animaux nous mangeaient (p. 86). Dans la dernière, on voit l’homme mort, pendouillant à une branche d’arbre où un grand fauve l’a hissé. Singulier télescopage avec toutes les images de documentaires animaliers qu’on peut avoir en tête. Une telle vignette fait plus pour nous remettre à notre place que bien des discours d’écologie théorique !

Beta, p. 86 (détail). © Éditions Actes Sud 2014

Et pourtant, nous voyons bien que l’homme est en train de prendre une direction inédite. La page inaugurale sur le feu est un de ces instants magiques où l’on peut se perdre à scruter une seule image : sur un fond noir, pleine page, Jens Harder dessine une femme heureuse et confiante, le feu à la main ; sa torche est un crâne d’animal, elle va vers la droite, qui est le sens de la lecture, le sens de l’avenir ; elle a le feu en main, alors que nous voyons les bêtes fuir le feu dans une frise onirique au-dessus d’elle, courant vers la gauche, comme vers le passé. La passation de pouvoir a eu lieu : nous sommes en route pour devenir les maîtres de la Terre (p. 98).

Il faut aussi parler de l’immense culture brassée dans cette œuvre : une culture historique bien sûr, puisque l’étude est ample et qu’on sent l’auteur informé sur son sujet, mais culture symbolique et iconique surtout. Il y a un amour évident de l’auteur pour le savoir et ses manifestations illustrées : le procédé du brassage multi-artistique (bande dessinée, peinture, musique, cinéma, photos historiques célèbres, etc.) est ici poussé bien plus loin encore que dans Alpha.
S’il fallait faire un rapprochement, je dirais qu’on trouve une présence de la citation telle qu’on a sans doute là l’équivalent pour la bande dessinée des Essais de Montaigne pour la littérature. Derechef, on peut saluer la force de Jens Harder pour travailler le médium propre de son art : seule la bande dessinée peut citer aussi facilement, non seulement elle-même, mais aussi, pêle-mêle, un film, une musique, une peinture, la presse, etc. Le tout en quelques cases (voir par exemple p. 283-289 sur la roue et l’écriture). À propos de l’écriture, justement, on a le droit à une double page sublime pour tout amoureux de la diversité calligraphique des langues (p. 290-291), puis la claque de voir cette séquence se terminer, deux pages plus tard, sur les panneaux digitaux d’une place boursière. Terrible efficacité de ces tunnels temporels.

Beta, p. 290-291. © Éditions Actes Sud 2014

Ces multiples échos offrent souvent des contiguïtés iconiques pleines de sens, et confèrent parfois un humour propre à ce genre de montage visuel. Mais on pourrait presque reprocher une certaine insouciance sur la question de la violence symbolique que recèle potentiellement ce procédé. Je sais, c’est un procès un peu idiot de reprocher à un artiste la violence potentielle de son œuvre sous prétexte qu’elle aime et charrie beaucoup de culture. Mais le fait est là : les allusions et clins d’œil sont très nombreux et j’ai déjà entendu à une triple reprise des lecteurs intimidés (« je sens qu’il y a plein de références que je ne capte pas »). C’est donc au lecteur d’oser prendre le livre et de se rassurer sur le fait qu’il comprendra ce qu’il pourra. Mais les érudits et les forts en thème ne pourront pas s’empêcher de relever le défi de « reconnaître », ce qui n’est peut-être pas l’objectif de Jens Harder (or ce réflexe peut accaparer l’attention au détriment de la narration).

Par ailleurs, au fur et à mesure que nous avançons dans Beta, la chronologie se resserre (comme le remarque l’auteur lui-même dans la postface : 40 pages pour l’Antiquité alors que le Paléolithique, qui dure 1000 fois plus longtemps, doit se contenter de 100 pages). Une difficulté nouvelle apparaît : la fibre historique du lecteur risque de peiner un peu plus sur le brassage des images. Je m’explique.

Beta, p. 318. © Éditions Actes Sud 2014

D’abord, l’importance consacrée à la Grèce est bizarrement située : elle est dans le pénultième chapitre (Haute Antiquité, allant de - 1900 à - 500) alors que la Grèce antique est célèbre surtout pour les trois siècles allant de - 600 à - 300. De fait, on y voit Socrate par deux fois (p. 314 et p.318), fondateur de la philosophie né en - 470 et mort en - 399, ce qui fait un effet bizarre. Du coup, le dernier chapitre sur l’Antiquité classique (débutant en - 500) commence d’emblée avec le phare d’Alexandrie (fini vers - 275) et la figure d’Alexandre le Grand (empereur à partir de - 336).
De plus, l’approche thématique (guerres, savoirs, architecture, etc.) devient problématique dans une chronologie qui se resserre. Les pages « philosophie, art et science » (p. 314 à 318) sont un vrai yo-yo chronologique qui met la philosophie avant la mythologie (alors que la philosophie est née d’une opposition à l’explication mythologique du monde), et nous offre un panorama des sciences grecques détonant, avec dans l’ordre de la page : Socrate (- 470), Thalès (- 625), Démocrite (- 460), Pythagore (- 580) puis Hippocrate (- 360). Dix pages plus tard, on revient aux méthodes de momifications de l’Égypte ancienne (or, l’apogée de la momification est datée du Nouvel Empire Égyptien qui commence en - 1500 et les plus belles pièces sont celles de la 19e dynastie, autour de - 1200). Je le dis sincèrement comme je l’ai ressenti : j’ai couiné spirituellement en voyant la chronologie ainsi brisée et je me suis senti déboussolé pendant la lecture des 40 dernières pages.
Le défi de Beta, volume 2 (qui ira de l’an 0 à nos jours) sera particulièrement difficile à relever, surtout quand on connaît l’ethnocentrisme crasse qui guette la curiosité savante des Européens (allez faire une histoire qui ne privilégie pas l’Europe, quand on voit l’orgueil historique de la culture occidentale par rapport aux autres ! Bon courage...)

Pour finir sur le plaisir proprement sensoriel que procure Beta, je recommande de lire l’ouvrage avec un très bon éclairage, voire en lumière naturelle, à l’extérieur : le choix d’encres or, argent et bronze qui scandent le livre par sections de 24 pages est tout simplement un régal pour les pupilles ! On tient entre les mains un beau livre, assurément, pensé comme objet artistique à part entière, jusque dans les annexes qui rappellent avec bonheur l’édition scientifique qui semble tant fasciner Jens Harder.

Beta, comme Alpha, apparaît bien comme une œuvre majeure, car elle souscrit à cette propriété première du chef-d’œuvre : non seulement elle supporte des relectures, mais elle les nécessite pour offrir à chaque fois un nouveau message au lecteur, des plaisirs inédits. Loin d’être un de ces « livres qui s’usent après avoir servi » et qu’il est « naturel de jeter et de remplacer », que condamnait Nathalie Sarraute (L’Ère du soupçon), Beta survit à l’épreuve de la relecture, il y gagne même ! Véritable univers, Beta demande à être visité et revisité – on se fera plaisir en faisant comme au cinéma : des « soirées rétrospectives » en enchaînant Alpha et Beta.

Sébastien Charbonnier

Notes

[1] Jens Harder, Beta… civilisations, volume 1, traduit de l’allemand par Stéphanie Lux, Actes Sud - L’An 2, janvier 2014, 368 pages, 38,50 €.

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