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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous gardons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective peuvent puiser dans d’anciennes parutions, la critique peut s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques sont bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, ont aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 12 février 2012

la présence et la trace

par Harry Morgan

au sujet d’Alabaster d’Osamu Tezuka, Flblb, 2012 [1970].

L’invisibilité est un motif narratif récurrent dans les bandes dessinées. Qu’on pense à la femme invisible dans les Fantastic Four de Jack Kirby, au Steel Claw (Griffe d’acier) de Jesús Blasco, dessiné pour Fleetway, qui est invisible à l’exception de sa main artificielle, ou encore aux personnages qui projettent un double ectoplasmique comme le Dr Strange de la Marvel.
L’invisibilité est même un motif d’un excellent rapport dans le médium des bandes dessinées. Il est stripogénique, si on nous pardonne ce néologisme. Ceci est un paradoxe, car par définition, si un personnage est invisible, il n’y a plus rien à dessiner et donc il n’y a plus rien à voir.

Alabaster d’Osamu Tezuka (publication originale dans Weekly Shônen Champion de décembre 1970 à juin 1971) illustre admirablement comment les logiques imagière et narrative donnent naissance à la « règle du jeu » de l’invisibilité, autrement dit aux lois propres à un élément conjectural, dans un univers fictionnel de bande dessinée. Réduite à son essence, cette règle du jeu est un principe de « littéralité ». Les règles qui gouvernent l’univers fictionnel sont précisément celles qui gouvernent le dessin, le dispositif et le récit dessiné lui-même. Ou, si l’on préfère, les choses arrivent dans le monde de la fiction comme elles arrivent sur la planche.
Dans le cas d’Alabaster, les « règles du jeu » de l’invisibilité, si on les énonce, paraissent au premier abord tout à fait arbitraires, et il semble même que le dessinateur ne les ait inventées que pour mener à sa guise son récit rocambolesque. Mais si l’on considère ces lois en fonction du génie du médium, on découvre leur logique sous-jacente.
Dans Alabaster, l’invisibilité provient d’un rayon à rendre invisible. Seulement ce rayon n’est pas au point et le personnage éponyme qui, ironiquement, est de race noire, devient seulement laiteux. Sa peau est transparente et on voit les veines, comme les veines de l’albâtre. Bref, notre homme invisible est en réalité un défiguré, une sorte de fantôme de l’opéra, qui devient d’ailleurs fou et qui conspire à vouer le monde entier à la laideur. Il a par exemple un zoo de malheureuses bêtes qu’il a rendues monstrueuses par des décharge du rayon à invisibilité, les changeant, totalement ou partiellement, en écorchés ou en squelettes ambulants.

Mais il se découvre aussi qu’Alabaster l’a échappé belle car, lorsqu’on insiste avec le rayon jusqu’à ce que le cobaye devienne réellement et complètement invisible, ce cobaye meurt aussitôt. Il ne reste de lui qu’un petit tas de poussière, invisible naturellement.
Finalement, une troisième règle se dévoile. Les femmes touchées par le rayon, et qui sont partiellement invisibles, lorsqu’elles accouchent, donnent naissance à des enfants qui deviennent, eux, totalement invisibles. Il y a donc au monde une fillette invisible. Elle est née invisible, de la fille de l’inventeur du rayon, qui avait une invisibilité partielle et qui s’est suicidée. La petite Amy ne prend figure que lorsqu’on passe sur son visage et son corps le contenu d’un poudrier. Elle s’incarne alors, c’est-à-dire qu’elle prend figure, une figure qui doit être (mais ceci la bande dessinée ne le montre pas) du plus délicat incarnat, puisqu’elle n’est que la trace légère que dépose la houppette sur du rien, sur du vide lumineux.
Comme on le voit, ce qui est mis en scène ici au premier chef est la question de la carnation. La carnation, la surface, comme le fait observer Marie-José de l’Incarnation (la philosophe Marie-José Mondzain, dans L’Image peut-elle tuer, Bayard, 2002), c’est ce qui est à la fois présent et absent (la philosophe parle même d’un principe du tiers inclus). Il s’agit de faire voir, de faire venir au visible ce qui d’abord n’est pas là, et qui est précisément le visage d’Amy, qu’on peut toucher, mais que, normalement, on ne peut pas voir.
Alabaster et Amy s’expliquent donc l’un par l’autre. Alabaster est un défiguré. Il a littéralement perdu la face. Ce qu’on voit, et qui le rend monstrueux, c’est l’appareil des vaisseaux, des muscles, etc. Amy, à l’inverse, est une désincarnée (au sens littéral de quelqu’un qui a perdu la carnation). Elle est tout à fait réelle, elle a un corps, mais ce corps ne donne pas prise à la vue.
Il y a donc chez Tezuka la conscience que la présence passe par la surface, par l’incarnation. On pourrait penser que passer de la carnation à l’incarnation, c’est jouer sur les mots (même si nous reprenons ici strictement la terminologie de Marie-José Mondzain). Mais en l’occurrence, dans les univers dessinés, les deux mots sont réellement synonymes. Dans les lois du dessin, donner une surface, un incarnat, c’est ipso facto donner chair à un personnage. Chez Tezuka, Amy est à l’évidence cousine de Tetsuwan Atomu (Astroboy), robot fabriqué à l’image de son petit garçon mort par le Pr Temma, et de la petite Pinoko, la petite assistante du génial chirurgien Black Jack. Le Pr Temma crée Tetsuwan Atomu en disposant des composants électroniques dans un corps robotique. Pinoko est un kyste tératogène, une tumeur contenant des morceaux d’organes surnuméraires. Black Jack les dispose dans une enveloppe humaine, un sorte de corps robotique, et l’ensemble produit une petite fille en apparence parfaitement normale. C’est donc la réunion des organes (ou des composants électroniques) dans une peau qui crée une individualité.
Paradoxalement, la distance entre Alabaster et Amy est moins grande qu’il n’y paraît. Encore une fois, Alabaster n’est pas exactement changé en écorché de manuel d’anatomie. Il est devenu laiteux. Lui-même trouve l’albâtre une matière très belle et il porte en permanence sur lui une coupe en albâtre. Ainsi, il reste bien chez Alabaster quelque chose de figurable, une carnation. La référence minérale ne doit rien au hasard. Si des matières comme l’albâtre, le marbre, etc., sont si belles, c’est précisément parce que la lumière les pénètre profondément.

Quant à Amy, elle est bel et bien invisible la plupart du temps. Comment la montrer, dès lors qu’il n’y a plus de cosmétique pour lui donner chair ? Ici, Tezuka utilise simultanément toutes les modalités de la figuration de l’infigurable. Il peut révéler la présence d’Amy par la seule chose d’elle qui reste visible, ses yeux (en effet, si ses yeux étaient transparents, elle serait aveugle !). Ou bien il peut montrer ses traces (par exemple ses traces de pas mouillés), ou révéler des indices de sa présence (par exemple tel objet qu’elle déplace ou avec lequel elle s’enfuit). Ou bien encore, quand le récit l’exige, il peut recourir non à la trace, mais à un tracé arbitraire, à l’indication d’un contour inachevé (c’est ainsi que Jack Kirby représente la femme invisible, mais il opte, quant à lui, pour un contour en pointillé).
Nous avons parlé de surface, mais il nous faut à présent parler de tracé. Un principe fondamental de la mythopoeia des littératures dessinées est que le personnage de papier est créé par le trait du dessinateur. Ce trait ne décalque pas une figure préalablement existante, il donne naissance au personnage lui-même, qui se présente donc dans l’univers fictionnel avec ses caractéristiques graphiques (et non seulement ses caractéristiques physiques). C’est ce qui explique que les personnages dessinés aient si souvent des caractères amiboïdes (ils sont en caoutchouc et sont susceptibles de déformations, on peut percer leur contour et les dégonfler, etc.). A contrario, cela signifie qu’on peut détruire un personnage tout simplement en le gommant. C’est ce qui explique la prolifération dans les récits dessinés des rayons destructeurs, rayons de la mort, lasers, etc., qui sont en réalité des rayons effaceurs, des rayons gommeurs. C’est évidemment dans cette catégorie que se range le rayon à rendre invisible dans Alabaster.
Dès lors, on comprend pourquoi le rayon à invisibilité est impossible à mettre au point et pourquoi il a cet effet létal. Le rayon incorpore la fonction poiétique du tracé dans les univers dessinés. À cet égard, il est un modificateur du tracé, ou un générateur de tracés fantaisistes ou aberrants, bref, un engin à fabriquer des monstres, Alabaster lui-même, ou les animaux du zoo d’Alabaster, coupes anatomiques vivantes, comme les productions d’un Damien Hirst. Simultanément, le rayon est un rayon gommeur, et lorsqu’on a entièrement gommé un personnage, ce personnage cesse d’exister, et il ne reste qu’un petit tas de poussière, correspondant aux chiures de gomme.

Entre la génération par le tracé et l’effacement par le gommage, Amy représente ce paradoxe d’un personnage blanc sur fond blanc. La question qui se pose au dessinateur est de lui rendre une forme (par un tracé diagrammatique) ou une chair (grâce au contenu d’un poudrier). Au-delà des « effets spéciaux » dont use Tezuka, cette question de l’incarnation est le véritable sujet de ce rocambolesque feuilleton qu’est Alabaster.

Harry Morgan

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samedi 28 mars 2015

à propos du classement des livres numériques sur une tablette

par Christian Staebler

On a beaucoup parlé, un peu partout, des différences entre la bande dessinée lue sur papier et celle lue sur tablette ou écran. Pour les avantages de la lecture électronique : facilité de transport, prix avantageux, instantanéité de l’acquisition mais aussi couleurs plus lumineuses, lecture dynamique avec l’agrandissement possible des cases, possibilités diverses d’animation (le turbomédia) ou de défilement lié à la technologie elle-même. Pour les inconvénients : la qualité des rendus souvent moyenne (en cas de planches scannées), une mauvaise perception de la totalité d’une page ou double page, la perte de la sensualité du papier, le feuilletage pour retrouver un passage bien plus facile dans un livre papier [1]. Mais il est un inconvénient majeur dont on a peu parlé, me semble-t-il, jusque-là : comment retrouver un livre (bande dessinée ou autre) sur sa tablette ?

Le lecteur assidu cherche forcément chez divers diffuseurs de quoi sustenter sa soif de lecture. Pour la bande dessinée, le choix est plutôt large. Entre autres : Izneo, BDBuzz, AveComics, sans compter le Kindle d’Amazon, le iBooks d’Apple et les diverses liseuses spécifiques, auxquels peuvent s’ajouter, si vous lisez l’anglais, Comixology, Sequential et bien d’autres. Bien sûr, chacun ne propose pas l’ensemble de la production et vous, lecteur, allez, par conséquent, papillonner de l’un à l’autre pour trouver votre bonheur. Et cela pourrait être une bonne chose : la concurrence et la diversité sont, nous dit-on, plus souhaitables qu’un monopole. Votre bibliothèque va très vite s’agrandir, car certains de ces vendeurs en ligne proposent des prix « découvertes » alléchants (et qui parfois permettent de vraies surprises en allant vers des titres qu’on avait manqué auparavant).

Or, chaque site en ligne a son logiciel de lecture. Votre tablette se charge donc, non seulement de livres numériques, mais aussi de logiciels. Chaque logiciel a son système de classement, ses particularités de lecture (plus ou moins intuitive), sa vitrine vers le site de vente et parfois même sa tablette spécifique. Les fichiers sont alors protégés contre la copie par des DRM [2]. Cela peut sembler aller de soi, et être sans grande importance.
Là où le problème pointe son nez, c’est dans le fait que chaque système de classement ne peut se joindre aux autres. Le lecteur qui accumule des titres se retrouve donc très rapidement à devoir ouvrir toutes ses bibliothèques, une par site de vente, pour retrouver un livre qu’il sait avoir acheté, mais chez quel acheteur ? Sur un ordinateur classique, la recherche reste possible par le nom du fichier. Sur les tablettes (style iPad), cette possibilité disparaît. Il faut donc ouvrir une par une chaque application pour chercher dans chaque bibliothèque si le livre souhaité s’y trouve.

Cette multiplication des bibliothèques rend donc la recherche du livre difficile, d’autant que certaines « apps » ont tendance à vouloir vous mener d’abord vers le site de vente et non vers vos livres déjà acquis. Sans oublier qu’au moindre bug, ou suite à une mise à jour, vos livres peuvent disparaître sans prévenir et vous allez être obligé de passer dix minutes à tous les retélécharger (si vous y arrivez !). Très vite, cela devient presque rédhibitoire et vous finissez par ne plus rechercher des titres acquis antérieurement pour vous contenter de lire ce qui a été fraîchement acheté. Cet état de fait encourage la bande dessinée de grande consommation et ne pousse pas vers des œuvres qui parfois nécessitent plusieurs lectures pour en tirer toutes les subtilités. Le problème de la mémoire (autant celle de l’ordinateur que la nôtre) et de la conservation des données dématérialisées est encore une fois posé à travers ce manque de réflexion sur l’organisation de nos livres. Ne se retient que le récent, aux oubliettes le passé.

Pour le moment, aucune solution ne semble apparaître dans ce paysage confus. Il ne reste donc qu’à patienter, en espérant qu’un format s’impose et que tous les acteurs de ce secteur s’y plient. Cela risque d’être long, chacun voulant garder ses prérogatives, ses avantages et ses clients. N’est-ce pas là une des raisons pour lesquelles ce marché a du mal à se développer ? Le lecteur reviendra peut-être au papier, qui conserve décidément bien des avantages. Surtout si les initiatives numériques réellement novatrices (comme la revue Professeur Cyclope pour laquelle j’ai personnellement décidé d’acquérir une tablette) ne trouvent pas leur lectorat et finissent par disparaître.

Chacun devra donc trouver par soi-même sa solution. Un bon hacker aura peut-être une manière de « craquer » les différents formats. Ce n’est malheureusement pas un procédé à conseiller. Comme ne l’est pas la solution du téléchargement illégal, qui pourtant propose essentiellement deux formats (PDF et dossier contenant les planches en JPEG), lisibles sur presque tout type de tablette (même le format Kindle d’Amazon peut lire vos propres PDFs [3]). Certains auteurs proposent déjà directement leurs œuvres en vente directe au format PDF [4]. Un autre choix, en l’état des choses, serait de se contenter d’un seul fournisseur, mais alors on risque de donner tout pouvoir à une seule entreprise et de briser ainsi la multiplicité, les possibilités, les variétés possibles.
Espérons que tous ces diffuseurs, auteurs, vendeurs en ligne, trouveront rapidement un moyen de satisfaire les lecteurs qui voudraient avoir une seule et même bibliothèque cohérente et facile d’accès.

Christian Staebler

Notes

[1] Pour avoir un bon aperçu du dossier bande dessinée numérique lire le livre de Sébastien Naeco, La BD numérique, enjeux et perspectives, dans la collection « Comprendre le livre numérique » aux éditions Numérik ; livre paru en 2011 mais toujours d’actualité.

[2] Digital Rights Management. Il s’agit la plupart du temps de fichiers sur lesquels a été apposé un « cadenas » limitant le nombre de copies. Voir ici ce qu’en dit Que Choisir : http://www.quechoisir.org/telecom-multimedia/informatique/decryptage-livres-electroniques-decryptage

[3] Voir l’astuce, tout à fait légale, ici : http://www.pcastuces.com/pratique/astuces/3785.htm

[4] C’est notamment le cas de Philippe Caza (http://www.bdebookcaza.com).

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jeudi 19 mars 2015

la tourne

par Christian Rosset

1.

Nul besoin d’être grand clerc pour saisir, au premier regard, que la force singulière de ce livre peu bavard, mais terriblement dense, de Richard McGuire provient de la manière dont les images – dont aucune ne joue par (et pour) elle-même – sont agencées. Avant même d’en avoir éprouvé quoi que ce soit qui touche au sens, on perçoit clairement que ces agencements – cette organisation des images sur un peu plus de 150 doubles pages entièrement occupées – ont été construits, non pour des raisons strictement plastiques, mais selon les exigences d’une recherche d’emboîtements narratifs où l’espace – le lieu où ça se passe – demeure fixe (même s’il est, selon les époques, plus ou moins ouvert aux quatre vents), alors que le temps – l’année précise où a lieu telle ou telle scène, représentée selon une ou plusieurs images – ne cesse de changer (cela va de 3 000 500 000 av. J.-C. à 22 175).

Notons au passage que cette autre définition du mot « temps », à savoir : « climat », joue un rôle non négligeable dans l’élaboration de cette composition (on pourrait même écrire : partition, tant la forme touche à quelque chose de musical). Comme il égrène et fait dialoguer ce qui change avec ce qui demeure, marquant les passages éphémères et les revenances cycliques, Ici est un livre d’humeurs, de variations climatiques, de perturbations atmosphériques. Seule possibilité, peut-être, de représenter « le temps », cet indéfinissable qu’il faut donc accorder à ce qui est plus simplement pensable, tels les fluctuations météorologiques, les passages des saisons, ainsi que l’éternel retour du jour et de la nuit.

Pour qui n’a pas encore eu loisir de tenir ce livre en main, il est sans doute nécessaire, avant de continuer à formuler des commentaires, de reproduire le bref texte informatif qui est imprimé sur le rabat de la première de couverture : « Ici raconte l’histoire d’un lieu, vu d’un même angle, associé à celle des êtres qui l’ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s’entrechoquent et se font étrangement écho, avant d’être précipitées dans l’oubli. » Ce lieu n’est pas arbitraire. Même si le lecteur n’est pas supposé être instruit de la vie de Richard McGuire, on subodore qu’il est intimement lié, au moins à son enfance, et qu’il est toujours habité, à l’heure où nous sommes, par des membres de sa famille, ce qui permet à l’auteur de le revisiter, plus ou moins régulièrement, et de prendre ainsi conscience, physiquement, de ses transformations.

© Richard McGuire

De manière plus abstraite, ou plus intimement concrète, ce coin de pièce d’une maison du New Jersey, dont l’angle se situe précisément à la pliure de chaque double page du livre, est un des cœurs du théâtre de la mémoire de Richard McGuire, qui peut ainsi y accrocher ses souvenirs, et son appréhension – ce mix de compréhension et de spéculations – de l’histoire du lieu. Celle d’avant sa naissance (autant dire : l’Histoire de l’Amérique, charriant aussi bien des anecdotes que des faits essentiels – notamment les liens conflictuels avec les populations indiennes), comme celle des temps à venir : le futur proche (les années qui suivent la date de publication, soit 2014 aux USA) et l’imprévisible avènement du grand effacement (puisque c’est ainsi que l’avenir est projeté : recouvrement du lieu par les eaux suite au dérèglement climatique ; retrouvailles virtuelles avec son passé ; nouveau monde renaissant en écho à ses origines antédiluviennes).

© Richard McGuire

Ici contient l’annonce, non écrite, mais suggérée, de la fin de l’homme (qui n’est pas celle de la nature ou du règne animal). Elle se situe après 2 213 et avant 22 175, ce qui laisse aux lecteurs beaucoup de possibilités d’envisager cette catastrophe (et aussi de réfléchir sur le caractère « humaniste » – ou non – d’un ouvrage que l’on peut appréhender en tant que suite non linéaire de relevés de traces, de vestiges d’une humanité en construction, en progrès, en survie, en perdition).

« J’ai voulu rendre les grandes choses, petites ; et les petites choses, grandes – les petits moments qu’on ne relate pas dans la grande histoire… » dit Richard McGuire, s’entretenant avec Antoine Guillot pour France Culture (Mauvais genres). Benjamin Franklin a réellement traversé ce coin de pièce du New Jersey, avant sa construction, quand il n’était qu’un chemin de terre. Mais ce personnage n’est pas ici plus important – plus « historique » – que telle ou telle mère portant son nouveau-né dans les bras ou telle demoiselle faisant des exercices de danse. Le travail de fixation du présent – de tous les présents, d’hier, d’aujourd’hui et de demain – suppose de matérialiser le fait que rien n’est jamais – ne sera jamais – figé : l’histoire, même enseignée de la manière la plus dogmatique qui soit, est sujette, en réalité, et sans répit, à des transformations qui ne sont pas que de simples ajustements. Ici est une œuvre ouverte, finalement. D’où le fait que, si le livre en organise, de double page en double page, une version « idéale », voire « parfaite », attestée par la signature de l’auteur, d’autres versions sont envisageables, notamment sous forme de jeu pour ordinateur (ou e-book ludique), afin que les lecteurs puissent à leur tour réagencer cette histoire, en tester l’infini des circulations. On peut aussi expérimenter cette combinatoire en associant lecture et mémoire, parcourant le livre au hasard, voire en tous sens, oblitérant des fenêtres pour mieux s’attarder sur certains détails, pour ensuite les rouvrir avec un regard neuf. Lire, c’est tourner des pages, vivre physiquement et psychiquement la tourne, aller de l’avant pour rencontrer l’inconnu au risque d’éprouver le tournis.

2.

La question essentielle que pose pratiquement ce livre est donc : comment fixer ces signes qui surgissent aussi bien de la mémoire intime – du vécu – de l’auteur que de ce qu’il a retenu de l’Histoire de la nation américaine (le New Jersey n’étant pas l’état le plus neutre pour y ressentir certains souffles) ? Confrontant connaissance théorique de l’invisible, du disparu, aux traces concrètes, comment tisser des liens entre documents et rêves ? Car cette fiction a, en effet, un côté documentaire, comme c’est le cas avec les grands livres. Ici n’est pas un ouvrage qui renforcera l’arbitraire des frontières, d’où son importance. Il abat des cloisons, sans pour autant ne rien reconstruire. Mais ces nouveaux murs ne sont pas de protection : ils laissent percevoir ce lointain proche que l’enfermement pourrait empêcher de saisir. Ils contribuent à une nouvelle réfutation du temps comme à une nouvelle ouverture de l’espace. C’est dans cette tension que le sens se déploie. Le puritanisme américain, pourtant plus que sensible ici, n’est nullement dommageable, pour une fois, au partage des émotions.

© Richard McGuire

On se souvient qu’une bande dessinée (portant le même titre) du même McGuire avait été publiée en 1989 dans Raw, la revue d’Art Spiegelman. Elle avait alors marqué les esprits (mais nul ne pouvait imaginer que, vingt-cinq ans après, un tel approfondissement aurait lieu). On peut retrouver ce premier essai en six pages (six fois six cases) accroché (du 6 février au 4 avril 2015) sur les murs de la galerie Martel à Paris, dialoguant avec quelques originaux (peintures, dessins, sérigraphies) et des reproductions de doubles pages d’Ici.

Reproductions, ou tirages numériques, car, on l’a compris, le projet de ce livre est tributaire de facilités nouvelles qu’offre l’informatique domestique (dont on peut faire usage dans son propre coin de pièce). Il n’y a donc pas – ou peu – d’originaux (au sens : produit par la main sur un support du genre papier). Alors, que monter – que vendre, puisque le travail d’une galerie ne consiste pas seulement à donner à voir ? Et surtout : puisque les images, en elles-mêmes, n’offrent qu’un intérêt limité sur le plan plastique (ce dont on peut discuter, bien entendu) et que la seule chose qui compte est la réalisation, sous forme de livre, concret ou virtuel, du processus – produisant ce fameux tournis susceptible de faire passer ces émotions que recherchent les lecteurs qui sont aussi, parfois, des écumeurs de galeries –, quel viatique offrir à ces visiteurs, qui leur permette de traverser les yeux grand ouverts l’espace de l’accrochage (dont on peut penser, après plusieurs virées, qu’il est réussi, car il crée bien plus de circulations qu’il n’y paraît au moment où on en franchit pour la première fois le seuil) ?

Si ce qui se trouve en couverture d’Ici (Here en v.o.), une peinture à l’acrylique sur bois d’aspect sévère, clairement figurative tout en procédant d’un goût de l’abstraction géométrique, est mise en vente (à un prix d’ailleurs plutôt élevé : 13 000 €), accompagnée par d’autres, plus petites, plus anecdotiques, de même facture ; si l’on trouve des esquisses, des recherches, sur papier, certes intéressantes, mais surtout pour qui voudrait comprendre comment le livre s’est fait – ou, plus précisément : comment, se faisant, il s’est défait ; si l’on peut voir ces fameux tirages numériques dont l’intérêt principal est de mettre en évidence – ou plutôt, en question – la possibilité d’accrochage de ces doubles pages d’Ici, et de tester en quoi ils tiennent plus ou moins le mur, une fois la tourne devenue impossible ; si la bande dessinée de 1989 est bien en place, comme déjà noté ; la vraie surprise de cette exhibition tient à la découverte d’une série de seize sérigraphies rehaussées de crayon et d’empreintes de tampons encrés.

© Richard McGuire

Dotées d’un prix plus raisonnable (de 150 à 250 €), ces images en noir et blanc, de format carré de 30,5 par 30,5 cm (et donc montrant un espace réduit par rapport à celui, rectangulaire, du livre), tenant à la fois du multiple et du singulier (car il n’y en a pas deux qui soient en principe identiques – à part celles qui se limitent au rendu de ce coin de pièce, vidé de tout), sont infiniment plus plaisantes – plus intrigantes – que les reproductions du livre (ou les peintures, un peu trop appliquées, en manque de liberté, côté main).

© Richard McGuire

J’insiste : le dessin de McGuire est au service du concept ; il se justifie rarement par (et en) lui-même. Je veux dire que ce n’est pas lui, en tant que tel, qui attire. Si nous sommes sidérés, c’est – chaque nouvelle lecture du livre, comme chaque nouvelle visite de l’exposition, nous le confirme – par la finesse des agencements et non par la force expressive de l’image. C’est d’ailleurs souvent le cas chez les Américains du Nord des dernières générations : ceux qui ont commencé à produire après la grande époque de Mad (que suit le temps fort de l’underground) ; disons : de Charles Burns (qui frôle la soixantaine) à Chris Ware (quadragénaire, bientôt quinquagénaire). Ces derniers font le plus souvent montre d’une froideur qui prend sens (et force) au service de ce qu’ils ont à raconter. Saisis par cet idéal d’un degré supérieur, côté ligne claire, aussi sèche que précise, appliquée, et parfois virtuose, on doit rechercher en eux la part d’obscurité : ce qui brûle. On sait bien que la neige, la glace peuvent occasionner des lésions sur la peau (la surface des planches) largement aussi dommageables que le feu. Peut-on analyser la relative raideur du dessin, le côté « froid » des couleurs (même si certaines scènes baignent parfois sous un éclairage que l’on dira « chaud »), comme un moyen radical d’éloigner ce qui ne serait que pur affect graphique au profit d’une pensée ?

Quand on lit un livre comme Ici, il me semble qu’il se passe le contraire de ce que nous procuraient, il y a quelques décennies, nos bons vieux classiques européens. Avec Hergé, Franquin, ou Macherot (par exemple), il fallait du temps au lecteur pour découvrir – une fois l’histoire digérée, donc après en avoir goûté jusqu’à plus soif les péripéties, ou l’humour – que lui était accordée, en supplément, la possibilité de faire une lecture purement visuelle, sensuelle, non narrative, de l’image (case, planche, livre). Autrement dit : qu’il y avait là, traversant les planches comme en contrebande, une forme d’expérimentation graphique. Certains détails de certaines vignettes pouvaient exciter le regard de ceux qui s’intéressaient de près à cette affaire de conquête des surfaces que les artistes les plus en pointe tentaient de faire avancer.

Mais, on le devine, les meilleurs de ces auteurs de bande dessinée qui nous ont enchantés étaient sensibles à l’air du temps, donc à leur époque qui était alors celle de la modernité, en recherche d’elle-même, tout en se mettant en quête, sans relâche, d’applications pratiques des découvertes que prodiguaient sans relâche ses artistes. Dans l’entre-deux guerres, par exemple, la publicité, cet envahissement que d’aucuns envisagent comme un art, récupérait les trouvailles d’un Fernand Léger qui finissaient par se retrouver, par ricochet, dans telle ou telle vignette de Jacobs (sans que l’on sache précisément s’il connaissait réellement cet artiste, où s’il s’était naturellement imprégné des effets de cette récupération publicitaire). Quoiqu’il en soit, ça circulait, aussi gaiement que fructueusement.

Aujourd’hui, les rangements – ou, disons-le carrément : le nettoyage par le vide – dans les musées s’opèrent, de manière parfois brutale, au nom de ce qui pollue chaque nouvelle composition de l’air du temps. La postmodernité, dès les années 1970 ; puis ses innombrables degrés ou variations éphémères, se succédant sans fin jusqu’à l’absurde, à toute allure ; jusqu’aux reniements, restaurations arrogantes (on dit aujourd’hui : décomplexées, chez les néo-cons), n’ont fait qu’amplifier, année après année, cette mise à mort pseudo-critique de « la modernité ». Ce qui sidérait, tout au long (ou presque) de ce vingtième siècle pourtant encore si proche, est devenu peu à peu obsolète (amnésie obligatoire oblige), aussi bien dans les œuvres les plus méconnues, gardées secrètes, que dans celles qui ont été les plus galvaudées. Aujourd’hui sans effet – ou presque (disons qu’ont été préservées, comme sous vide, ce qui faisait automatiquement surgir les « vieilles sidérations ») –, ce qui a fait signe pour la modernité doit se terrer, en attente d’un resurgissement. Aussi, quand on commence à penser concrètement son activité (McGuire n’est apparemment pas un « précoce ») après ce temps qui jouait, dialectiquement, avec la destruction et le montage, ce temps de remise à zéro des compteurs et de prises de risque hors limite, il y a véritablement urgence à agir autrement – et notamment : rechercher, voire imposer, une nouvelle forme de sidération.

Chez Richard McGuire, le potentiel graphique de l’image à l’heur d’être saisi en moins de temps qu’il n’en faut pour tourner les pages (et de demeurer en tant que fixation d’un code, une fois le plaisir lié à cette saisie épuisé). Y revenir, même avec un regard reposé, « renouvelé », ne change que peu la donne (tout au plus, décèle-t-on un léger détail qui nous aurait échappé). Mais, en ce qui concerne la narration, c’est une autre paire de manche. Revanche de la parole sur le silence (même si Ici peut sembler peu bavard, proche d’un espace de méditation – ce qui est en partie vrai –, les agencements, les relations entre les fenêtres, et les mots inscrits, peuvent faire gloser à l’infini – ce n’est d’ailleurs pas un reproche, mais une simple constatation). L’image comme vecteur et non comme fin.

Les choses n’étant jamais ou noires, ou blanches, même dans les moments où le train de la modernité envisageait avec un radicalisme excessif ses accélérations les plus extrêmes, on peut noter que, quand certains artistes (comme Malevitch, Matisse ou Rothko, pour lâcher quelques noms) tentaient de remettre en question le primat du dire explicite (le tableau comme scène édifiante), d’autres, comme Magritte, dépensaient largement autant leurs forces pour nous faire jouir du contraire (réaffirmant l’importance du titre, quand d’autres la niaient, intitulant leurs toiles Sans titre ou Numéro 1). D’un côté, cette tautologie : la peinture est la peinture. De l’autre, cette affirmation ironique : ceci n’est pas une pipe. L’art de McGuire, radical à sa manière, mais ni en rupture, ni en accord, avec le temps où s’opérait la remise à zéro des compteurs, est plus proche de Magritte que des changeurs de formes du siècle dernier.

© Richard McGuire

Mais il ne faut pas se leurrer. Ici n’est pas un livre qui aurait le dessein – et encore moins le pouvoir – de restaurer quoi que ce soit, même s’il dégage une charge plutôt intense et singulière de nostalgie. Il s’agit, une fois de plus, mais, cette fois, de la plus belle manière qui soit, d’un livre d’après la modernité : aussi bien « d’après » (comme on dit : « d’après un tel ») que du « temps après » (autrement dit : venant au monde sur les ruines de ce qui a été). Il est donc à la fois un prolongement de ce qui fut rêvé en ces temps anciens où on mettait à nu la mariée (et où les divans flambant neufs accueillaient les artistes inquiets) ; et un objet en devenir : un livre hors temps, prenant distance avec ces époques où la recherche de forme primait et où les fondements de l’humanisme vacillaient.

C’est pourquoi mon oreille aux aguets se surprend à recueillir (quand je me mets à l’écoute des premiers lecteurs enthousiastes d’Ici) des marques d’émotion (« C’est un des livres qui m’a provoqué la plus grande émotion que j’ai eue récemment parce que ça nous parle de notre finitude, mais aussi de comment notre existence résonne avec toutes celles qui nous ont précédées » – A. Guillot, même émission). Ce livre ne fait pas vraiment pleurer, mais disons trembler, ses admirateurs. Pour ma part, j’ai un temps songé au fait qu’Ici avait d’abord été pour moi, depuis une vingtaine d’années, le titre de l’avant-dernier livre de Nathalie Sarraute, écrit et publié quand elle avait 95 ans, sans doute un de ses plus beaux, qui retrouvait l’esprit de ses débuts dans les années 1930 (Tropismes).

On pourrait prendre congé en notant simplement, mais fermement, que Richard McGuire a réalisé un ouvrage, certes problématique (ce qui est évidemment une très belle qualité), mais passionnant et indispensable. On ne peut plus envisager, depuis sa sortie, l’histoire de la bande dessinée au vingt-et-unième siècle sans s’y plonger pour y pratiquer de nouvelles ouvertures. On n’en aura pas fini de sitôt de rechercher le « hic » dans ce livre singulier, donc d’errer en aveugle, tout en gardant les yeux grands ouverts, en ces pages qui portent le titre impeccable d’Ici.

Christian Rosset

(Ici, de Richard McGuire, éd. Gallimard, 29 €.)

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