Accueil du site > blogs > le blog de neuvième art

neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous gardons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective peuvent puiser dans d’anciennes parutions, la critique peut s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques sont bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, ont aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 12 février 2012

la présence et la trace

par Harry Morgan

au sujet d’Alabaster d’Osamu Tezuka, Flblb, 2012 [1970].

L’invisibilité est un motif narratif récurrent dans les bandes dessinées. Qu’on pense à la femme invisible dans les Fantastic Four de Jack Kirby, au Steel Claw (Griffe d’acier) de Jesús Blasco, dessiné pour Fleetway, qui est invisible à l’exception de sa main artificielle, ou encore aux personnages qui projettent un double ectoplasmique comme le Dr Strange de la Marvel.
L’invisibilité est même un motif d’un excellent rapport dans le médium des bandes dessinées. Il est stripogénique, si on nous pardonne ce néologisme. Ceci est un paradoxe, car par définition, si un personnage est invisible, il n’y a plus rien à dessiner et donc il n’y a plus rien à voir.

Alabaster d’Osamu Tezuka (publication originale dans Weekly Shônen Champion de décembre 1970 à juin 1971) illustre admirablement comment les logiques imagière et narrative donnent naissance à la « règle du jeu » de l’invisibilité, autrement dit aux lois propres à un élément conjectural, dans un univers fictionnel de bande dessinée. Réduite à son essence, cette règle du jeu est un principe de « littéralité ». Les règles qui gouvernent l’univers fictionnel sont précisément celles qui gouvernent le dessin, le dispositif et le récit dessiné lui-même. Ou, si l’on préfère, les choses arrivent dans le monde de la fiction comme elles arrivent sur la planche.
Dans le cas d’Alabaster, les « règles du jeu » de l’invisibilité, si on les énonce, paraissent au premier abord tout à fait arbitraires, et il semble même que le dessinateur ne les ait inventées que pour mener à sa guise son récit rocambolesque. Mais si l’on considère ces lois en fonction du génie du médium, on découvre leur logique sous-jacente.
Dans Alabaster, l’invisibilité provient d’un rayon à rendre invisible. Seulement ce rayon n’est pas au point et le personnage éponyme qui, ironiquement, est de race noire, devient seulement laiteux. Sa peau est transparente et on voit les veines, comme les veines de l’albâtre. Bref, notre homme invisible est en réalité un défiguré, une sorte de fantôme de l’opéra, qui devient d’ailleurs fou et qui conspire à vouer le monde entier à la laideur. Il a par exemple un zoo de malheureuses bêtes qu’il a rendues monstrueuses par des décharge du rayon à invisibilité, les changeant, totalement ou partiellement, en écorchés ou en squelettes ambulants.

Mais il se découvre aussi qu’Alabaster l’a échappé belle car, lorsqu’on insiste avec le rayon jusqu’à ce que le cobaye devienne réellement et complètement invisible, ce cobaye meurt aussitôt. Il ne reste de lui qu’un petit tas de poussière, invisible naturellement.
Finalement, une troisième règle se dévoile. Les femmes touchées par le rayon, et qui sont partiellement invisibles, lorsqu’elles accouchent, donnent naissance à des enfants qui deviennent, eux, totalement invisibles. Il y a donc au monde une fillette invisible. Elle est née invisible, de la fille de l’inventeur du rayon, qui avait une invisibilité partielle et qui s’est suicidée. La petite Amy ne prend figure que lorsqu’on passe sur son visage et son corps le contenu d’un poudrier. Elle s’incarne alors, c’est-à-dire qu’elle prend figure, une figure qui doit être (mais ceci la bande dessinée ne le montre pas) du plus délicat incarnat, puisqu’elle n’est que la trace légère que dépose la houppette sur du rien, sur du vide lumineux.
Comme on le voit, ce qui est mis en scène ici au premier chef est la question de la carnation. La carnation, la surface, comme le fait observer Marie-José de l’Incarnation (la philosophe Marie-José Mondzain, dans L’Image peut-elle tuer, Bayard, 2002), c’est ce qui est à la fois présent et absent (la philosophe parle même d’un principe du tiers inclus). Il s’agit de faire voir, de faire venir au visible ce qui d’abord n’est pas là, et qui est précisément le visage d’Amy, qu’on peut toucher, mais que, normalement, on ne peut pas voir.
Alabaster et Amy s’expliquent donc l’un par l’autre. Alabaster est un défiguré. Il a littéralement perdu la face. Ce qu’on voit, et qui le rend monstrueux, c’est l’appareil des vaisseaux, des muscles, etc. Amy, à l’inverse, est une désincarnée (au sens littéral de quelqu’un qui a perdu la carnation). Elle est tout à fait réelle, elle a un corps, mais ce corps ne donne pas prise à la vue.
Il y a donc chez Tezuka la conscience que la présence passe par la surface, par l’incarnation. On pourrait penser que passer de la carnation à l’incarnation, c’est jouer sur les mots (même si nous reprenons ici strictement la terminologie de Marie-José Mondzain). Mais en l’occurrence, dans les univers dessinés, les deux mots sont réellement synonymes. Dans les lois du dessin, donner une surface, un incarnat, c’est ipso facto donner chair à un personnage. Chez Tezuka, Amy est à l’évidence cousine de Tetsuwan Atomu (Astroboy), robot fabriqué à l’image de son petit garçon mort par le Pr Temma, et de la petite Pinoko, la petite assistante du génial chirurgien Black Jack. Le Pr Temma crée Tetsuwan Atomu en disposant des composants électroniques dans un corps robotique. Pinoko est un kyste tératogène, une tumeur contenant des morceaux d’organes surnuméraires. Black Jack les dispose dans une enveloppe humaine, un sorte de corps robotique, et l’ensemble produit une petite fille en apparence parfaitement normale. C’est donc la réunion des organes (ou des composants électroniques) dans une peau qui crée une individualité.
Paradoxalement, la distance entre Alabaster et Amy est moins grande qu’il n’y paraît. Encore une fois, Alabaster n’est pas exactement changé en écorché de manuel d’anatomie. Il est devenu laiteux. Lui-même trouve l’albâtre une matière très belle et il porte en permanence sur lui une coupe en albâtre. Ainsi, il reste bien chez Alabaster quelque chose de figurable, une carnation. La référence minérale ne doit rien au hasard. Si des matières comme l’albâtre, le marbre, etc., sont si belles, c’est précisément parce que la lumière les pénètre profondément.

Quant à Amy, elle est bel et bien invisible la plupart du temps. Comment la montrer, dès lors qu’il n’y a plus de cosmétique pour lui donner chair ? Ici, Tezuka utilise simultanément toutes les modalités de la figuration de l’infigurable. Il peut révéler la présence d’Amy par la seule chose d’elle qui reste visible, ses yeux (en effet, si ses yeux étaient transparents, elle serait aveugle !). Ou bien il peut montrer ses traces (par exemple ses traces de pas mouillés), ou révéler des indices de sa présence (par exemple tel objet qu’elle déplace ou avec lequel elle s’enfuit). Ou bien encore, quand le récit l’exige, il peut recourir non à la trace, mais à un tracé arbitraire, à l’indication d’un contour inachevé (c’est ainsi que Jack Kirby représente la femme invisible, mais il opte, quant à lui, pour un contour en pointillé).
Nous avons parlé de surface, mais il nous faut à présent parler de tracé. Un principe fondamental de la mythopoeia des littératures dessinées est que le personnage de papier est créé par le trait du dessinateur. Ce trait ne décalque pas une figure préalablement existante, il donne naissance au personnage lui-même, qui se présente donc dans l’univers fictionnel avec ses caractéristiques graphiques (et non seulement ses caractéristiques physiques). C’est ce qui explique que les personnages dessinés aient si souvent des caractères amiboïdes (ils sont en caoutchouc et sont susceptibles de déformations, on peut percer leur contour et les dégonfler, etc.). A contrario, cela signifie qu’on peut détruire un personnage tout simplement en le gommant. C’est ce qui explique la prolifération dans les récits dessinés des rayons destructeurs, rayons de la mort, lasers, etc., qui sont en réalité des rayons effaceurs, des rayons gommeurs. C’est évidemment dans cette catégorie que se range le rayon à rendre invisible dans Alabaster.
Dès lors, on comprend pourquoi le rayon à invisibilité est impossible à mettre au point et pourquoi il a cet effet létal. Le rayon incorpore la fonction poiétique du tracé dans les univers dessinés. À cet égard, il est un modificateur du tracé, ou un générateur de tracés fantaisistes ou aberrants, bref, un engin à fabriquer des monstres, Alabaster lui-même, ou les animaux du zoo d’Alabaster, coupes anatomiques vivantes, comme les productions d’un Damien Hirst. Simultanément, le rayon est un rayon gommeur, et lorsqu’on a entièrement gommé un personnage, ce personnage cesse d’exister, et il ne reste qu’un petit tas de poussière, correspondant aux chiures de gomme.

Entre la génération par le tracé et l’effacement par le gommage, Amy représente ce paradoxe d’un personnage blanc sur fond blanc. La question qui se pose au dessinateur est de lui rendre une forme (par un tracé diagrammatique) ou une chair (grâce au contenu d’un poudrier). Au-delà des « effets spéciaux » dont use Tezuka, cette question de l’incarnation est le véritable sujet de ce rocambolesque feuilleton qu’est Alabaster.

Harry Morgan

version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF envoyer l'article par courriel

Répondre à cet article

samedi 25 octobre 2014

en relisant barbarella

par Thierry Groensteen

[octobre 2014]

Initialement publiée par Éric Losfeld, après une première parution, en feuilleton dans V Magazine, Barbarella avait intégré le catalogue des Humanoïdes associés en 1994. Les deux premiers tomes de la saga (Barbarella et Les Colères du Mange-Minutes) avaient alors été réunis dans un volume, le troisième et le quatrième (Le Semble-Lune et Le Miroir aux tempêtes) dans un autre, l’année suivante. Mais ces deux livres, au tirage modeste, étaient épuisés, et Barbarella, l’un des personnages les plus mythiques de l’histoire de la bande dessinée française, s’était absentée de nos librairies depuis au moins quinze ans.

De la même manière que Casterman et Dupuis redonnent vie à leurs classiques, les Humanoïdes associés viennent de prendre l’heureuse initiative de rééditer Barbarella. Seul l’épisode inaugural, long de 68 planches, est paru à ce jour, dans une édition de luxe, au format 30 x 40 cm, et au tirage limité.
Limité à 999 exemplaires si j’en crois ce qui est imprimé dans le livre, à 1500 exemplaires si c’est le site de l’éditeur qui dit vrai. J’incline à croire cette seconde version, car l’exemplaire que j’ai sous les yeux en écrivant ces lignes porte le No.1397.
Le livre est en bichromie, mais n’utilise qu’une seule couleur de soutien, sans reprendre le principe initialement retenu par V Magazine, qui était de donner à chaque chapitre sa couleur (les quatre premiers évoquant les différentes saisons). Une préface inédite a été demandée à l’historien Pascal Ory, qui resitue bien Barbarella dans son contexte, marqué par la Nouvelle Vague, la gloire de Brigitte Bardot et les écrivains « sulfureux » publiés par Pauvert.
(Le groupe Humanoïds publie simultanément une édition américaine, dans une nouvelle traduction due à Kelly Sue DeConnick, scénariste pour Marvel, Dark Horse et Image.)

Benoît Berthou avait déjà parlé, ici-même, en novembre 2011, de l’érotisme – ingrédient qui, assurément, a fait la réputation de Barbarella. Il rappelait notamment les retouches apportées par l’auteur au gré des éditions successives, avec une héroïne plus ou moins dénudée pourvue de seins de taille variable. En relisant Barbarella à mon tour (ce que je n’avais pas fait depuis bien des années), je suis frappé par le comportement de la jeune femme bien plus que par sa plastique ou sa (relative) nudité. Grand connaisseur de Forest, Philippe Lefèvre-Vakana parlait d’une femme « sûre d’elle et de sa séduction » (L’Art de Jean-Claude Forest, L’An 2, 2004). C’est exact, mais c’est encore peu dire.
Barbarella, en effet, sait qu’elle est très belle et, l’ignorât-elle, on ne se fait pas faute de le lui rappeler. Ainsi du vieillard Duran, qui la décrit comme une jeune fille « au visage aussi pur que celui d’une vestale » et qui est en même temps « plus désirable que toutes les prostituées » de la ville (pl. 40).

© Les Humanoïdes associés

Si cette beauté remarquable devrait éveiller des appétits, l’on constate que Barbarella n’est jamais séduite : c’est constamment elle qui est à l’initiative, jetant son dévolu, à peine a-t-elle fait leur connaissance, sur tous les mâles à son goût qui croisent sa route. Dès la quatrième planche, elle fait des avances à Dianthus, son hôte, en présence de la sœur de ce dernier. Trois pages plus loin, elle connaît la tendresse du dénommé Ahan. Encore une demi-douzaine de pages et la voilà qui jette son dévolu sur Dildano, le « beau capitaine », dont la fusée a une forme phallique des plus suggestives. Viendront encore le prince Topal, puis le robot Aiktor, dont les « élans mécaniques » sont devenus légendaires – sans compter la « machine à faire mourir de plaisir » conçue par le serrurier du palais ! Par ailleurs, Barbarella ne semble pas dédaigner les femmes, mais elle attend que celles-ci fassent le premier pas : la case de la planche 20 où la Méduse lui caresse les cheveux semble bien préluder à une scène saphique, et plus loin c’est la putain Slupe (dont en découvrira qu’elle est une identité d’emprunt de la reine borgne de Sogo) qui veut lui donner « de l’amour gratuit », et ne se fait pas repousser. Alors que les images de Forest restent relativement chastes, ne sortant jamais du registre de la suggestion, on peut supposer que c’est là ce qui fit scandale : une femme qui ne se contente pas de montrer ses seins, de prendre des poses sensuelles et d’adresser des œillades au lecteur, mais qui assume une sexualité polymorphe, insatiable, et qui – du moins avec les hommes – a l’initiative sexuelle, ne s’embarrassant d’ailleurs d’aucun préliminaire.

Je ne sais pas jusqu’à quel point Forest était pleinement conscient des associations auxquelles se prêtent les noms de certains de ses personnages : Ahan suggère la bruyante respiration de l’amant en action, et Dildano enferme « dildo » (godemiché en anglais).
Et si l’intense activité sexuelle de Barbarella n’était que pour tromper une grande déception amoureuse, tenter d’oublier l’homme (ou la femme) qui lui a fait très mal, celui (celle) qui est pudiquement visé(e) par l’allusion aux « déboires sentimentaux » qui auraient conduit la jeune femme à « errer seule » dans l’espace (pl. 1) ? C’est une hypothèse invérifiable mais pas sans crédit.
En tout cas, Forest semble in fine se désolidariser de cette quasi-nymphomanie, voire la réprouver. Nous voyons que le royaume de Sogo, présenté (pl. 38) comme un lieu de perversion et de dépravation, et dont la reine joue les putains, s’écroule à la toute fin de cette aventure, et que Barbarella ne doit sans salut qu’à l’intervention de l’ange Pygar. En d’autres termes, et si nous lisons bien, c’est une créature asexuée qui arrache notre héroïne (et Slupe avec elle) à l’enfer du sexe et qui lui permet d’être « sauvée », dans tous les sens du terme. Conclusion somme toute étonnamment moralisatrice, et qui ne semble pourtant pas avoir été lue comme telle par les censeurs qui interdirent la première édition par un arrêté du 12 avril 1965.

© Les Humanoïdes associés

Outre l’érotisme et cette conclusion pour le moins ambivalente, l’autre dimension qui me frappe, en relisant Barbarella, est la rapidité des scènes et des transitions. Tout va très vite, rien n’est véritablement développé. Pour un peu, on se croirait dans un Zig et Puce de l’entre-deux-guerres. Cette vitesse du récit se manifeste notamment dans les scènes de séduction. « Prince Topal, vous m’avez sauvé la vie », constate Barbarella qui vient de sauter, à la suite du Prince, d’un vaisseau prêt à se crasher, et déjà elle déboutonne sa robe pour lui prouver sa gratitude. Aiktor le robot a juste le temps d’entrer en scène, et Barbarella de monter dans son taxi, qu’il y a cet échange de répliques : « Dites-moi Aiktor... Que savez-vous faire au juste ? » « Tout, Madame, tout... et très soigneusement ! », et aussitôt les voilà montrés au lit, après l’amour. Comme badinage, comme marivaudage, c’est un peu court.

© Les Humanoïdes associés

Le même constat pourrait s’appliquer à d’autres éléments, par exemple à l’utilisation des décors. Cristallia, la grande serre, ou Sogo, la ville-tour enserrée par son labyrinthe, sont des inventions architecturales qui ne dépareraient pas les Cités obscures de Schuiten et Peeters. Mais Forest prend juste le temps de nous les montrer, et n’en exploite pas tout le potentiel esthétique et dramatique.

© Les Humanoïdes associés

En somme, si Barbarella est certes plus sexy que Charlot – dont Forest dessina les aventures au cours de la décennie précédente (avec, parfois, des situations voisines : dans Charlot pionnier interplanétaire, il arrive sur une planète inconnue dans une fusée que veut voler une belle espionne…) –, elle participe encore de la même conception d’une bande dessinée feuilletonesque, au cours échevelé, qui consomme épisodes, personnages et décor sans que rien jamais ne porte vraiment à conséquence et sans que l’enchaînement des péripéties se cristallise en intrigue. En ce sens, Barbarella est une bande dessinée qui put paraître audacieuse mais qui ne saurait être qualifiée de moderne. La modernité, en encourageant les ambitions narratives des dessinateurs, en donnant naissance à la catégorie du « roman graphique », en favorisant les récits puissamment architecturés qui fouillent leur sujet, s’est construite sur de toutes autres bases. Forest y a largement participé, avec Ici Même (où le thème du labyrinthe, par exemple, prend une ampleur bien plus grande), Les Naufragés du Temps ou La Jonque fantôme vue de l’orchestre. Barbarella appartient encore au temps d’avant.

Thierry Groensteen

version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF envoyer l'article par courriel

1 Message

  • en relisant barbarella 27 octobre 16:24, par Bernard Joubert

    Pour comprendre pourquoi le récit de Barbarella est comme il est, dans sa forme, il est nécessaire de consulter sa première publication, V magazine. (Je n’ai pas lu le livre de Lefèvre-Vakana, ni la nouvelle préface de Pascal Ory, j’espère qu’ils s’attardent sur ce point.) Forest a pensé les péripéties de son héroïne uniquement pour ce support (à partir de 1962) et ce n’est que deux ans plus tard (1964) que Losfeld les a réunies en livre. (Dans ses mémoires, Losfeld raconte même que, quand il a téléphoné à Forest pour lui proposer ce recueil, « il n’y croyait absolument pas. De ce livre, je suis donc le principal responsable. Non seulement je l’ai édité, mais le plus difficile a été de convaincre Jean-Claude Forest ».)

    Donc, la mécanique de Barbarella est celle d’un feuilleton — l’analogie avec Zig et Puce est amusante ! —, et je dirais même, au début, d’une suite d’épisodes autoconclusifs car des mois passent entre chacun d’eux. Deux particularités de V magazine sont à souligner : c’est alors un trimestriel (après avoir été un hebdomadaire) et la présence d’un long feuilleton en bande dessinée y est expérimentale, au milieu d’articles, de nouvelles, de photos de pin-up et de dessins humoristiques. Depuis son lancement, en 1944, V magazine a accueilli des BD, à suivre parfois, mais de courte longueur. (Forest y avait dessiné un Zodiaque érotico-policier de douze pages en 1952.) On peut donc supposer que Forest commence Barbarella sans savoir si l’accueil des lecteurs permettra de poursuivre longtemps l’expérience, il faut pouvoir arrêter abruptement si nécessaire. Les épisodes paraissent avec, inclu dans la première case, un grand titre évoquant un récit complet : la Planète aux fleurs, les Prisonniers de la méduse, la Chasse du trident, les Poupées d’antan, le Labyrinthe de Sogo, Drôles de jeux ! et le Venin de Sogo. Voilà pourquoi des cases sont étrangement grandes dans le livre, ces titres ayant été supprimés.

    Un mot encore : à la direction de V magazine, il y avait Georges-H. [Hilaire] Gallet. En éditant Barbarella en livre, Losfeld a pris la place de ce monsieur dans nos mémoires, mais il faudrait songer un jour à réhabiliter ce premier éditeur, qui faisait très bien son travail et n’est quasiment jamais cité par les historiens de la BD. Sans égaler Playboy, V magazine était plein de dessinateurs et de journalistes dignes d’intérêt, à mon avis Barbarella n’y est pas née par accident.

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

partager sur
logithèque utile | FAQ | contacts | plan du site | mentions légales | recommander ce site à un ami | ISSN 2108-6893

rejoignez-nous    RSS 2.0   Facebook   YouTube   iTunes   App Store   App Store   Google Play   Android   Viadeo   LinkedIn