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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous gardons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective peuvent puiser dans d’anciennes parutions, la critique peut s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques sont bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, ont aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

mardi 31 janvier 2012

allers-retours entre bézian et mattotti
ou du canal du midi au grand canal

par Dominique Hérody

La parution à quelques semaines de distance du Venise, en creusant dans l’eau de Lorenzo Mattotti (Galerie Martel) et d’Aller-Retour de Frédéric Bézian (Delcourt) m’incite à risquer un parallèle (ce mot est particulièrement bienvenu ici).
Le personnage de Bézian, Basile Far, se retrouve dans les lieux quarante ans après, Mattotti les explore trente-cinq ans après qu’il y a fait ses études d’architecture. (Bézian est frère d’architecte, se rappeler Les Garde-fous.) Ils reviennent sur leurs pas. Dans une bourgade du Sud-Ouest. À Venise. Les lignes du temps passé et celles du temps présent se superposent. Une question de perspectives.
Là où Mattotti a attendu une commande pour oser s’y attaquer, Bézian a sans doute attendu que l’idée le submerge.
Si l’album de Bézian est clairement une bande dessinée, narrative, séquentielle, fictionnelle, où les images sont accompagnées d’un texte, la déambulation de Basile, peu loquace (sinon pour questionner ici ou là, se rappelant sa fonction d’enquêteur), rejoint celle de Mattotti, invisible et silencieux (seuls quelques textes brefs expriment ses intentions), dans un livre qui ne se présente pas comme une bande dessinée (Mattotti fait-il de la bande dessinée quand il n’en fait pas ?).

Lorenzo Mattotti, "Venise, en creusant dans l’eau" (Galerie Martel).

Si Venise est surreprésentée, de Guardi et Canaletto, Turner et Whistler, au cinéma depuis le premier travelling de l’histoire du cinéma dès 1896 par un opérateur Lumière, sans oublier Hugo Pratt, jusqu’aux cartes postales et à toute l’imagerie de l’industrie touristique, si tout le monde a son Venise, le défi de Mattotti était, dit-il, de « faire quelque chose d’honnête envers moi-même. Je n’ai pas pensé un instant dessiner des gondoles de la place Saint-Marc, j’ai essayé de comprendre en profondeur la structure de la ville. »
En revanche la bourgade du Sud-Ouest, à l’écart de la grande histoire, aux charmes discrets, est banale pour qui n’en est pas intime. Elle l’est pour Basile. Elle l’est d’évidence pour Bézian qui est natif de cette région, où il vit. C’est bien cette intimité qui est au cœur du propos, une intimité qui n’a pas à se défendre de la célébrité, une intimité que Mattotti retrouve en dessinant.
« Il connaît le plan du village, on ne peut plus géométrique : à l’intérieur du boulevard, l’agglomération tout entière est un rond. Toutes les rues forment des cercles concentriques (…). » Dans cette structure, qui rappelle plutôt celle de Milan, « des flots de pigeons et de tourterelles balaient le ciel par vagues tournoyantes, comme si les rues d’en bas avaient quelque influence sur leur vol ». Des pigeons, il n’y en a surtout pas dans le Venise de Mattotti (l’opérateur Lumière avait déjà saisi leur envol en 1896).
« Dans mes premières histoires, je pensais être influencé par Milan (…), de retour à Venise, j’ai compris que c’était de là que venaient les distorsions de mes espaces, les ruelles tortueuses, les ponts… » ajoute Mattotti, ainsi que « en fait, il y a des traits qui sont caractéristiques de Venise et cela a été mon travail : chercher des traits. Ces lignes sont des marches : c’est un pont. Une galerie carrée s’ouvre verticalement dans un portique, puis s’ouvre de nouveau… et d’autres ouvertures encore. »

Frédéric Bézian, "Aller-Retour" (Delcourt).

Ici nous retrouvons Bézian. Ne pourrait-on pas traduire par : « Ces lignes sont des grilles, des rails, des fils électriques, le canal du Midi. Des “rues transversales permettent d’aller dudit centre vers l’extérieur. Les rayons d’une cible ou des armatures d’une toile d’araignée.” » Venise est un labyrinthe (thème mattottien), parfaitement alambiqué, mais où on tourne en rond sans jamais s’inquiéter, tandis que la bourgade de Bézian est un labyrinthe pour débutants, où tourner en rond relève de l’horlogerie, où l’impasse ne serait que métaphorique, et où il paraît plus dangereux de s’y perdre quand le vertige s’en mêle, comme se retrouver coincé dans une toile d’araignée (le ménage laisserait à désirer après tant d’années).
« Qu’est-ce qu’il y a derrière les murs et les grilles ? Des façades. Qu’est-ce qu’il y a derrière les façades ? » écrit Bézian. La question ne se pose-t-elle pas à Venise ? Les intérieurs des palazzi restent hors de portée des regards, et le touriste ne pense jamais qu’une population comme les autres vit derrière les façades les plus humbles. Soyons sûr aussi que la modeste bourgade et la Sérénissime se retrouvent quand elles deviennent mortellement ennuyeuses pour leurs habitants interdits de départ (tous les Vénitiens ne sont pas Corto Maltese ou Marco Polo), ce qui les empêchent à jamais de goûter à la nostalgie et aux émotions d’un possible retour.

Dominique Hérody
16-21 janvier 2012

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vendredi 24 avril 2015

connaissez-vous bovil ?

par Thierry Groensteen

En prenant connaissance du récent survol de l’Histoire de la bande dessinée suédoise, des origines à nos jours, que PLG nous a proposé en janvier de cette année sous la signature de Fredrik Strömberg, je suis tombé en arrêt devant deux planches attribuées à un certain Bovil (pp. 46 et 67).
Ce nom ne me rappelait rien. Un coup d’œil sur l’Histoire mondiale de la bande dessinée dirigée par Claude Moliterni (Horay, 1989) ne m’a été d’aucun secours : le nom de Bovil n’apparaît pas dans l’article « Suède » (qui n’occupe, il est vrai, qu’une grande page) ; il ne figure pas davantage dans la page et demi consacrée à ce pays dans le Dictionnaire mondial de la BD, de Patrick Gaumer, édition 2010 (pp. 92-93 du cahier couleur intitulé « Chic Planète »). Pourtant les deux planches en question m’ont immédiatement donné l’impression d’être face aux travaux d’un incontestable maître de la bande dessinée d’aventures européenne.

Flygkamaraterna (1941-1945).

Il faut dire qu’en plus de naître suédois, Bovil a eu la mauvaise idée de mourir (vraisemblablement d’un cancer) à trente-neuf ans. De son vrai nom Bo Vilson (1910-1949), il a mené une carrière d’illustrateur, travaillant pour l’édition, la presse et la publicité, tout en s’adonnant à la peinture et à la sculpture sur bois. Il n’est venu à la bande dessinée qu’en 1941. Sa carrière dans le neuvième art a donc duré une petite décennie, sa dernière histoire (Sinuhe Egyptiern, « Sinoué l’Egyptien ») paraissant à titre posthume en 1950, dans le magazine Året Runt. Strömberg écrit que « Bovil était influencé par la série Flash Gordon, d’Alex Raymond, qui avait été publiée très tôt dans les journaux suédois, mais [qu’] il y ajoutait sa propre touche romantique et un encrage plus sensuel ».

L’atelier de Bovil.

Une recherche sur Internet conduit rapidement au site www.bovil.se, dont le seul défaut est d’être… en suédois. À côté d’une photo de l’artiste en fumeur de pipe, la grande image de la page d’accueil représente la maison en bois dans laquelle il vécut à partir de 1942 et qu’occupe aujourd’hui son fils, Björn Vilson. Autour de la maison sont des jardins, et le lieu, connu sous le nom de Bovil Gården, est ouvert au public. L’atelier, le jardin, le salon, le jardin d’hiver, les fresques murales, les éléments sculptés composent une « maison d’artiste » manifestement d’un grand intérêt – qui n’est pas sans éveiller quelques réminiscences de l’univers d’un Carl Larsson.

La rubrique « Serier » est consacrée à sa production de bande dessinée. Tout au long de sa brève carrière, Bovil n’utilisa la bulle qu’avec une relative parcimonie, donnant généralement la préférence aux cartouches narratifs, dans l’esprit des Tarzan, Flash Gordon et autre Prince Valiant des années trente, ou bien encore, en France, des grandes séries d’aventures de l’hebdomadaire Vaillant, contemporaines de sa propre production et avec lesquelles les affinités stylistiques sont manifestes, les dessinateurs européens de cette génération ayant presque tous subi les mêmes influences américaines.

La série Flygkamaraterna (« Les Amis volants »), par laquelle il débuta dans le métier (pour Folket i Bild, « Le Peuple en images ») met en scène des engins volants de son invention. Pour le coup, on songe au Secret de l’Espadon, d’Edgar P. Jacobs, et, comme le maître belge, Bovil construisit une maquette de l’appareil qu’il allait être amené à représenter sous tous les angles. Le reste de sa bibliographie semble se partager entre récits de cape et d’épée, bandes dessinées historiques, féeries orientalisantes inspirées des Mille et une nuits, et histoires de trolls dessinées dans un style semi-humoristique (Klim, Klamp och Klump). Bovil travaillait parfois sur ses propres scripts, parfois avec des scénaristes (Arne Bornebusch, Geson, Sture Lönnerstrand, Gustav Sandgren…) ou d’après des textes préexistants (des romans populaires de Zacharius Topelius et de Mika Waltaris).

Extrait de Sindbad (1945-46).

On ne peut qu’être frappé par la place faite à l’érotisme dans plusieurs de ses créations (notamment son Sindbad et son Aladin). Cela ne semble pas avoir posé problème au magazine hebdomadaire qui publia ces histoires, en l’occurrence Vecko-Revyn, une publication destinée à un public familial. Strömberg me confirme que les jeunes garçons qui ont découvert ces pages à l’époque en ont conservé un souvenir ému.

Extrait d’Aladin (1944-45).

La planche la plus étonnante qu’il m’ait été donné de voir de la main de Bovil (c’est l’une des deux pages reproduites dans l’Histoire de la bande dessinée suédoise, des origines à nos jours, mais on peut trouver un plus long extrait de cette histoire – 7 planches – dans le livre que Björn Vilson a consacré à son père, Boken om Bovil. En serietecknande konstnär, Carlsen Comics, Stockholm, 1992) est extraite d’un récit de 1947 intitulé Ask och Embla (« Ask et Embla »), inspiré des mythes scandinaves. Bovil avait interrompu sa production habituelle pendant six mois (il fournissait habituellement deux pages par semaines) pour se consacrer à ce projet personnel, une bande dessinée que Fredrik Strömberg et Björn Vilson qualifient tous deux d’« expérimentale ». Mais son éditeur rebuta le projet, sans doute trop en avance pour l’époque, et il resta malheureusement dans les cartons de l’artiste.

Ask och Embla, planche 6.

La mise en page y est beaucoup plus libre que dans ses autres productions. Trois personnages de femmes âgées (des sorcières ?) paraissent endosser la fonction de narratrices. Le trait est particulièrement fougueux et vivant, avec une utilisation très efficace de la hachure, un lettrage élégant, et une imagerie d’une grande richesse : en l’espace de quelques pages, sans rien comprendre à l’histoire, je vois défiler des visions de la Préhistoire, des vikings, des Dieux (notamment Balder, représenté ici en géant ; censément immortel, il tombe néanmoins sous une flèche décochée par Loke), des personnages évoluant nus comme dans quelque jardin d’Eden (ce sont Ach et Embla, les équivalents d’Adam et Eve dans la mythologie nordique), une vieille femme décharnée à tête de mort entourée de serpents et de squelettes…

Ask och Embla, détail.

Parfaite synthèse entre l’épique et le féerique, Ask och Embla forme un ensemble intriguant et confirme avec éclat la virtuosité d’un dessinateur qui, s’il avait vécu plus vieux, s’il avait été encouragé dans ses audaces et s’il avait pu exporter son travail hors des frontières de son pays natal, serait sans aucun doute considéré comme un maître.

Thierry Groensteen

Extrait d’Aladin (1944-45).
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