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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous gardons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective peuvent puiser dans d’anciennes parutions, la critique peut s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques sont bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, ont aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 8 janvier 2012

tout en images de synthèse !

par Jean-Philippe Martin

Parmi les messages reçus hier dans ma boite mail, une annonce. Celle de la sortie prochaine d’un album de Fabrice Hourlier - dont je lis le nom pour la première fois - Anikeï & Nikita, c’est son titre, est annoncé chez Indigènes productions, que je ne connais pas plus.

Assortie d’une reproduction de la couverture, la publicité, dont le but est bien évidemment de nous donner envie, précise que Fabrice Hourlier est tout à la fois auteur-réalisateur-producteur chez Indigènes productions. Celui-ci a imaginé l’histoire d’un jeune prodige de l’Union soviétique inventeur d’une nouvelle forme d’énergie propre à « renverser le cours de l’Histoire ». Évidemment l’invention est mal employée par ses compatriotes qui s’en servent pour envahir et coloniser l’Europe occidentale. Écœuré par le genre humain, le jeune savant s’exile sur une station spatiale et consacre les sept années qui suivent à une nouvelle création dont la mise au point va « le bouleverser à jamais »…
Mais les responsables de la communication d’Indigènes productions n’ont manifestement pas misé sur ce scénario digne de Fletcher Hanks pour nous convaincre de nous intéresser à l’affaire. Tout au plus lira-t-on plus loin que cette « bande dessinée plonge son lecteur dans un univers captivant ». Non, l’argument quasi unique, presque définitif, massue en somme, qui nous est asséné tient dans cette description technique de la bande dessinée qui, nous dit-on, est « entièrement conçue en images de synthèse, et proche du roman graphique ». Nous y voilà ! La bande dessinée ne pouvait échapper à la déferlante des images en 3D, qui sont devenues l’argument commercial principal pour nous faire mettre la main au porte-monnaie. La plupart du temps en nous faisant voir nos vieilles lunes avec des yeux neufs, si je puis dire. Imagine-t-on désormais d’aller au cinéma voir un film dont l’action ne jaillirait pas hors de l’écran ? Et que nous inspirent nos postes de télé vieux de quelques mois qui ne sont pas full 3D, sinon un profond dégoût ?

Ma curiosité piquée par l’argument, je me rends sur le site consacré à cet ouvrage. J’y découvre quelques « bonnes feuilles » d’Anikeï & Nikita. Je reste à dessein dans le champ sémantique du livre car, Ô surprise !, le site assure la promotion d’une bande dessinée à lire sur du bon vieux papier, sans doute aussi glacé que les images que je découvre. Comment ? À l’heure du webcomics, de la bande dessinée numérique interactive et multimedia, « le premier comic 3D » – c’est l’accroche qui est répétée à l’envi sur tout le site –, se donne à lire dans un bouquin relié à l’ancienne !
L’innovation ne se niche manifestement pas non plus dans les pages qu’il m’est donné de parcourir. Quatre au total, hors couverture, et même pas en feuilletage numérique ! La composition formelle de ces pages témoigne elle aussi d’un certain classicisme, multicadres assez sobres sans véritables recherches manifestes d’effets dans ladite composition, à quelques exceptions près qui sont loin du feu d’artifice visuel que l’on aurait pu attendre.
Qu’en est-il donc de cette fameuse 3D ? Elle s’affiche dans les vignettes, en de banales images « perspectivistes » construites par ordinateur. Non sans talent. Loin d’être un expert, je reconnais la maitrise dans les modelés, la qualité des « rendus », un sens certain des éclairages. Mon intérêt s’arrête à ce point. Pour le reste je suis tenu à grande distance de ce que je lis, trop raide, hiératique nous ramenant vers l’esthétique du roman-photo. Aucune « valeur ajoutée ».
La nouveauté n’est même pas au rendez-vous. Cela fait des années que l’image assistée par ordinateur est apparue dans le champ de la bande dessinée. On pense évidemment aux mises en couleurs mais aussi à l’usage que des auteurs comme Canepa, Yslaire, Beltran, Lalie… font de la synthèse pour créer des effets de perspective, tester des cadrages, concevoir des décors.

Sur le site d’Indigènes productions, qui s’avère être un producteur de documentaires fictions pour la télévision recourant à l’image de synthèse et aux effets spéciaux, on peut lire à propos d’Anikei & Nikita, leur première incursion dans la bande dessinée, « les images de synthèse nous les aimons, au cinéma, à la télévision, combinées à de savants effets spéciaux, mais qui peut s’enorgueillir (sic) d’avoir lu une bande dessinée entièrement en 3D ? Personne… Pour cause, cela n’existe pas ». Ah bon ?!

Une recherche rapide dans ma bibliothèque – je sais ce que je cherche ! Tiens le numéro 83 de Métal-Hurlant, de 1983, est un spécial 3D vendu avec les lunettes pour voir les images en stéréoscopie par anaglyphe (en relief quoi !). Sans déchausser mes besicles aux verres colorés, je me plonge dans le premier numéro d’une nouvelle série du tandem Joe Simon et Jack Kirby datant de...1953 et mettant en scène un nouveau super-héros imaginé par les créateurs de Captain America : Captain 3.D. Sans lendemains, cette histoire en trois dimensions, publiée par Harvey Comics entendait bien profiter d’un fort engouement pour le cinéma couleur en relief lancé ces années là.

Enfin, je remets la main sur un hors-série de Spider-Man, le numéro 12 pour être précis, édité en France en juin 2003 par Panini Comics sous le titre Une leçon de vie (Quality of life aux USA où cette mini-série de Greg Rucka et Scott Sava a paru en juillet 2002 chez Marvel). Un épisode sans éclat du plus fameux des super-héros de Marvel, n’était son mode de réalisation inhabituel puisque, entièrement en 3D, il était le fruit d’un mode de production plutôt inédit pour une bande dessinée, fût-elle un blockbuster américain.

Conçue peu de temps avant la sortie du premier long métrage sur les écrans, la série faisait appel à un animateur de Disney pour donner aux dessins préparatoires de Scott Sava un trait plus cartoon, à un coloriste spécialiste de box modelling, un logiciel de dessin en 3D, un architecte portugais pour la recréation de New-york selon le même procédé et à un concepteur de jeux vidéo, capable de faire bouger notre Spider-Man !
Comment cette bande dessinée nous était-elle vendue à l’époque ? Relisons l’avant-propos de Christian Grasse pour l’édition française : « Ce numéro est une expérience et vous n’avez sans doute jamais rien vu de pareil… en tout cas pas dans un comic. En revanche, à la télé, au cinéma, dans les jeux vidéo, ce genre d’aventures aux dessins réalisés sur ordinateurs est monnaie courante depuis des années. Et ça marche très bien. »
Rien de neuf sous le soleil, donc !

Jean-Philippe Martin

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3 Messages de forum

  • tout en images de synthèse ! 9 janvier 2012 15:02, par Vincent S

    Attention, il ne faut pas confondre "images de synthèse" (conçues par ordinateur) et images en relief (avec la vision stéréoscopique ; Je pense que ce sont 3 notions très différentes : Anikei et Nikita est en image de synthèse, en 3D, mais pas en relief. Le Captain 3D que vous mentionnez est en relief, mais ni en synthèse ni en 3D.

    Y’a pas si longtemps, on parlait d’images de synthèse, c’était clair, aujourd’hui, tout est en 3D et 3D ne veut plus rien dire (mais peut-être suis-je le seul qui pense que ces notions sont importantes à différencier).

    En tous cas, c’est une rudement bonne idée cette BD en images de synthèse. Surtout quand ça a l’air aussi bien écrit. On voit bien ici tout l’intérêt de faire une BD avec cette technique.

    J’aime beaucoup la dernière case de la page 28, celle où le texte dit "Je n’ai plus les mots, trop seul, trop longtemps, comment décrire le flot d’émotion qui me submerge ?" avec ce visage complètement vide d’expression.

    Pixar a fait Toy Story en 1995 avec des jouets parce qu’avec les techniques de l’époque, c’était dur de rendre crédibles des humains. Tout ce qu’on faisait avait l’air d’être en plastique, donc ils se sont "faisons une histoire avec des personnages en plastique." Aujourd’hui ce n’est plus un souci, on fait (presque) ce qu’on veut. Alors pourquoi un tel résultat, aussi froid, vide, lisse, impersonnel ? On dirait des captures d’écran d’un jeu vidéo. Mais dans un jeu vidéo, on est en empathie avec les personnages, puisqu’on est eux. Ils peuvent d’être qu’un petit amas de pixels, peu importe. Dans une BD il n’y a que l’image qui peut nous faire rentrer dans l’action, dans l’émotion etc. Dans ce cas, faire une BD aussi froide, quelle idée.

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  • tout en images de synthèse ! 9 janvier 2012 15:08, par Vincent S

    Petit PS : le marketing subtil, ce n’est pas le fort d’indigènes prod : http://bdmaniac.fr/forums/general/s...

    Et en cherchant un peu, je suis tombé là-dessus : http://en.wikipedia.org/wiki/Batman... (à voir aussi sur le site de l’artiste)... Comme quoi.

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  • tout en images de synthèse ! 9 janvier 2012 20:09, par Jean-Paul Jennequin

    Et en remontant un chouïa plus loin, en 1998, le court roman graphique The Dome, par Dave Gibbons (scénario) et Angus McKie (dessin) paru chez DC comics dans l’éphémère label SF Hélix est une BD en images de synthèse. Il y a toujours des gens qui s’imaginent avoir inventé l’eau chaude simplement parce que l’eau chaude a été inventée avant leur naissance ou à l’époque où ils étaient encore à l’école maternelle.

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lundi 15 septembre 2014

vive la malédiction sur les petites filles !

par Sébastien Charbonnier

Quand on aime lire, on goûte avec gourmandise les belles choses, mais on dévore trop sans doute. Alors vient toujours un moment où l’on quête un peu désespérément la belle surprise, celle qui nous fera retrouver les plaisirs immatures de notre jeunesse de lecteur. Retrouver ce frisson, ce zest, ce piment que trop de lectures sont venues couvrir de leur vernis... De tels événements sont rares, et il faut sans doute plusieurs ingrédients cuisinés avec subtilité pour déclencher à nouveau les tremblements intérieurs. La Fille maudite du Capitaine Pirate, œuvre de l’Américain Jeremy A. Bastian, traduite récemment aux éditions de la Cerise, fait partie de ces petits miracles qui récompensent irrégulièrement la fièvre chercheuse du lecteur enthousiaste.

Je me contenterai ici de relever les éléments qui contribuent, selon moi, à l’alchimie opérée dans les 120 pages de ce volume premier.

Une histoire merveilleuse. Oui, on est bien dans le registre du merveilleux puisque le surnaturel apparaît sous la plume de Bastian avec un naturel déconcertant ; de plus, on sait bien, d’emblée, que l’héroïne ne mourra pas : nulle inquiétude malgré les dangers ou la férocité des adversaires. Tout ce qui compte, ce sont les rencontres qui forment un bestiaire halluciné n’ayant rien à envier aux grands imagineurs de la littérature. Dans un temps où le réalisme et l’autobiographie contribuent beaucoup à la reconnaissance du genre comme art à part entière, les productions à l’imaginaire débordant et fantasque de cette qualité sont rares.

Alice par John Tenniel.

Une histoire de petite fille. On pense évidemment à Alice au pays des merveilles, associée, dans l’imaginaire collectif, aux illustrations de John Tenniel. Les échos sont d’ailleurs nombreux, tant du point de vue de l’incongruité de certains personnages (réjouissante incongruité !) que de la logique initiatique du récit. Mais certains détails plus discrets parsèment également le récit. Pour ne prendre qu’un exemple, voyez ce matelot géant du premier bateau pirate, recroquevillé pendant le repas à la manière d’Alice devenue trop petite dans la cabane du lapin.

La Fille maudite du Capitaine Pirate, p. 90.

Une histoire dessinée avec un sens de la courbe et du détail impressionnant ! Des dessins aussi foisonnants invitent à se perdre dans l’image pour elle-même, à se laisser surprendre par des éléments drôles ou terribles qui enrichissent considérablement le sens même de l’histoire. Voyez par exemple le repas sur la tablée à l’envers, en haut de l’image ci-dessus... De manière générale, on ne peut tomber qu’amoureux du trait de Jeremy A. Bastian si l’on aime le style de certains illustrateurs du XIXe siècle : dans ce monde de bateaux, les souvenirs des sublimes illustrations de Gustave Doré pour Le Dit du Vieux Marin de Coleridge viennent rapidement à l’esprit. Et si l’on partage avec l’auteur la fascination, si caractéristique de l’Art nouveau, pour le monde végétal, on est aux anges. Cette œuvre s’inscrit dans la lignée d’un trait « naturaliste » que les grands observateurs de la nature contribuèrent à créer : hommage aux formes essentiellement belles de la nature comme Haeckel (grand évolutionniste combattant pour la théorie darwinienne lorsqu’elle devait encore prouver sa pertinence) sut les dessiner dans son Kunst-Formen der Natur (Les formes artistiques de la nature). On retrouve d’ailleurs la même fascination pour la symétrie dans la mise en page.

La Fille maudite du Capitaine Pirate, p. 47.
Haeckel, Kunst-Formen der Natur,
illustration No.6 : Tubulariidae.
La Fille maudite du Capitaine Pirate, p. 118a.

Une histoire portée par une mise en page « tressée » avec une grande maîtrise. Sortir du gaufrier n’est plus chose si rare, mais c’est toujours un exercice de haute voltige lorsqu’on ne veut pas perdre en lisibilité. C’est pourtant avec beaucoup de brio que l’auteur s’en sort, comme en témoigne l’image ci-dessous qui contient structurellement trois « cases » fondues dans une seule image. On est souvent surpris, avec le recul, de l’évidence avec laquelle on suit les bons phylactères dans des situations où l’ordre de lecture pourrait pourtant prêter à confusion. Ceci dit, les images hyper-détaillées invitent à une lecture lente et curieuse, ralentissement forcé (et délicieusement concédé par le lecteur ravi) qui aide très certainement à ne pas perdre le fil de la lecture.

La Fille maudite du Capitaine Pirate, p. 105.

Une histoire composée de personnages très réussis. Je ne parle pas de l’héroïne, à laquelle il est difficile de ne pas s’attacher, mais des personnages secondaires. Une batterie de détails les hisse d’emblée à une profondeur psychologique singulière. Pour ne prendre là aussi qu’un exemple, la fille du gouverneur, avec ses orbites noires (on ne voit jamais le blanc des yeux), est à la fois tendre et inquiétante, et finalement insaisissable. Ceux qui craignent de s’ennuyer avec des trames « faciles » seront ici comblés par les différents jalons posés par l’auteur : ils fonctionnent comme autant de réservoirs qui potentialisent le récit et semblent préparer des croisements et des entrelacements narratifs (il est prévu trois volumes), à l’image de l’esthétique du dessin.

La Fille maudite du Capitaine Pirate, p. 19 et p. 118b (détails).

Je pourrais continuer encore longtemps, mais le mieux reste de découvrir et déguster par soi-même cette version traduite et agrandie (on est passé de 26 x 17 cm pour l’originale à 30 x 21 cm pour la version française), ornée d’une couverture sublime qui fait passer celle des éditions Archaia pour un ratage...

Sébastien Charbonnier

P.S. On peut lire un entretien avec l’auteur sur le site du9 : http://www.du9.org/entretien/jeremy...

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