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neuvièmeart 2.0 a souhaité qu’à côté des dossiers de fond, qui s’engagent dans le temps et s’étoffent au fil des années, des plumes viennent régulièrement chatouiller votre intérêt, en faisant part du leur, loin des « buzz » et de la culture de « l’actu ». Nous garderons l’esprit large : les auteurs qui ont décidé de participer à cette tribune collective pourront puiser dans d’anciennes parutions, la critique pourra s’exercer librement, les relations avec d’autres formes artistiques seront bienvenues, et d’autres arts graphiques, du cinéma à l’animation, auront aussi droit de cité.
Il va sans dire que tous ces billets, pas toujours doux, parfois polémiques, n’engagent que leurs auteurs, ne reflètent pas forcément le point de vue de la rédaction de neuvièmeart 2.0 et n’engagent pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 6 novembre 2011

avis d’orage en temps de crise

par Christian Rosset

(Wozu comics in dürftiger zeit – épisode 1) [1]

Comme bien d’autres, j’ai été frappé par ces mots de Nicolas de Crécy : « Je ne fais plus de bande dessinée. Ça fait un an et demi. (…) Quand on a fait de la bande dessinée pendant vingt ans, on ne fait plus que se répéter tristement. Je constate en tout cas que c’est le cas pour pas mal de mes collègues. Il y a un temps où il faut arrêter. Laisser la place aux autres. Ça ne sert à rien de faire des bouquins si on fait les mêmes. Si je sens que je peux trouver quelque chose de nouveau, explorer quelque chose de différent de ce que j’ai déjà fait, je le ferai. Mais pour l’instant, il n’y a rien de neuf qui sort. (…) C’est vrai qu’en bande dessinée, je peux faire ce que je veux, c’est un luxe. C’est rare de pouvoir s’exprimer librement aujourd’hui et d’en vivre. Là, j’abandonne ça. Donc il y a de quoi hésiter. Mais je réagis aux choses de manière physique. Et là, je ne peux plus physiquement faire de la bande dessinée, tracer des cases sur une feuille, mettre un dessin dedans. Je ne peux plus. » [2]

"Abbott" par Nicolas de Crécy, extrait de "500 dessins"

Le corps s’exprime – enfin. Car, même s’ils ont tendance à le dissimuler – ou plutôt s’ils affectent de ne pas s’en préoccuper –, les auteurs de bande dessinée ont un corps. Le métier qu’ils exercent est très contraignant. Il lui commande sans cesse de reprendre (et il faut entendre là : répéter les mêmes gestes ; et non : remettre en question la conduite du travail) afin d’entretenir le savoir-faire, jusqu’à développer une sorte de mécanique plus ou moins bien huilée qui ne pourra que le conduire, un jour ou l’autre, à se mettre en pilotage automatique.

Tracer des cases pour enfermer le dessin… On peut comprendre qu’à force, celui (ou celle) qui en a pourtant tiré du plaisir pendant tant d’années n’y arrive plus. Un beau matin, il se dit : à quoi bon ? Quelle nécessité – autre qu’alimentaire – de reproduire la forme, quasiment à l’identique ? De ne garder de la puissance de la variation que son degré le plus élémentaire ? Pourquoi ne pas laisser tomber cet éprouvant labeur pour se mettre enfin à l’écoute du corps ?

De nos jours, il est devenu relativement aisé de mettre en sourdine ses souffrances en usant et abusant de sédatifs et d’anti-douleurs. Il y a aussi – c’est lié – une certaine forme d’aberration à vouloir demeurer éternellement le même, comme si l’âge n’avait pas de prise (si l’on reste en territoire de bandes dessinées) sur la fabrique des planches. On a connu des vieillards fous de dessin ; mais que faisaient-ils au crépuscule de leur vie, sinon d’ultimes variations à la recherche d’une vérité, certes inatteignable (et c’est heureux), comme en littérature Beckett ou des Forêts (pas à pas jusqu’au dernier), épurant leur gestique, se débarrassant de vains automatismes… Au temps de l’apprentissage, les fautes de copie sont nécessaires à l’émergence d’une écriture personnelle. Puis, une fois installé, bien en soi, le sentiment d’avoir trouvé (sinon de s’être trouvé), les choses ont tendance à se figer. L’invention d’un style n’a rien à voir avec la fabrication d’une image de marque. Il y a, d’un côté l’ouverture et, de l’autre, l’enfermement. Pour s’évader de cette prison (parfois dorée, quand on a réussi à placer « là où il faut » son image de marque), pour pulvériser l’ennui du répétitif, du vide ressassé jusqu’à plus soif, il est bon de ressentir des défaillances qui vont paradoxalement relancer le désir de frayer, de creuser un sillon, aussi imprévisible et accidenté qu’une ligne de vie… Il arrive aussi qu’à force de se heurter contre le mur de la résignation, la colère monte et qu’ainsi l’énergie revienne, comme au bon vieux temps de l’apprentissage. Alors, le trait revit, on reprend langue avec l’inconnu : comme un tremblé de l’écriture qui touche à l’essentiel, à rebours de la répétition mécanique d’un trait déserté par la passion et la pensée. Le corps défaille – et la mémoire aussi. Mais la liberté reprend ses droits. Ce qui pouvait être ressenti de prime abord comme un handicap ouvre soudain de belles perspectives.

Nicolas de Crécy, extrait de "500 dessins"

Le vieillissement est une chance que les auteur(e)s de bande dessinée ont bien du mal à saisir. Dans les autres pratiques, cela se passe plus « naturellement ». On pourrait accumuler des récits montrant des artistes se renouvelant au crépuscule de leur vie. Matisse, allongé, ne pouvant plus peindre sur chevalet (après tant d’années à accumuler des toiles parmi les plus sidérantes de son époque), trouve presque instantanément l’idée, aussi simple qu’exigeante, des gouaches découpées, redonnant ainsi à son art une force inouïe. Joyce, bien plus jeune, mais la vue au plus bas, hybride les langues, vivantes et mortes, et crée un Babel de notre temps. À l’orée du siècle XX, Monet, affecté par la cataracte, redonne matière et substance à la peinture impressionniste en voie d’embourgeoisement avec les Nymphéas (dont la leçon – aussi riche que celle de la Sainte Victoire – porte encore ses fruits). Vers la fin de ce même siècle, Borges, aveugle, ne pouvant ni écrire, ni mémoriser de trop longs textes, se concentre sur la forme poétique, et produit, en contrepoint, des proses de plus en plus brèves, épurant son univers… Dans tous ces cas, la fin est belle et la vieillesse est tout sauf un naufrage.
J’en reviens à Nicolas de Crécy. Je partage intimement sa joie de nous faire découvrir (jusqu’à nous envahir) ses dessins libres : des plus chiadés aux plus lâchés, sans hiérarchie. Voici son projet, tel qu’il le définit lui-même dans ce même entretien : « 500 dessins rassemble des dessins d’imagination ou sur le motif, des dessins inspirés de photos ou des “dessins de téléphone”. (…) L’idée était de montrer tous ces dessins qui étaient dans les cartons. Et puis je trouve que ça a de toute façon une puissance que n’ont pas les “produits finis”, c’est-à-dire la bande dessinée. » [3]
Cette attitude peut être perçue comme une réponse au questionnement ouvert (et, sans être totalement refermé, mis en sommeil) par Lewis Trondheim dans Désœuvré, le premier volume de la collection Éprouvette à L’Association, un de ses livres les plus inattendus (et sans doute le plus mal compris). Désœuvré avait pour exergue : « la vie met longtemps à devenir courte (André Franquin) ». J’aime ce mot (qui me renvoie à l’essai de Jean-Luc Nancy : La communauté désoeuvrée que je lis d’abord en tant que traité de résistance). J’apprécie le fait que le doute s’installe dans ces territoires où la confiance en soi se doit d’être infaillible car le lecteur n’attend pas (et pourtant, les plus grands des générations passées – Hergé, Franquin – les ont fait poireauter plus d’une fois, ces lecteurs trop pressés). La bande dessinée a besoin de se déployer et non de se confiner. Et de vivre enfin une véritable ère du soupçon.

Alors que sont ces produits non finis que la main expérimente, une fois abandonné le principe répétitif d’un travail quotidien, une fois accepté d’errer, parfois comme sans but, sur la page ? S’apparentent-ils, d’emblée, aux travaux d’un autre domaine que l’on nomme aujourd’hui (pour combien de temps encore ?) l’art contemporain (car le dessin en est redevenu une des composantes, encore marginale, mais de plus en plus active) ?

"Cocktail" par Nicolas de Crécy, extrait de "500 dessins"

Dans son essai Bande dessinée et narration (Puf), Thierry Groensteen pose, in fine, cette question : La bande dessinée est-elle soluble dans l’art contemporain ? Ce n’est ici le lieu de répondre longuement (car il en faudrait des lignes, des pages, donc beaucoup de temps et d’énergie, pour répondre point par point à cet essai, par ailleurs très intéressant, et argumenter sérieusement, sans tomber dans le piège de privilégier un domaine, sous prétexte de passion – et de compétence), mais il me semble d’abord nécessaire d’affirmer que, si l’on se place du côté des artistes, il n’est jamais question de rendre un domaine soluble dans l’autre (et réciproquement). Le projet de L’Éprouvette [4] (théorique, si l’on veut, touffu, multidirectionnel) n’a nullement été d’aligner des mots d’ordre (il y en eut, certes, en solo, mais sans avoir le défaut, du moins me semble-t-il, de rendre inaudible la polyphonie d’ensemble). Cette revue est née de la rencontre de plusieurs personnalités, de tempéraments fort différents, mais compatibles (et complémentaires). Une d’entre elles, au moins (sans doute deux, si l’on songe à Jochen Gerner), venait précisément de l’art contemporain (ou plutôt de ce qu’on a longtemps appelé la « modernité » en art – ce n’est pas une affaire récente). Si on lit attentivement ce corpus de plus de mille pages (et pas seulement ce qui est écrit en gros caractères), on peut se rendre compte que chaque assertion est, d’une manière ou d’une autre, réfutée un peu plus loin, ou du moins questionnée – le débat restant toujours ouvert. Je reste désolé que, de ce très gros travail de réflexion et d’écriture, on ne retienne, en général, que ce qui hurlait le plus fort (non sans humour, et non sans nécessité, soit dit en passant).

Que les défenseurs de la bande dessinée soient, encore et toujours, inquiets de voir l’objet de leur passion (pour certains, leur sujet d’étude) risquer de se faire écraser par le poids de la force de l’art (pour reprendre le titre officiel des récentes triennales d’art contemporain au Grand Palais – et l’an prochain au Palais de Tokyo), je peux le comprendre. Quoi qu’il en soit, l’objectif, aujourd’hui plus que jamais, est d’en finir avec les hiérarchies, non pour établir les bases d’une nouvelle « scène de l’égalité », mais pour transgresser cet usage, à la fois volontariste et puéril, du signe =. Il faut tout faire pour dédramatiser cette scène, la déthéâtraliser, afin de lui rendre son véritable pouvoir, celui d’attirer le regard, de le retenir tout en lui préservant sa liberté d’aller et venir, de décrocher et de se raccrocher, de s’absenter même, afin de vivre intensément une forme d’échange qui ne soit pas parasitée par le démon de la narration (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de récit à l’horizon, mais qu’il convient de s’en méfier, surtout s’il prétend rendre les choses plus claires).

Quant à Lichtenstein, les défenseurs de la bande dessinée (auteurs, critiques) ne sont pas ceux qui en parlent le mieux. Quel intérêt de regarder ses peintures en ayant à portée (ou en mémoire) le fragment de cartoon dont il est parti pour composer sa toile ? Ce fragment de réel (image imprimée le plus souvent sur du mauvais papier), il faut l’oublier pour se concentrer sur la peinture elle-même, dans sa nudité, dans sa singularité, dans sa matérialité. Si on veut vérifier si le travail de Lichtenstein tient, une fois passée la mode du pop’art, il faut tout simplement l’accrocher en compagnie d’un relief de Wesselmann (catalogué « pop » lui aussi), d’un Philip Guston dernière période ou d’un Barnett Newman des années 60. Si l’on veut se pencher de manière un peu neuve et prospective sur les affinités entre bande dessinée et art contemporain, il est recommandé d’oublier Lichtenstein (et de sortir des sentiers battus pour aller découvrir le très secret Yves Deloule ; et aussi tenter de comprendre pourquoi les peintres les plus libres de ce que l’on a tenté d’enfermer sous le terme de « figuration narrative » – comme Jan Voss – portent un regard extrêmement perçant sur la bande dessinée, préférant Gerner, Copi, Reiser ou Menu aux pseudo-plasticiens, tartineurs de toiles de la BD, dont on évitera de prononcer les noms…).

"Le Tintin ou le miroir brisé" par Yves Deloule, 1977.

Où trouver ces frontières que certains voudraient faire exploser alors que d’autres tentent de les remettre à l’honneur, quand le désir d’en finir avec les vieilles lunes (qui éclairent si mal les territoires) devrait nous inciter à les dessiner, ces fameuses frontières, avec le tremblé dont j’ai parlé tout à l’heure : fines, en pointillés, légèrement mouvantes, fragiles, et peut-être même invisibles (ce qui ne les empêche pas d’être là, fantomatiques, donc agissantes) ?

L’art contemporain doit être remis à sa place quand il se prétend autre que ce qu’il est, quand il s’offre en pâture aux beaux parleurs (ou hauts parleurs) que sont les sociologues de l’art ; ou (pire) devient matière à pisse-copie dans un journal vite fait vite lu. La bande dessinée n’a pas à être défendue. Elle est ou n’est pas un art contemporain. Ce qui revient à dire : elle est ou n’est pas. Elle tient ou ne tient pas. Quand elle se la pète, à son tour (pour parler comme les nouveaux riches qui achètent à prix d’or le pire de la BD à encadrer), il convient de s’en détourner.

(à suivre)

Christian Rosset

Notes

[1] Ce sous-titre en clin d’œil à une célèbre fin de vers d’un poème d’Holderlin : « wozu Dichter in dürftiger Zeit. » (in Brot und Wein) que l’on peut traduire par : « à quoi bon des Poètes en un Temps de manque. »

[2] Entretien avec Aurélie Champagne dans rue89.

[3] On peut se les procurer en livre ; mais aussi les découvrir sur son blog.

[4] Trois volumes en 2006/2007 à L’Association. Et une collection forte aujourd’hui de 9 titres.

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10 Messages de forum

  • avis d’orage en temps de crise 7 novembre 2011 10:03, par Nadja

    j’aime votre conclusion, la bande dessinée est ou n’est pas.

    Pour pratiquer le dessin et la peinture sous toutes ses formes, je suis assez perplexe devant le questionnement qui court : la bande dessinée est-elle de l’Art ?

    On oublie trop facilement la tentation économique que représente le passage du livre à la vente des "dessins libres", tentation également de la consécration dans d’autres sphères, celles de l’"art" enfin.

    Nous sommes dans un pays de snobs. Chaque catégorie sociale y est définie, encerclée, et gare à celle ou celui qui veut passer librement d’un cercle à l’autre. C’est triste d’entretenir cette mascarade, ce n’est pas un mouvement, c’est un ralentissement.

    "Enfin libre", dit celui qui a dessiné des cases pendant vingt ans, il serait temps.

    L’artiste n’échappe pas à la temporalité. il est fait de chair, lui aussi, bien qu’il tente par tous les moyens de s’en échapper.

    Le moment où il pose son pinceau sur la toile, ou son crayon sur le papier, est exactement le point de rencontre entre son être et son corps, et c’est cela qui est passionnant. C’est la trace de ce qui se passe alors, que d’autres peuvent suivre en contemplant son oeuvre.

    Le dessin, c’est comme l’ecriture, disait steinberg, sauf que c’est plus précis.
    Tout y est visible:y compris le désir ou la nécessité d’employer un genre précis, bande dessinée, ou tableau unique, et ce que cela signifie.

    On ne peut échapper à ce que l’on est.

    Quel que soit le sujet, quel que soit le support, la seule chose qui reste est ce que l’on a rapporté de soi-même, et cela vaut aussi bien pour un dessin de presse, un tableau, un opéra.

    Il n’est pas nécessaire d’etablir une fois pour toutes le genre qui sera le plus noble.

    L’artiste est toujours confronté aux contraintes que lui impose la société, comme chaque être humain. Il tente de montrer que l’on peut échapper à ces contraintes, en explorant, en bouleversant les codes, en créant d’autres visions.

    Il me semble que l’art contemporrain n’est pas exempt de ces contraintes, mais au contraire s’y plie avec pusillanimité.

    Alors, ne serait-ce pas dans les genres modestes , qui échappent encore aux définitions, que l’on peut trouver le plus d’invention ?

    L’artiste a parfois tendance à se prendre pour le Christ, crucifié par les hommes, sacrifié pour eux, divinisé enfin.

    C’est peut-être ce modèle, repris sans fin par l’aristocratie,elle-même modèle haï et désirable, qu’il faut remettre en cause.

    Mais tout n’est qu’une question de désir. Si l’accession aux sphères de l’Art provoque une montée de désir, alors oui, c’est bon à prendre. mais cela n’a pas d’importance universelle.

    Où le désir se niche-t’il ?

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  • avis d’orage en temps de crise 8 novembre 2011 16:20, par Jacques Samson

    Plaisir, toujours, à lire la prose sentie de Christian Rosset. Riche et stimulante pour la réflexion, les échanges sur la bande dessinée. Et surtout pour les ouvrir. Très largement.

    Je saisis la balle au bond sur la question de l’art contemporain, après cette interrogation de Thierry Groensteen : « La bande dessinée est-elle soluble dans l’art contemporain ? ». Simplement y ajouter ceci.

    Bien sûr, il y a eu Lichtenstein. Mais c’était dans le cadre assez étroit, à mon sens, de ce qu’on a appelé le « Pop Art ». La bande dessinée — les comics — y apparaissait comme un référent trituré plastiquement. Cela frappait beaucoup l’imagination, mais en surface. Pour dire les choses trop vite.

    J’ai eu l’occasion cet été de me pencher sur l’oeuvre du plasticien Gilles Babier, pour un catalogue d’exposition à paraître bientôt aux Requins Marteaux. Les liens que cet artiste foisonnant — mais ces liens le sont tout aussi — entretient avec l’art de la bande dessinée atteignent il me semble plus profondément les questions de forme et de sens que dans les toiles du peintre ci-haut nommé. Des oeuvres comme les « Rubber Landscape » ou « Cellular Automaton », entre autres, méritent absolument le détour. À découvrir donc.

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  • avis d’orage en temps de crise 8 novembre 2011 19:50, par Christian rosset

    (rapidement) :
    à Nadja : j’aime beaucoup votre commentaire. Ma conception de "l’art" est aussi peu romantique que possible (et encore moins empreinte de religiosité).

    Sinon : oui, le désir, oui, mille fois oui. Et le corps...

    À Thierry : c’est vrai, il y a une coupure (un cut un peu hard) entre les deux parties de ce petit texte. Je ne réfute pas ton point de vue, mais le mot "soluble", non. Je l’avoue, j’aime beaucoup Lichtenstein. Enfin, à condition d’oublier la bande dessinée quand je regarde sa peinture. J’irai jusqu’à dire que je fiche éperdument de l’existence de la bande dessinée quand mon regard S’OUVRE devant les tableaux de ce peintre, certes "mineur" (au/en regard d’Hantaï ou Newman), mais néanmoins PEINTRE.

    Ceci dit, je ne fais jamais de hiérarchie entre les genres. Je me méfie de la division en "genres" (bons ou mauvais).

    Je prends distance aussi bien avec le journalisme qu’avec l’université (sans mépris pour ces deux activités que je respecte, mais qui ne sont pas les miennes). Ces notes sont celles d’un artiste (d’un autre domaine) qui réfléchit sur les pratiques contemporaines. Elles sont, je l’espère vivantes, dont attaquables, surtout pas professionnelles, et toujours en mutation.
    Et en ce qui concerne "l’art contemporain", on en reparle bientôt. C’est comme "la musique contemporaine", c’est vrai, ça ne veut plus rien dire... Et puisque les non-artistes prétendent dire aux artistes "là où ils sont" (êtes-vous dans nos petits papiers ?), je préfère consacrer le plus clair de mon temps à lire les notes d’atelier des peintres, des musiciens (des auteurs de bande dessinée ?) On n’en a pas fini de déconner sur les artistes comme dirait Beckett (lire "Le monde et le pantalon")

    Le chantier est (à peine) ouvert.

    J’espère que je déplace le problème. Que je suis du côté du déplacement.

    Pour l’instant, ce qui nous est offert, c’est vraiment trop peu.

    Et un salut à Jacques en passant !

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  • avis d’orage en temps de crise 8 novembre 2011 21:59, par Johanna

    La bande dessinée est un art.

    C’est un art encore jeune qui a sa propre histoire et qui, de ce fait, n’entre pas dans la définition stricto sensu "d’art contemporain" car cette dernière n’englobe pas la bande dessinée comme médium. Quant à Lichtenstein, il ne faisait pas plus de la bande dessinée que Degas ne faisait de la danse.

    Le statut d’art plastique est rarement accordé à la bande dessinée, considérée davantage comme un art graphique ou littéraire. Doit-elle pourtant devenir plastique pour se hisser sur un quelconque piédestal artistique ? Je ne le crois pas.

    Je pense plutôt que le "petit monde de la bande dessinée" a longtemps été très conservateur. Un conservatisme qui a fait de la bande dessinée un genre plutôt qu’un art, avec des références artistiques empruntées au XIXe et au début du XXe. Autrement dit : celles de la peinture académique ou de l’art moderne. Même ceux qui ont opéré des ruptures internes dans la bande dessinée se réfèrent davantage aux Surréalistes qu’à un mouvement comme Fluxus.... À part, peut-être, chez les Requins Marteaux ?

    Il faudra attendre sans doute que la bande dessinée opère une nouvelle rupture (peut-être amenée par les nouveaux supports numériques) pour pouvoir non pas affirmer qu’elle est un art à part entière, mais entrer en rivalité avec son propre héritage en tuant le père. Pour cela, elle devra s’affranchir de son support historique (le magazine ou le livre) sans pour autant se désagréger, se libérer de la comparaison avec la littérature ou le cinéma, et surtout retrouver la mémoire en étant capable de se référer à elle seule !

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  • avis d’orage en temps de crise 10 novembre 2011 10:13, par Christian rosset

    Johanna, merci. La bande dessinée n’a pas à devenir "plastique" pour se hisser sur on ne sait quel piédestal, mais une lecture plastique de la bande dessinée me semble une belle ouverture pour sortir de ce que Thierry Groensteen appelle dans son livre l’inféodation "à un dessein supérieur, assujetti à un projet narratif, une forme ou une autre de récit".

    Je regrette, mais le projet narratif n’est pas forcément ce qui me retient en premier lieu quand je découvre une bande dessinée. C’est le dessin, dans sa force, dans le plaisir qu’il procure quand il suit son propre dessein (quand il s’affranchit de cet odieux assujettissement), qui m’incite à lire et donc à découvrir ce qui m’est raconté.

    Tout est affaire de regard. Et d’écoute. C’est ce qui manque le plus souvent aux commissaires, aux commentateurs, et même, si souvent hélas, aux auteurs. Heureusement, on rencontre de plus en plus d’auteurs de bande dessinée et de lecteurs qui ont une réelle connaissance des pratiques artistiques de leur temps : qui travaillent regard et écoute et s’aventurent hors champ.

    Sinon, je dois avouer n’être pas un grand lecteur de Nathalie Heinich. Son travail, sec et laborieux, sur l’art contemporain m’épuise et ne m’apprend rien. Je préfère relire "Le plaisir au dessin" de Jean-Luc Nancy ou les essais sur l’image (et le génie du non-lieu) de Georges Didi-Huberman, parce que ces deux-là savent regarder, savent faire la différence entre ce qui invente et ce qui reproduit et sont sensibles aux métamorphoses les plus secrètes de l’art.

    Si "l’art contemporain" doit devenir un genre, quittons-le et allons creuser ailleurs.

    Il faut toujours préférer l’usage de l’article indéfini - singulier, pluriel...

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    • avis d’orage en temps de crise 10 novembre 2011 20:28, par Johanna

      J’aimerais poursuivre cette discussion malgré le fait que les références citées me sont inconnues. Et surtout : je précise que je n’ai pas encore lu le dernier ouvrage de Thierry Groensteen, ma réflexion n’est donc en aucun cas une réponse à ce qu’il a écrit.

      Je ne sais pas si, en bande dessinée, le dessin est l’inféodé "à un projet narratif" ou s’il est soumis, tout simplement, à un nombre multiple de contraintes, dont des contraintes techniques.

      Le regard des amateurs de bande dessinée (éclairés ou non) s’attache souvent plus au dessin qu’à la narration. Il y a des exemples multiples de bandes dessinées (précisément "de genre") où la narration est uniquement au service de mises en scènes graphiques destinées à éprouver la virtuosité du dessinateur. Que l’on puisse trouver ces dessins de mauvais goût n’enlève rien à la stratégie censée les servir.

      Quant à la question de l’affranchissement des procédés graphiques de leur contenu narratif, la question que je me pose est : à quel moment passe-t-on du registre de la bande dessinée à celui de l’art sériel ? Pour moi, l’essence de la bande dessinée est fortement narrative et tous les artifices mis en œuvre (graphiques, picturaux, stylistiques, rythmiques, textuels etc.) contribuent à alimenter cette volonté de faire "récit".

      La séquentialité n’est d’ailleurs qu’un des artifices dont dispose la bande dessinée. La séquentialité aide à "faire récit" mais n’est pas indispensable à ce dernier. Les peintures chinoises en rouleaux se lisaient comme des récits silencieux ou contemplatifs sans pourtant recourir à la séquence...

      Quant au regard ou à l’écoute, ils doivent être "éduqués", bien sûr, au sens noble du terme. Plus nos sens s’aiguisent, plus le plaisir ressenti est profond quand on se plonge dans ces espaces partagés que les artistes offrent au monde... Pour ne pas dire : que ces amateurs particuliers offrent à d’autres amateurs... ...singuliers !

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  • avis d’orage en temps de crise 11 novembre 2011 15:04, par Jacques Samson

    L’artiste plasticien Gilles Babier (mentionné un peu plus haut) s’est montré intéressé par les échanges entourant le billet de Christian, au point de se prendre au jeu d’y participer. Il m’a chargé de transmettre les éléments de réflexion qui suivent. À n’en pas douter, c’est là une contribution tout à fait bienvenue dans cette modeste et sympathique « mêlée »…
    J.S.

    Aaaaah, ce problème de la solubilité de la BD dans l’art ! Il est trop tard... L’art est un ogre insatiable, et il a déjà avalé la BD aux petits oignons, comme il avait avant cela englouti la gravure, la photographie, la vidéo, l’affiche, le design, l’architecture, la publicité, le spectacle, l’informatique... Les artistes qui ont pratiqué cette grande dévoration sont légion (sans parler des artistes pop qui, selon un avis strictement personnel, sont ceux qui en ont tiré l’usage le moins passionnant).

    Par ailleurs, cela n’empêche nullement la BD de poursuivre son développement spécifique et d’aller toujours plus loin dans l’exploration de sa propre "nature" de bande dessinée !

    L’art est, irrésistiblement, cet estomac cosmique (ce cerveau peut-être ?) qui se nourrit de tous les regards, toutes les techniques, tous les médiums... Il est cette liberté, cette flexibilité, cette ouverture, cette puissance.

    La BD est un médium, comme la peinture, et alors ? Le phénomène de dialyse et d’assimilation fonctionne pour elle comme pour le reste. La BD peut être géniale, la peinture terriblement ennuyeuse, et inversement. Son problème, c’est son complexe d’infériorité qui la trouble selon un schéma toujours à peu près identique :

    - L’art serait destiné au musée, à l’Histoire, à l’adulte (la culture) (le temps long) (l’espace sérieux)
    - La BD serait destinée au magazine, au papier, à l’enfant (le divertissement) (le temps court) (l’espace léger).

    Tout ceci reste une vue de l’esprit car sont confondues ici deux catégories qui ne jouent pas tout à fait sur un même champ. L’art est cet espace où se retrouvent toutes les puissances de représentation, depuis les origines jusqu’à aujourd’hui (après on saucissonne comme on veut). La BD en est un moment, un court segment. Cela n’empêche que beaucoup d’auteurs de BD finiront au musée, et combien de mauvais artistes s’en iront avec l’eau du bain.

    Je trouve curieux que ce débat soit encore chaud. Je n’ai personnellement aucun mal à me mouvoir entre ces deux bestiaux, je connais bien Winshluss et lui non plus n’en fait pas une maladie. Il saute joyeusement de la BD à la sculpture, du dessin "hors case" au cinéma ! Et tout va bien... Il est même rentré récemment dans "l’écurie" de ma galerie parisienne.

    Mais je me souviens de Masse (le grand Francis Masse, celui d’Avalanche, de la Mare aux Pirates, des Deux du Balcon, de l’Encyclopédie) que j’ai rencontré au début des années 2000. Je l’avais invité à participer à une exposition et je me souviens avoir passé des heures au téléphone à le convaincre. Maladivement complexé, il avait arrêté depuis bien longtemps de dessiner car persuadé d’être "mal considéré" et s’était mis à la sculpture. Il ne souhaitait pas me prêter ses planches mais tentait avec acharnement de me fourguer ses sculptures, nettement moins puissantes. Encore une erreur d’aiguillage. C’est quand même fou. Ce type devant qui, adolescent, je me serait prosterné, avait abandonné, par dépit. L’abandon (pour toutes ces mauvaises raisons que sont le complexe, cette blessure narcissique de se situer dans le champ du "mineur", la condescendance et l’arrogance du "milieu" de l’art) est ici tragique. Or la BD n’est pas le "milieu" de l’art (dont je connais bien le conservatisme mou, la mauvaise foi, l’inféodation au marché, la paresse intellectuelle et les courtes vues), mais constitue actuellement une de ces extrémités, un de ces bourgeons... Malgré cela, Masse conserve toujours ses planches, de purs chefs-d’oeuvre, dans des boîtes à chaussure remisées dans un grenier insalubre.

    Question de génération ?

    Pour revenir à ce billet, je trouve les mots de De Crécy d’une honnêteté qu’il faut saluer. Loin de tirer le rideau sur la BD, il exprime avec courage ce que bien des artistes contemporain devraient ressentir. Je vous renvoie à ce titre aux parcours de Lichtenstein, mais aussi de Jeff Koons, de Murakami, de Buren, de Gupta, de Boltansky, de Hirst et d’une foule d’artistes "contemporains", dont la singularité consiste à répéter depuis des décennies, dans la même case, ce qui a marché chez Christie’s et Sotheby’s.

    La critique planétaire unifiée n’y trouve rien à redire. Il semble normal qu’un artiste de renommée internationale pantoufle depuis 20 ans dans un travail qui n’est plus que celui d’une correspondance entre auction et marketing alors que soudain, l’artiste de BD qui a le courage de s’ennuyer dans son médium devient symptomatique... Ce qui constituerait une faiblesse ontologique de son système de représentation. C’est absurde. Pourquoi la BD serait-elle plus "collante", pourquoi aurait-elle moins de corps qu’un autre médium ? Je me souviens m’être ennuyé ferme avec la peinture et avec cette satanée "picturalité". J’ai claqué cette porte pour aller me ressourcer auprès des techniques de l’illustration, auprès de l’image-temps, auprès de la spécificité syntaxique de la BD et de son vocabulaire, de son potentiel... ça ne remet pas pour autant en cause la peinture ! Bien au contraire. Et cela m’a permis de mettre en place un champ d’expérimentation dont je suis loin d’avoir épuisé la puissance.

    J’ai envie de dire que la crise que De Crécy traverse n’a rien à voir avec la BD. Comme tous les artistes, il est sujet aux métamorphoses, aux mutations, aux crises. La phase qu’il traverse est une métamorphose, et la BD fut une étape.

    Pour finir, j’aimerais conclure sur "l’être" ou le "pas être" shakespearien appliqué à la BD (aurait-elle une conscience, un inconscient, mieux, une âme ?). Cela me renvoie à cette agriculture passionnée de labels et d’AOC. C’est très terrien, très traditionaliste, conservatoire. C’est aussi très français. Personnellement, je reste indifférent à la traçabilité artistique de la BD, j’en avale au petit déjeuner, avec appétit, et j’y trouve beaucoup de vitamines, sans parler des oligo-éléments...

    Gilles Barbier

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    • avis d’orage en temps de crise 11 novembre 2011 19:17, par Christian rosset

      Question de génération ?

      Oui.

      En ce qui concerne Masse, je renvoie à ce que j’ai écrit dans le catalogue Quintet (Musée d’Art Contemporain de Lyon/Glénat). Je ne sais pas s’il est encore trouvable. Il a l’avantage de montrer de nombreuses planches (& dessins) & sculptures. Dans cette expo Masse n’était pas déplacé.

      Quant au vieillissement (qui est le sujet de ce "billet"), c’est clair que la répétition insatiable de ce qui continue à marcher, la surproduction de produits pour le marché et les musées, c’est assez terrifiant (même si on peut penser qu’on a le droit de trouver encore du plaisir à refaire...).

      Et le corps ? Personne n’en parle dans les commentaires. Pour moi, c’est l’essentiel : "Je ne peux plus physiquement".

      Quant à la peinture, on en reparlera un autre jour. On croit l’avoir enterrée, mais elle revient, souvent en assez mauvais état (zombifiée ?)

      Question de génération.

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  • avis d’orage en temps de crise 11 novembre 2011 15:29, par Christian rosset

    Je recopie la présentation du "Plaisir au dessin" de Jean-Luc Nancy (texte du catalogue de l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon, 2007 ; réédité chez Galilée) :

    "Dess(e)in (c’est le même mot) : désir de faire venir la forme, c’est-à-dire l’idée. Dessin : idée sensible, ligne qui porte puissance d’infini. Dessin graphique, sans doute, mais aussi mélodique, rythmique, filmique, poétique. C’est un des opérateurs communs de tous les arts.

    Son plaisir, c’est son désir : que la forme vienne et que sans se déposer elle suspende son tracé pour en renouveler tout l’élan. Plaisir de désirer, non de résoudre une tension. C’est par quoi il faut aborder l’érotique de l’art aussi bien que l’érotique tout court.

    Finalité sans fin : renouvellement infini de la fin, puis qu’elle n’est autre que l’inépuisable profusion qui nous est offerte de formes, de lignes de sens."

    Johanna, la virtuosité, en bande dessinée comme ailleurs, est le plus souvent vaine. Et quand le labeur suinte, c’est répugnant.

    C’est ce désir d’ouverture de la forme, donc de l’idée, que tous les arts du dessin ont en commun. La narration n’est pas niée, mais elle peut surgir du trait et non lui préexister. Si dessiner, c’est s’assujettir à une narration fermée, franchement, où est le plaisir, où est l’expérience ?

    Degas (celui qui ne dansait pas) a écrit (dans une lettre adressée à je ne sais plus qui) : "Je vous renouvelle l’assurance de mon amour constant pour le dessin".

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mercredi 19 mars 2014

"beta" : première approche d’un chef-d’œuvre

par Sébastien Charbonnier

Quand un artiste fait une nouvelle œuvre, c’est toujours une étrange expérience pour celui qui a aimé les précédentes. Personne n’est moins bien éduqué que l’admirateur, lui qui tend à vouloir, en mauvais amant, une répétition du passé : la même chose. Pour peu que l’artiste évolue, change, le voilà déçu, il crie intimement au scandale.
En bande dessinée, l’affaire est plus facile à gérer surtout lorsqu’il s’agit d’une suite : on a (le plus souvent) l’assurance d’une continuité stylistique, ce qui n’est pas rien. Ici, pas de souci : on retrouve dans Beta… civilisations [1] le trait superbe de Jens Harder qui régalait déjà les yeux dans Alpha… directions. En même temps, ce n’est pas du tout le même sujet : angle choisi par l’auteur oblige, Beta se focalise assez peu sur l’évolution du vivant. Nous voilà partis dans l’histoire de l’homme.

Je préfère le dire tout de suite : je place Alpha parmi les plus grandes œuvres de la bande dessinée, et la considère comme un chef-d’œuvre artistique (en général) qui fera date en ce début de vingt-et-unième siècle. C’est dire le dangereux lecteur que je constitue pour Beta : bourré d’attentes, impatient de revivre les mêmes joies, exigeant comme savent l’être les amoureux passionnés.

L’aventure de l’art dans Beta, p. 199.
© Éditions Actes Sud 2014

Comme dans Alpha, on retrouve ce vertige que la narration séquentielle permet, mieux qu’aucun art, pour une œuvre de cette ambition historique. En ouvrant Beta, il suffit d’avoir à l’esprit que la totalité temporelle de ces 350 pages tient entre deux images d’Alpha (voir le texte de la postface, p. 350). Car le premier personnage de cette immense entreprise reste le temps lui-même, et ce qu’il fait. Oui, Beta est une bande dessinée d’action dont le personnage principal est le temps : elle donne à voir les effets de l’action du temps sur l’homme, comment il le transforme dans ses modes de vie et son rapport au monde.
Le temps comme principal personnage dans le fond, mais aussi comme acteur principal dans la forme. En effet, l’un des jeux auxquels s’adonne volontiers Jens Harder est celui des « flash-forward » (l’inverse des flash-back du point de vue de la flèche du temps) : passionnants sauts brutaux jusqu’à notre présent, lorsqu’il évoque une découverte. Entre les pages 91 et 107, il scande le procédé trois fois de suite pour l’habitat, le vêtement et la maîtrise du feu. Ce vertige du raccourci est souvent mis au service d’une perspective critique (la séquence du feu finit sur la bombe atomique et un dessin repris d’une photo célèbre d’Hiroshima en ruine). De tels coups d’accélérateurs sont une expérience jubilatoire de ce que peut la bande dessinée, grâce aux ellipses permanentes que sont les interstices entre les cases.

Beta, p. 248. © Éditions Actes Sud 2014

Maintenant que nous sommes entrés dans l’histoire de l’homme (depuis sa protohistoire vers – 4M d’années jusqu’à l’an 0), ces jeux temporels prennent tout leur sens parce qu’ils proposent un sens à ces inventions, en les insérant dans un tissage évolutif de phases et de conséquences. Ainsi, la religion revient ponctuer par trois fois, au moins, le récit : l’artiste nous propose une interprétation selon les images ou les échos qu’il choisit de convoquer (onirique et révérencieuse face au mystère de la création, p. 245-251 ; rituelle et rassurante face à l’expérience de la mort, p. 294-297 ; violente et fanatique, p. 326 – juste après avoir parlé des guerres).

Beta joue aussi beaucoup avec l’espace de la page. Dans ce maelström de vignettes, ce qui saisit le lecteur dans les 100 premières pages, c’est la place infiniment modeste de l’homme dans ce qui est pourtant son histoire : on réalise à quel point tout cela tient à si peu de choses, on est remis à l’humble niveau qui est le nôtre. C’est la force ravageuse de Beta que de nous offrir un moment de stupeur sur une vignette, pris que nous sommes dans un récit qui avance comme avance la nature, inéluctablement. Par exemple, alors que l’homme a déjà été présenté en chasseur redoutable, une bande de quatre vignettes fait rejaillir un oubli : nous fûmes jadis une proie dans le monde et des animaux nous mangeaient (p. 86). Dans la dernière, on voit l’homme mort, pendouillant à une branche d’arbre où un grand fauve l’a hissé. Singulier télescopage avec toutes les images de documentaires animaliers qu’on peut avoir en tête. Une telle vignette fait plus pour nous remettre à notre place que bien des discours d’écologie théorique !

Beta, p. 86 (détail). © Éditions Actes Sud 2014

Et pourtant, nous voyons bien que l’homme est en train de prendre une direction inédite. La page inaugurale sur le feu est un de ces instants magiques où l’on peut se perdre à scruter une seule image : sur un fond noir, pleine page, Jens Harder dessine une femme heureuse et confiante, le feu à la main ; sa torche est un crâne d’animal, elle va vers la droite, qui est le sens de la lecture, le sens de l’avenir ; elle a le feu en main, alors que nous voyons les bêtes fuir le feu dans une frise onirique au-dessus d’elle, courant vers la gauche, comme vers le passé. La passation de pouvoir a eu lieu : nous sommes en route pour devenir les maîtres de la Terre (p. 98).

Il faut aussi parler de l’immense culture brassée dans cette œuvre : une culture historique bien sûr, puisque l’étude est ample et qu’on sent l’auteur informé sur son sujet, mais culture symbolique et iconique surtout. Il y a un amour évident de l’auteur pour le savoir et ses manifestations illustrées : le procédé du brassage multi-artistique (bande dessinée, peinture, musique, cinéma, photos historiques célèbres, etc.) est ici poussé bien plus loin encore que dans Alpha.
S’il fallait faire un rapprochement, je dirais qu’on trouve une présence de la citation telle qu’on a sans doute là l’équivalent pour la bande dessinée des Essais de Montaigne pour la littérature. Derechef, on peut saluer la force de Jens Harder pour travailler le médium propre de son art : seule la bande dessinée peut citer aussi facilement, non seulement elle-même, mais aussi, pêle-mêle, un film, une musique, une peinture, la presse, etc. Le tout en quelques cases (voir par exemple p. 283-289 sur la roue et l’écriture). À propos de l’écriture, justement, on a le droit à une double page sublime pour tout amoureux de la diversité calligraphique des langues (p. 290-291), puis la claque de voir cette séquence se terminer, deux pages plus tard, sur les panneaux digitaux d’une place boursière. Terrible efficacité de ces tunnels temporels.

Beta, p. 290-291. © Éditions Actes Sud 2014

Ces multiples échos offrent souvent des contiguïtés iconiques pleines de sens, et confèrent parfois un humour propre à ce genre de montage visuel. Mais on pourrait presque reprocher une certaine insouciance sur la question de la violence symbolique que recèle potentiellement ce procédé. Je sais, c’est un procès un peu idiot de reprocher à un artiste la violence potentielle de son œuvre sous prétexte qu’elle aime et charrie beaucoup de culture. Mais le fait est là : les allusions et clins d’œil sont très nombreux et j’ai déjà entendu à une triple reprise des lecteurs intimidés (« je sens qu’il y a plein de références que je ne capte pas »). C’est donc au lecteur d’oser prendre le livre et de se rassurer sur le fait qu’il comprendra ce qu’il pourra. Mais les érudits et les forts en thème ne pourront pas s’empêcher de relever le défi de « reconnaître », ce qui n’est peut-être pas l’objectif de Jens Harder (or ce réflexe peut accaparer l’attention au détriment de la narration).

Par ailleurs, au fur et à mesure que nous avançons dans Beta, la chronologie se resserre (comme le remarque l’auteur lui-même dans la postface : 40 pages pour l’Antiquité alors que le Paléolithique, qui dure 1000 fois plus longtemps, doit se contenter de 100 pages). Une difficulté nouvelle apparaît : la fibre historique du lecteur risque de peiner un peu plus sur le brassage des images. Je m’explique.

Beta, p. 318. © Éditions Actes Sud 2014

D’abord, l’importance consacrée à la Grèce est bizarrement située : elle est dans le pénultième chapitre (Haute Antiquité, allant de - 1900 à - 500) alors que la Grèce antique est célèbre surtout pour les trois siècles allant de - 600 à - 300. De fait, on y voit Socrate par deux fois (p. 314 et p.318), fondateur de la philosophie né en - 470 et mort en - 399, ce qui fait un effet bizarre. Du coup, le dernier chapitre sur l’Antiquité classique (débutant en - 500) commence d’emblée avec le phare d’Alexandrie (fini vers - 275) et la figure d’Alexandre le Grand (empereur à partir de - 336).
De plus, l’approche thématique (guerres, savoirs, architecture, etc.) devient problématique dans une chronologie qui se resserre. Les pages « philosophie, art et science » (p. 314 à 318) sont un vrai yo-yo chronologique qui met la philosophie avant la mythologie (alors que la philosophie est née d’une opposition à l’explication mythologique du monde), et nous offre un panorama des sciences grecques détonant, avec dans l’ordre de la page : Socrate (- 470), Thalès (- 625), Démocrite (- 460), Pythagore (- 580) puis Hippocrate (- 360). Dix pages plus tard, on revient aux méthodes de momifications de l’Égypte ancienne (or, l’apogée de la momification est datée du Nouvel Empire Égyptien qui commence en - 1500 et les plus belles pièces sont celles de la 19e dynastie, autour de - 1200). Je le dis sincèrement comme je l’ai ressenti : j’ai couiné spirituellement en voyant la chronologie ainsi brisée et je me suis senti déboussolé pendant la lecture des 40 dernières pages.
Le défi de Beta, volume 2 (qui ira de l’an 0 à nos jours) sera particulièrement difficile à relever, surtout quand on connaît l’ethnocentrisme crasse qui guette la curiosité savante des Européens (allez faire une histoire qui ne privilégie pas l’Europe, quand on voit l’orgueil historique de la culture occidentale par rapport aux autres ! Bon courage...)

Pour finir sur le plaisir proprement sensoriel que procure Beta, je recommande de lire l’ouvrage avec un très bon éclairage, voire en lumière naturelle, à l’extérieur : le choix d’encres or, argent et bronze qui scandent le livre par sections de 24 pages est tout simplement un régal pour les pupilles ! On tient entre les mains un beau livre, assurément, pensé comme objet artistique à part entière, jusque dans les annexes qui rappellent avec bonheur l’édition scientifique qui semble tant fasciner Jens Harder.

Beta, comme Alpha, apparaît bien comme une œuvre majeure, car elle souscrit à cette propriété première du chef-d’œuvre : non seulement elle supporte des relectures, mais elle les nécessite pour offrir à chaque fois un nouveau message au lecteur, des plaisirs inédits. Loin d’être un de ces « livres qui s’usent après avoir servi » et qu’il est « naturel de jeter et de remplacer », que condamnait Nathalie Sarraute (L’Ère du soupçon), Beta survit à l’épreuve de la relecture, il y gagne même ! Véritable univers, Beta demande à être visité et revisité – on se fera plaisir en faisant comme au cinéma : des « soirées rétrospectives » en enchaînant Alpha et Beta.

Sébastien Charbonnier

Notes

[1] Jens Harder, Beta… civilisations, volume 1, traduit de l’allemand par Stéphanie Lux, Actes Sud - L’An 2, janvier 2014, 368 pages, 38,50 €.

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