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mardi 23 novembre 2010

quand découvrirons-nous Norakuro ?

La semaine dernière, à l’occasion d’une journée d’études sur la bande dessinée animalière, organisée par les étudiants du master bande dessinée piloté conjointement par l’École supérieure de l’image d’Angoulême et par l’université de Poitiers, Henri Garric, enseignant à l’École normale supérieure de Lyon, a fait une très remarquable communication sur La Bête est morte, de Calvo. Il n’a pas manqué d’opérer, à juste titre, le rapprochement, devenu rituel, avec l’œuvre d’Art Spiegelman Maus, qui use, elle aussi, de la métaphore animalière pour évoquer la guerre, procédé qui permet de la distancier, de l’universaliser et, sans doute, de la dédramatiser. Il est dommage que les spécialistes occidentaux ne connaissent pas Norakuro, le chef-d’œuvre de Suiho Tagawa (mort centenaire en 1989), qui avait inauguré ce « genre » (si c’en est un) dès les années 1930, et qui, si la culture bande dessinée était ce qu’elle devrait étre, serait reconnu et célébré à l’égal des deux ouvrages postérieurs. À l’exception d’un chapitre traduit en anglais dans le n° 6 de Kramers Ergot, la revue de Sammy Harkham, Norakuro n’existe malheureusement qu’en japonais. Du moins en ai-je retenu et commenté une image pour 100 Cases de maîtres, un beau livre sur la bande dessinée comme art graphique, tout récemment paru à la Martinière – livre collectif dans lequel, je ne m’avise que maintenant de la coïncidence, c’est également moi qui évoque Calvo et La Bête est morte.

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Norakuro est un chien noir et blanc, orphelin, qui sert dans les rangs de l’armée impériale nippone (dite « armée des chiens féroces »). Quelques mois après le lancement de la série éclata l’incident de Mandchourie, qui allait conduire le Japon à s’engager toujours plus avant en territoire chinois, jusqu’à l’affrontement total à partir de 1937. Norakuro s’élabora donc à chaud, pendant les développements du conflit sino-japonais, dont il rendit compte à sa manière, en mettant la guerre à la portée d’un jeune public.

Les autres soldats nippons sont aussi des canidés mais ils ont le pelage entièrement blanc, tandis que les Chinois, eux, sont représentés comme des cochons, blancs eux aussi. (Tagawa représente aussi des singes et des grenouilles.) Norakuro est donc une tache noire que l’œil repère immédiatement au milieu des autres personnages (kuro veut précisément dire noir).

On peut observer quelques incohérences dans le traitement de l’animalité par Tagawa. Norakuro agit, pense et se bat comme un homme ; mais quand il se baigne dans un ruisseau, il s’ébroue ensuite à la manière d’un chien. D’autre part, les militaires vont nus mais les civils, eux, portent généralement un pardessus.

À la différence de La Bête est morte ou de Maus, Norakuro peut être défini comme une œuvre de propagande. Il ne pouvait en aller autrement : le Japon était en guerre, et la doctrine officielle affirmait la supérieure de la « race » japonaise sur les autres, ainsi que la vocation du Japon et de son Empereur à contrôler l’Asie entière.

Norakuro est toujours partant pour les missions les plus dangereuses, dont il se tire quelquefois au prix d’actions rocambolesques. Il n’attend que l’occasion de pouvoir « se sacrifier pour son pays ». Ses actes de bravoure lui valent de gravir, au fil des épisodes, plusieurs échelons dans la hiérarchie militaire, jusqu’au grade de capitaine.

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Autant que je puisse en juger (n’ayant pu me faire traduire qu’un seul volume), la guerre selon Norakuro m’apparaît largement comme une guerre pour rire. On n’y voit pas de sang, pas de mort. C’est en somme un théâtre propice, sur lequel le héros peut faire preuve de son esprit d’ingéniosité (à la manière de nos Zig et Puce ou Bibi Fricotin).

L’œuvre revêt indiscutablement une dimension pédagogique : il s’agit d’expliquer la guerre et la stratégie militaire aux enfants. Le rôle de l’intendance, des espions, les relations entre le front et l’arrière, la chaîne de commandement, tout est montré, raconté. Ce qui nous vaut des répliques parfois un peu pesamment didactiques, comme : « Le rôle de sentinelle est important : je dois repérer tout suspect et l’empêcher d’avancer davantage. » Vers la fin de la guerre, toutefois, Tagawa évolua vers plus de réalisme et envoya Norakuro gravement blessé se faire soigner pendant de longs mois dans un hôpital de campagne.

Norakuro a été publié dans Shônen Kurabu, la plus vendue des revues pour adolescents de l’époque, de janvier 1931 à octobre 1940. Le premier recueil parut dès 1931, et les différents volumes de la série furent les plus grands succès de librairie du manga pour enfants jusqu’à la fin de la guerre, avec des ventes dépassant les 100 000 exemplaires au titre. Tagawa ressuscita son personnage par la suite, une première fois en 1949 puis, de façon continue, de 1961 à 1980. Norakuro est alors rendu à la vie civile et exerce différents métiers, tels que policier ou sumo.

La dernière édition de librairie en date, réalisée par Kodanshâ en 1969, comprend dix volumes qui furent des longsellers et se trouvent encore facilement chez les bouquinistes de Tokyo.

Dans 100 Cases de maîtres, j’écris que je considère Tagawa comme un maître coloriste et « un admirable peintre de la nature. La manière dont il représente les personnages d’animaux peut faire songer à Jean de Brunhoff, dont le Babar est créé la même année, mais certains paysages évoquent les déambulations bucoliques de Walt Wallet et de son fils adoptif Skeezix chez Frank King (Gasoline Alley), toujours à la même époque. »

Il existe à Tokyo un petit musée consacré à Norakuro et son créateur, que j’ai eu l’occasion de visiter lors de mon récent séjour. Musée est un bien grand mot : il s’agit plutôt d’une petite galerie permanente, au rez-de-chaussée d’un centre culturel de quartier, le Morishita Bunka Center (près du métro Morishita). On y accède par une rue commerçante entièrement pavoisée aux couleurs de Norakuro. On peut y voir une reconstitution du bureau dans lequel travaillait l’artiste, quelques planches originales et aquarelles de sa main, des panneaux explicatifs, de nombreux exemples de produits dérivés et quelques épisodes de la série de dessins animés réalisée dans les années 1970-80. J’insère ci-après quelques-unes des photos que j’ai prises sur place.

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samedi 1er janvier 2011

un an de réflexions et commentaires

Tout au long de l’année 2010, Thierry Groensteen a livré ses réflexions sur l’actualité de la bande dessinée. Vous pouvez les lire ici, avant de retrouver les billets de l’essayiste de réputation mondiale, en compagnie d’autres rédacteurs invités, dans le blog de neuvièmeart 2.0.

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