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samedi 9 juin 2012

yoshiharu tsuge :
un homme et son œuvre

Dans le monde de la bande dessinée japonaise, il est connu pour être le premier à avoir adopté les techniques du « roman du moi », dit Shishosetsu [1], donnant naissance à un nouveau genre : la « bande dessinée du moi », dite Watakushi Manga. Ce type de récit s’appuie sur des faits vécus qui ne sont pas rapportés tels quels. Un travail de recomposition est opéré afin de Faire surgir l’authenticité dont ces faits relèvent, plutôt que leur spontanéité brute. C’est en cela que réside la valeur de l’œuvre et ce qui, pour l’auteur, fait sens.

Nombre de ses bandes dessinées sont d’un contenu sombre et grave. Cependant, pour nous lecteurs attachés à son univers, il est aisé d’apprécier la qualité esthétique de paysages soigneusement dessinés, et l’humour aussi, qui filtre à travers les monologues de personnages exposant leur détresse. Tout se passe comme si, dans cet instant saisi qu’aucun espoir n’éclaire, quelque chose se produisait en notre for intérieur sans que nous en soyons conscients. Ce quelque chose s’imprime en nous et ne s’oublie pas, même le livre refermé. Si les réalisations de Tsuge restent peu abondantes, elles continuent encore d’être lues et relues, étudiées ou adaptées cinématographiquement. Nul autre auteur, Tezuka mis à part, ne fait l’objet d’une telle attention. Le propos de cet article est de présenter cet homme en déroulant le fil de son œuvre.

ses premiers pas

Yoshiharu Tsuge est né à Tokyo en 1937. Son père ayant disparu très tôt,

Tsuge premiers yonkomas

il est élevé par sa mère. La pauvreté et le désordre d’après-guerre l’obligent à prendre un emploi dès sa sortie de l’école primaire. Il est de nature timide mais comme, depuis sa prime enfance, il a fait du dessin son violon d’Ingres, il espère un jour devenir auteur. En 1955, âgé de dix-huit ans, il fait ses débuts avec Succube au masque blanc, pour la maison Wakagi Shobô. En l’espace d’une dizaine d’années, ce sont environ quatre-vingt-dix titres, principalement pour le système des livres en prêt [2], qui vont être publiés, dont Chronique de la fin du shogounat et La Cheminée des revenants.

Il est malheureusement impossible ici de tout présenter dans le détail. Retenons que sa manière de dessiner rappelle d’abord l’influence d’Osamu Tezuka, mais aussi celle du gekiga [3] qui s’est créé depuis peu à Osaka. Il reprend de ce courant des éléments qui reflètent la psychologie des personnages et la thématique du quotidien. Quant au contenu, nombreuses sont ses BD qu’on peut qualifier de tragiques, tant l’histoire est noire. Dans presque tous les cas, les personnages se trouvent dans une situation inextricable, écrasés par des circonstances qui les feront parfois périr. Ce genre de motifs n’était pas rare dans la BD en prêt mais, dans celle de Tsuge, le personnage ne s’insurge pas, il est contraint d’accepter les difficultés de son destin ; c’est ce processus d’un être amené à se résigner qui l’intéresse.

consacré par Garo

Tsuge dans Garo

Les œuvres de Tsuge attirent l’attention d’un large public grâce aux récits courts publiés dans le magazine Garo, lancé en 1964 - lire ci-avant l’article de Béatrice Maréchal. Garo est créé par l’auteur Sampei Shiratô et l’éditeur de livres en prêt Katsuichi Nagai. Shiratô ne vise pas le succès commercial. Il veut faire de ce magazine un « lieu d’expérimentation de soi tel qu’il n’y en a pas dans les magazines établis » (Garo, juin 1965, p.171). Ce faisant, il offre aux auteurs la liberté d’être de vrais créateurs. Les œuvres de Tsuge personnifient indéniablement les mots de Shiratô. En 1966, des BD d’une conception nouvelle paraissent : Le Marais en février, puis Chîko, le moineau de Java en mars, pour lesquelles Tsuge applique des techniques empruntées au « roman du moi ». Les réactions des lecteurs comme des auteurs sont vives mais négatives. On reproche à la première son érotisme macabre ; dans la seconde, ces images d’un auteur de BD qui ne vend pas et qui vit en concubinage avec une hôtesse de bar. Ce sont là des motifs totalement inédits dans les publications pour la jeunesse et l’opinion selon laquelle ces BD sont trop « noires » et « décadentes » prévaut largement. Tsuge en est consterné : après la parution en avril 1966 de La Cueillette des champignons, il ne dessine plus rien pendant un an.

Chiko_c_Tsuge-Yoshiharu

Durant cette période, il devient l’assistant de Shigeru Mizuki, un des auteurs de Garo duquel il retient un certain sens de la touche, qu’on retrouve notamment dans le rendu minutieux des paysages. Son style graphique perd ses rondeurs « manga » au profit d’un trait plus incisif, pour un style plus réaliste. Cette évolution, notable dans les histoires qu’il présente ensuite, provient donc de l’influence de Mizuki. A la différence du Marais et de Chîko, le moineau de Java, les éloges se font entendre quasi immédiatement. En mars 1967, la revue critique Bédéisme est lancée et son premier numéro consacre un dossier spécial au travail de Tsuge. En écho à ce soutien enthousiaste, il reprend sa collaboration avec Garo. En fait, pendant son année d’inactivité créatrice, il a également parcouru diverses régions du Japon, des lieux ignorés des touristes, des endroits désolés dont le dénuement l’a attiré. Il tire de ses voyages matière à de nouveaux récits basés sur son expérience personnelle et qui vont gagner rapidement une grande popularité.

Honyaradô-no-ben-san-©Tsuge-Yoshiharu

Dans ses BD, on trouve toujours des paysages oubliés des grands travaux du développement économique. Si ses œuvres ne semblent pas, à première vue, aller au-delà de motifs ou de sujets touchant ses propres centres d’intérêt, il est à noter que Tsuge a soutenu les activistes engagés dans les mouvements étudiants en partageant leur révolte, notamment vis-à-vis de la façon dont les potentats engageaient le pays dans des changements aussi brutaux que rapides. On lui a fait la critique que « se contenter de rapporter ses voyages ne fait pas sens ». Pourtant, les récits de Tsuge ne sont pas une simple transcription de ses déplacements. Si la topographie et les noms des lieux sont réels, les récits, eux, sont une création. C’est pourquoi l’impression laissée a pu être si forte auprès d’un nombre aussi grand de lecteurs.

De 1967 à 1968, quatorze histoires paraissent, dont La Salamandre, La Famille de M. Lee, Marine, Les Fleurs pourpres, L’Auberge de Chôhachi, M. Ben des igloos, Le Patron du Gensen, La Fille de la taverne Mokkiri. Parmi elles, il en est une qui crée une véritable onde de choc : Système vissé, publiée en juin 1968 dans l’édition spéciale de Garo entièrement consacrée à Tsuge. Elle est basée sur l’un de ses rêves : un garçon blessé par une mystérieuse méduse, dite « méduse mémé » [4] , part à la recherche d’un médecin, errant dans une ville de bord de mer. L’univers décrit dans cette BD reflète les méandres de l’inconscient. Les séquences se suivent sans lien logique, le personnage principal apparaît lugubre - si bien que certains ont pu parler de surréalisme. Bien loin d’avoir un impact sur les seuls lecteurs de BD, Système vissé a suscité la curiosité et l’admiration de poètes mais aussi de psychologues, donnant matière à une abondante littérature. Avec cette création, Tsuge a retenu l’attention d’artistes et de chercheurs de tous horizons.

La sensation d’apaisement que ses premiers voyages lui avaient donnée s’estompe. La question du sens de son existence le tourmente et se mue en une angoisse profonde qui le plonge dans la souffrance. En septembre 1968, il décide de « s’évaporer » [5] dans le Kyûshû (île sud du Japon). Il y part sans désir de retour, mais sa détermination finit par s’émousser et il rentre à Tokyo dans le courant du mois d’octobre. Dans

Yanagi-ya-shujin-©Tsuge-Yoshiharu

Système vissé, puis dans Le Patron du Gensen et Le Patron du Yanagi (février, mars 1970), cette angoisse est présente jusqu’à en être suffocante. Les histoires de Tsuge publiées dans Garo au cours des années soixante ont exercé une influence sur nombre d’artistes. En se limitant au seul monde de la bande dessinée, on peut relever grosso modo trois effets caractéristiques, que je voudrais expliciter ici tout en présentant quelques-uns de ces auteurs influencés par Tsuge.

Tout d’abord, l’usage d’éléments relevant de l’intime et du privé permettant de traiter, en BD, de problèmes personnels. Yû Takita, Tadao Tsuge (frère cadet de Yoshiharu) et Shinichi Abe ont été tous trois influencés sur ce plan. Ils sont les acteurs représentatifs du courant de la « bande dessinée du moi » qui se développe à cette époque. A un autre niveau, Tsuge a su trouver un moyen concret et efficace pour exprimer la psychologie d’un personnage par un jeu de contrastes avec l’arrière-plan. Avant lui, il s’agissait d’une toile de fond nécessaire à l’histoire. Avec lui, cet arrière-plan constitue une instance narrative à part entière. En outre, ce ne sont plus des représentations de décors symboliquement occidentaux comme ceux utilisés par Osamu Tezuka, par exemple.

Le folklore est local et une esthétique nouvelle se fait jour - esthétique touchant aussi à la langue ainsi que parfois, à un certain sens du grotesque. L’influence de Tsuge est manifeste dans les BD de Yoshihiro Tatsumi (créateur du gekiga) avec ses personnages dont la vie est particulièrement dure, dessinés de manière réaliste dans leur quotidien. Elle l’est aussi chez Hideshi Hino, connu pour ses BD fantastiques et grotesques sur des thèmes japonais baignant dans une atmosphère surréelle : la plastique de ses personnages mêle les styles de Shigeru Sugiura et de Tsuge. Ou encore, chez Seiichi Hayashi, célèbre pour ses illustrations, qui met en scène avec brio les passions de japonais, qu’il exprime dans un tracé épuré.


Umi-e-©Tsuge-Yoshiharu

Enfin, pour s’être éloigné d’une narration claire répondant aux conventions jusqu’alors classiques de la bande dessinée, l’art de Tsuge donne naissance à des récits irrationnels dont le propos est cette irrationalité même. On reconnaîtra ainsi son influence chez Yoshikazu Ebisu (actuellement vedette de télévision), qui a réalisé des BD où il rapporte ses rêves tels quels, de manière littérale. Les auteurs cités jusqu’ici ont tous publié leurs œuvres majeures dans Garo, mais ce genre de l’irrationnel se trouve plutôt hors des pages de ce magazine, chez nombre d’auteurs de BD de gags, tel Sensha Yoshida, devenu célèbre dans les années quatre-vingt, chez qui le comportement des personnages ou bien leur plastique sont devenus un sujet d’absurdité en soi. Cette tendance des BD de gags peut s’interpréter comme un dérivé des récits oniriques, dont Système vissé reste le plus représentatif.

succès et diversification

Au cours de la décennie suivante, les histoires que Tsuge a présentées dans Garo sont largement reconnues. Elles sont rééditées sous forme de recueil. En 1976, Les Fleurs pourpres [6] sont adaptées pour une série télévisée par la chaîne nationale N. R K et diffusées sur l’ensemble du territoire. Durant les années soixante-dix, son oeuvre devient classique, lue par tous. L’auteur, lui, a pris des distances par rapport à Garo. Il est très occupé par l’écriture de ses essais et par la réalisation d’illustrations. Quelle est la tendance des bandes dessinées de Tsuge durant cette décennie ?

D’abord, certaines sont dans le droit fil de ses récits de voyages : L’Auberge du réalisme, L’Auberge isolée, L’Auberge populaire et L’Auberge des pêcheurs d’Aizu font partie de celles-là. Ensuite, on trouve des récits personnels avec la réalisation de bandes autobiographiques [7] nombreuses, telles qu’Au temps où j’étais pensionnaire, L’Usine d’étamage d’Oba ou La Jeunesse de Yoshio, Tsuge y traite de son passé, remontant jusqu’à l’adolescence avec L’Usine d’étamage d’Oba, où il apporte aussi un témoignage sur le mode de vie des laissés-pour-compte du succès économique. Cette histoire sera publiée dans le magazine d’Art Spiegelman, Raw, en 1990 (n° 2). Souvenir d’été, Une femme inoubliable, L’Affaire, Une chambre ennuyeuse relèvent de la « bande dessinée du moi ». À la différence d’anciennes publications du même genre, les protagonistes sont un jeune couple.

En 1970, Tsuge s’était mis en ménage avec Maki Fujiwara, actrice du théâtre underground de l’époque, ce qui aura exercé une influence certaine sur ces nouvelles histoires. L’angoisse délétère qui imprégnait ses bandes des années soixante a disparu. Son personnage masculin, lorsqu’il dérive hors du quotidien, est comme ré-amarré à la réalité par sa partenaire. Il est intéressant de noter que l’existence des femmes est pour Tsuge un point d’ancrage au monde concret. J’ajouterai enfin les récits bâtis à partir de matière onirique. Tout se passe comme si Tsuge cherchait dans le monde des rêves un moyen d’échapper à la réalité prosaïque. Dans ces années, il approfondit le procédé autrefois mis en pratique dans Système vissé. Il commence à en livrer les fruits en 1972 avec Promenade onirique. Si le titre se réfère au rêve, cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’un rêve qu’il a fait. Il s’agit en fait d’une création imaginaire, dont le but est de reproduire l’étoffe du rêve.

À partir de 1976, il réalise tour à tour et en peu de temps : Dans les rets de la nuit, Un job, La Vie au cap de Komatsu, Le Dehors se dilate, Selon la technique dite de la seiche [8], Les Crimes de Yoshibô. Au contraire de Promenade onirique, ce sont là ses propres rêves qu’il a mis en forme tels qu’il les avait perçus [9] .

En commençant par Système vissé et par la suite avec ce groupe de récits, Tsuge s’est écarté des conventions de l’art de raconter une histoire, démontrant qu’on pouvait, par ce biais, saisir davantage de la réalité profonde de l’homme. Avec un tel projet - traduire consciemment l’inconscient manifesté dans les rêves-il a relevé le défi d’une forme d’expression extrêmement difficile. Alors que dans Système vissé, il rendait compte « objectivement » des éléments, dans les autres récits oniriques son style graphique change, s’adaptant à chacune des histoires. Il s’applique à trouver le ton juste, jusqu’à produire ces étranges déformations spatiales où la perspective se trouve distordue. Sans doute, cette recherche porte-t-elle aussi le désir de sonder son être profond. À cette époque, en effet, Tsuge souffre à nouveau de violents troubles d’angoisse.


l’homme inutile

Au début des années quatre-vingt, Tsuge rédige son journal intime, publié par tranches dans le magazine littéraire Romans actuels. Il lui est devenu difficile de dessiner à cause de ses crises d’angoisse. Pourtant, en 1984, avec le lancement du magazine trimestriel Comic Baku dont le travail de Tsuge forme le point central, il se remet à dessiner et le fera pour chacun des numéros. Cette fois, nul récit de voyages, nul récit de rêves. Presque toutes les bandes de cette période sont d’un registre lié à la vie privée. Il n’applique plus guère sa plume à de minutieuses descriptions ; les dessins sont, maintenant, plutôt réalisés au pinceau. Tsuge lui-même invoque des problèmes de vue liés au vieillissement ; en fait, il a donné à ses figures un charme nouveau.

Ishi wo uru ©Tsuge Yoshiharu

Parmi les œuvres autobiographiques de cette période, citons Adolescence, La Meilleure Association d’Ikebukuro, Ma voisine, Le Gecko, Vers la mer, La Séparation [10]. Dans cette dernière, il revient sur l’époque dans laquelle se déroule Chîko, un moineau de Java, publié en 66. Parmi les histoires à caractère privé, on trouve Un jeu quotidien, Paysage de mon quartier, Des journées à se promener, Un auteur inconnu, L’Homme inutile [11] . Cette dernière sert également de titre à la série. L’Évaporation en est un des épisodes et ce thème est ici traité de façon plus concrète et logique qu’il ne l’avait été par le passé, où il prenait par endroit un tour surréaliste. De fait, avec L’Homme inutile, Tsuge achève un ensemble agréable et divertissant.

Voici cerné l’ensemble de l’œuvre de Yoshiharu Tsuge, dans ses grandes lignes et ses évolutions. En 1987, les ventes de Comic Baku stagnent ; la santé de Tsuge, tant physique que morale, décline. Le magazine cesse de paraître. Depuis lors, Tsuge n’a rien publié de nouveau. Pourtant, ses œuvres sont régulièrement rééditées en recueils ou adaptées pour le grand écran. De 1991 à 2003, quatre films [12] sortent en salles, tandis que neuf de ses histoires sont produites pour la télévision, diffusées en douze fois. Il est déjà question, en 2004, d’une version de L’Auberge du réalisme par le jeune réalisateur Nobuhiro Yamashita. Le nombre de ceux qui se passionnent pour l’œuvre de Tsuge ne cesse de croître. Elle est désormais un classique de l’art, dépassant le seul monde de la bande dessinée.

Notes et traduction : Béatrice Maréchal

Cet article est paru dans le numéro 10 de 9ème Art en avril 2004.

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samedi 1er janvier 2011

un an de réflexions et commentaires

Tout au long de l’année 2010, Thierry Groensteen a livré ses réflexions sur l’actualité de la bande dessinée. Vous pouvez les lire ici, avant de retrouver les billets de l’essayiste de réputation mondiale, en compagnie d’autres rédacteurs invités, dans le blog de neuvièmeart 2.0.

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