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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

samedi 26 septembre 2015

dessinatrices, encore un effort pour lutter contre le sexisme !

par Thierry Groensteen

Le sexisme est détestable et doit être inlassablement dénoncé et combattu. J’en suis d’accord. Il continue malheureusement de gangrener notre société, à visage découvert ou sous des formes plus insidieuses. C’est entendu. Et le monde de la bande dessinée n’y échappe pas. Pourquoi ferait-il exception ?
Qu’une centaine de dessinatrices ou scénaristes femmes s’organisent en collectif et signent toutes ensemble une Charte des créatrices de bande dessinée contre le sexisme [1] n’a donc rien pour m’étonner, ni pour me déplaire. Mais, ayant lu le texte de près, je dois confesser ici que je ne me sens pas très solidaire de ses attendus, et que je suis pour le moins surpris de certaines contradictions entre lui, les engagements pris précédemment par certaines des signataires, et le positionnement professionnel de certaines autres.

Dans les années 1970 (qui virent la création des Éditions des Femmes), les écrivaines, comme elles demandaient à être appelées, défendaient une écriture de la spécificité. Annie Leclerc, Hélène Cixous, Chantal Chawaf, Jeanne Hyvrard, Marie Cardinal et d’autres réagissaient contre des siècles de phallo-centrisme en cherchant en promouvoir une écriture insurgée, « une nouvelle langue, propre aux femmes, passant par l’inscription textuelle du corps féminin ».
Chargée de cours à Paris III et historienne de ce mouvement, Audrey Lasserre observe [2] que « la notion d’écriture féminine apparaît datée dès le milieu des années 1980. Pourtant », poursuit-elle, « à lire les œuvres des femmes contemporaines, on ne peut que constater l’omniprésence du corps, ce qui n’exclut pas d’autres approches (Lydie Salvayre, Leslie Kaplan). En réalité, le mouvement est bipolaire. Les femmes d’une génération plus ancienne, comme Annie Ernaux, Geneviève Brisac ou Nancy Huston, témoignent des expériences qui ont jalonné leur vie de femme (avortement, contraception, maternité, sexualité). Une autre génération, née après 1959 – comme Marie Nimier, Marie Darrieussecq, Catherine Cusset, Christine Angot, Anne Garréta, Virginie Despentes –, reprend ces thèmes en les détournant, en leur apportant un nouvel éclairage, notamment celui du commerce du corps des femmes et de leur image, ou des relations de domination inhérentes aux rapports sociaux de sexe. »

Chacune de ces femmes de Lettres serait très surprise si on lui enjoignait de faire abstraction de son sexe. C’est pourtant ce que paraissent demander les signataires de la Charte des dessinatrices. « Autant nos confrères ne font pas appel à leur "masculinité" pour leur création, autant nous ne faisons pas appel à notre "féminité" », écrivent-elles. Quelle absurdité ! Bien sûr que les hommes qui font profession de dessiner le font avec leur masculinité ! Une partie non négligeable de la production de bande dessinée, pétrie de stéréotypes sexistes, est malheureusement là pour en témoigner. On crée à partir de ce que l’on est. Comment en serait-il autrement ? Ce que l’on est, c’est-à-dire à partir de (ou contre, mais nécessairement en étant déterminé par) ses origines géographiques, sociales, son éducation, son vécu, ses influences... et, bien entendu, le sexe qui nous a été donné à la naissance et qui est une composante de notre identité. Il faut décidément que la théorie du genre ait fait des ravages pour qu’on en arrive à nier cette évidence première.

[Ici figurait le dessin de Julie Maroh - Olive Oyl faisant un bras d’honneur - qui illustre la Charte. Je le retire à demande de l’auteure.]

Les dessinatrices n’aiment pas l’appellation de « bande dessinée féminine », soit. Elle peut, en effet, paraître connotée et certains, sans doute, en usent péjorativement. Il faut les dénoncer, les renvoyer à leur bêtise. Mais que l’on dise d’un livre que c’est une « bande dessinée de femme » ou une « bande dessinée créée par une femme » ne me paraît, en soi, ni gênant ni outrageant, à condition que l’on n’en dise pas que cela. Il ne s’agit pas de renvoyer les créatrices à leur sexe comme unique déterminant, ni de les y « enfermer », simplement de dire, quand il y a lieu, que telle bande dessinée exprime un point de vue féminin, des préoccupations féminines, une sensibilité féminine.
Ce n’est pas la différence qui est gênante, c’est ce que l’on en fait, c’est ce que l’on en dit. Certaines initiatives prises au cours des quinze dernières années (collections de bandes dessinées cherchant à promouvoir la bande dessinée de femmes, association et Prix Artémisia se proposant le même objectif) ne relèvent pas de la misogynie, comme l’écrit la Charte, mais d’une forme de « discrimination positive ». Il ne s’agissait pas renvoyer les femmes auteures à leur sexe, mais, dans un contexte où elles étaient ultra minoritaires et fort peu médiatisées (cela change heureusement, et ces initiatives y sont pour quelque chose, sans doute), de les aider à exister, à être plus nombreuses, plus visibles et plus respectées.
Parmi les signataires de la Charte figurent plusieurs créatrices qui ont reçu et accepté le Prix Artémisia : Tanxxx, Lisa Mandel, Laureline Mattiussi, Claire Braud. Et, plus surprenant encore, d’autres qui comptèrent parmi les créatrices du prix (Jeanne Puchol, Marguerite Abouet) et telle qui continue à en être l’âme (Chantal Montellier). Or les manifestes publiés depuis huit ans par l’Association Artémisia « pour la promotion de la bande dessinée féminine » (je dis bien : bande dessinée féminine), et notamment ses appels à libérer et à défendre l’« imaginaire féminin », sont en contradiction flagrante avec la volonté exprimée dans la Charte de refuser toute référence au féminin.

La Charte contient aussi les lignes suivantes : « L’appellation "girly" ne fait que renforcer les clichés sexistes. Nous refusons l’idée que parler des soldes ou de cuisiner des cupcakes soit étiqueté comme "féminin". Aimer le shopping et/ou le football ne sont pas des caractéristiques sexuées. » On croit comprendre que les pétitionnaires revendiquent le droit de parler du shopping, des soldes et des cupcakes mais n’acceptent en aucun cas que cette production soit étiquetée girly. Jusqu’à plus ample informé, je ne connais pourtant pas de dessinateur homme qui ait produit beaucoup de pages sur ces sujets. En 2011, la dessinatrice Tanxxx écrivait une diatribe intitulée « Comment survivre à la BD girly » (sous titrée « Le guide anti-Pénélope Bagieu »). Ses propos étaient pour le moins explicites : « Allez vous faire foutre, avec vos talons à la con, vos macarons glucosés, votre féminisme dans les chaussettes et vos bédés de merde ». Aujourd’hui Tanxxx signe une Charte aux côtés de celles qu’elle traitait de « greluches décervelées », charte dans laquelle on affirme que le girly c’est bien à condition de ne pas l’appeler comme ça. Cherchez l’erreur [3].
Avant que je ne quitte le jury Artémisia, il y a bientôt deux ans, je me souviens qu’avec les autres jurés, hommes et femmes, nous étions d’accord pour regretter que, dans les albums étiquetés girly, la femme soit cantonnée dans la sphère domestique et, surtout, dans celle de la futilité. Les stéréotypes qui s’expriment là ne nous paraissaient pas de nature à faire progresser la cause des femmes.
Pénélope Bagieu a montré depuis (en particulier dans California Dreamin’, chez Gallimard) que son talent, réel, pouvait servir d’autres ambitions.
Pendant ce temps, Margaux Motin, l’autre star du girly, illustre, pour Fluide Glacial, La Femme parfaite est une connasse, le best-seller d’Anne-Sophie et Marie-Aldine Girard. Un ouvrage dont le titre à lui seul constitue assurément une avancée dans la lutte contre le sexisme.

Thierry Groensteen
ci-devant éditeur de Gabrielle Bell, Maria Colino, Joyce Farmer, Anneli Furmark, Geneviève Gauckler, Anne Herbauts, Gerrie Hondius, Loka Kanarp, Kati Kovacs, Simone Lia, Lucie Lomova, Sandrine Martin, Chantal Montellier, Nina, Miné Okubo, Pénélope Paicheler, Jeanne Puchol, Sonia Pulido, Franciszka Themerson, Judith Vanistendael, Céline Wagner, Barbara Yelin, et auteur des articles sur la création au féminin et sur la représentation de la femme dans le Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée.


[1En ligne sur http://bdegalite.org.

[2cf. son texte « Ecrire au féminin ? » sur le site du CNDP .

[3On me signale que Tanxxx avait publiquement changé d’avis et exprimé des remords d’avoir pu passer pour une alliée objective du sexisme. Cf. http://tanx.free-h.fr/bloug/archives/8033

Messages

  • il serait bon de rappeler d’où est parti ce mouvement.
    pour rappel, le Centre Belge de la Bande Dessinée a proposé à Julie Maroh de participer à une exposition collective intitulée « La bd des filles », présentée à l’époque comme ceci « L’expo “BD des filles” est une expo qui fera le tour le la BD destinée aux filles (de 7 à 77 ans) (…). Ça ira de la BD pour fillettes au roman graphique en passant par les blogueuses, les BD pour ados, les BD féministes, les BD romantiques pour dames solitaires, les BD pour accros au shopping, j’en passe et des meilleures. ».
    il serait peut-être plus constructif pour tout le monde de discuter de cette expo, de son sens.

  • je ne vais pas reprendre ce texte point par point sinon j’en ai pour des plombes, mais je vais juste clarifier une chose : citer mon premier texte sur les blog girly en passant le second sous silence est un chouia déplacé,
    et instrumentaliser un propos tenu il y a 4 ans pour s’émouvoir d’une solidarité féministe aujourd’hui n’a aucun sens, vous n’êtes pas sans l’ignorer (quoiqu’on peut en douter aussi étant donner votre prose), la pensée bouge et s’affine, ce qui est dit un jour peut être revu par la suite. Voici ce second texte, pourtant lié au premier : http://tanx.free-h.fr/bloug/archives/8033
    il éclaircit les points sur lequel vous semblez vous étonner. Je n’aime pas tellement ce genre d’instrumentalisation, merci de rectifier.
    Et autre chose que je tiens à dire tout de même : il n’existe pas de "théorie du genre", il existe en revanche des études sur le genre. C’est tout à fait différent.

  • Tant qu’à citer les positions de Tanxxx, il aurait fallu mentionner sa mise au point ultérieure http://tanx.free-h.fr/bloug/archives/8033
    Certaines personnes sont donc capables d’évoluer...
    Il en est de même pour moi, citée dans ce texte comme emblématique de la contradiction, sous prétexte que j’ai été une des co-fondatrices du Prix Artémisia et que je suis présentement signataire de la Charte. Personnellement, j’ai toujours été gênée par l’ambiguïté de la dénomination du Prix Artémisia : "bande dessinée féminine", mais on n’avait pas trouvé mieux. Je me suis rendu compte dès le 2e prix, attribué à Lisa Mandel et Tanxxx,, que certaines jeunes consœurs trouvaient l’idée de ce Prix contestable et j’en ai pris acte avec beaucoup d’intérêt. Oui, d’une génération à l’autre, le point de vue n’est pas le même, ça alors.
    Enfin, le fait que Thierry Groensteen m’ait publiée, ainsi qu’un certain nombres de jeunes autrices qu’il a contribué objectivement à faire connaître, n’enlève rien au fait qu’il ne sait rien, mais vraiment rien, de ce à quoi nous sommes confrontées, non pas de la part de nos confrères ou de nos lecteurs, mais de la part des médias et des organisateurs de salons et d’expos. Or, l’initiative de ce collectif est précisément partie de là, chose qui est passée sous silence dans l’article.
    Dernier point : il n’y a pas de "théorie du genre". Le "genre" est un outil conceptuel, qui permet d’introduire des études de genre dans un certain nombre de domaines. Et contrairement à ce qu’affirme Thierry Groensteen, il ne s’agit pas de nier les différences d’appareil génital, mais de contester les rôles auxquels le fait d’être pourvu.e de l’un ou l’autre de ces appareils génitaux devraient nous assigner.

  • Je réponds aux trois messages ci-dessus.
    Si le CBBD avait vraiment utilisé ces termes-là pour présenter son exposition sur la "BD des filles" (ce qui semble à peine croyable), ils étaient plus que maladroits : insultants et inadmissibles. Je comprends que les dessinatrices contactées aient voulu réagir publiquement, j’aurais fait de même.

    Pour ce qui est du deuxième texte de Tanxxx désavouant le premier, je n’en avais pas connaissance. Un ami - qui lui-même venait d’en être informé par Thomas Cadène - me l’a signalé hier et j’ai aussitôt ajouté une note à mon texte pour le signaler.

    Enfin, chère Jeanne (nous nous connaissons bien), je reconnais à chacun le droit d’évoluer dans sa pensée. Toi comme moi sommes passés par le jury d’Artémisia et n’y sommes plus (pour des raisons différentes mais qui, autant que je sache, ne portaient pas sur un désaccord avec la raison d’être du prix ni le discours tenu par l’association). Cela dit, je ne sais pas si les différences d’appréciation qui s’expriment via Artémisia et dans la Charte peuvent être ramenées à un simple problème de générations aux points de vue différents. Quant au genre, je sais qu’il y a des arguties en France sur la manière de traduire "gender theory", mais quand on affirme que le genre est une construction sociale plutôt qu’une réalité biologique (ce qu’il m’a semblé lire en filigrane de la Charte, mais peut-être me suis trompé), il me semble que l’on avance bel et bien une théorie.

    Je voudrais encore verser au débat l’interview de l’actrice et productrice Julie Gayet publiée cette semaine. Elle y fait exactement le même constat que les dessinatrices : on demande toujours aux réalisatrices de définir ce qu’est un film de femme, alors qu’on ne formule jamais la demande symétrique aux hommes. Mais elle conclut très justement : « tout de suite, on voit que ça déborde la seule question du cinéma, ça interroge la société dans son ensemble ». Je suis bien d’accord, et la même chose vaut pour la bande dessinée, milieu qui n’est ni plus ni moins sexiste qu’un autre, je pense. Le problème devrait être placé à un autre niveau, plus général, ce que la Charte ne fait pas.
    T.G.

  • [Je me permets de reposter mon message que j’avais oublié de signer : mes excuses]

    Une "théorie", en sciences, même sociales, n’est pas une hypothèse, encore moins une opinion.
    C’est une explication de la réalité, testée de manière répétée à l’aide de la méthodologie scientifique, confrontée à l’observation et à l’expérimentation. La théorie de la gravitation universelle, puis celle de la relativité générale, ou celle de l’évolution, par exemple.

    Ceci étant, scientifiquement, le "genre" n’est pas une théorie. Le terme "théorie du genre" a été inventé par les opposants aux études de genre.
    Le terme "genre" est un concept, créé parce qu’il était nécessaire pour distinguer ce qui, dans l’étude du masculin et du féminin, relevait de l’inné ou de l’acquis. Il est par DEFINITION une construction sociale, et ça ne signifie même pas qu’il n’existe pas de différences innées autres que physiques entre hommes et femmes (même si, en pratique, il semble en effet qu’on n’est pas loin de pouvoir le conclure, mais c’est un autre débat).

    Je ne doute pas un instant que vous désirez sincèrement avoir une approche féministe, mais l’ensemble de votre texte prouve que, tout aussi compétent que vous soyez dans votre domaine d’expertise, vous manquez de bases pour vous attaquer au sujet avec précision. Cela rend très difficile de vous contredire, car, à certains moments, vous avez même l’air de vous poser en contradicteur de notre collectif alors même que nous ne sommes pas en désaccord.
    Je pense sincèrement que vous lisez notre texte avec une grille de lecture biaisée induite par votre manque de connaissances, et que cela explique vos interprétations majoritairement erronées. C’est très dommage car, auriez-vous exprimé vos doutes sous forme d’interrogations au lieu d’affirmer que, parce que vous ne saisissez pas certains points, ils relèvent forcément de l’incohérence, ils auraient pu donner lieu à un véritable échange constructif, malgré de possibles désaccords, comme il y en a de nombreux au sein des différents mouvements féministes.

  • Cher Thierry,

    Nous aussi, nous nous connaissons bien et nous collaborons en ce moment-même sur une traduction d’Erik Kriek, ce dont je me réjouis. J’apprécie nos échanges et la qualité du travail que nous pouvons faire ensemble.

    Cela dit, je pense que te fourvoies totalement dans ce post.

    C’est à la fois drôle et triste à mes yeux. Drôle, car tu donnes en quelques lignes l’exemple même de tout ce dont nous avons marre : une forme de condescendance, une volonté à camper sur tes positions et une ignorance des enjeux de ce combat. Tu nous offres quasiment un florilège de tout ce que le paternalisme machiste peut produire comme arguments de défense dès lors qu’il se sent attaqué.

    Triste, car j’aurais préféré (te connaissant) que tu parles de cette initiative autrement. J’aurais préféré que tu te rendes compte en quoi ce collectif marque une avancée dans l’histoire des combats féministes de notre profession. Cela aurait été l’occasion de rappeler la création du prix Artémisia comme l’un des jalons de ce combat, sans pour autant être le seul et le dernier. Et si les créatrices en sont arrivées-là, aujourd’hui, à devoir taper encore ainsi du poing sur la table, c’est que les choses avancent vraiment trop lentement. Ce qui est encore plus regrettable.

    Plutôt que cela, tu trébuches sur cette histoire de "théorie du genre" qui est le terme employé par certains réactionnaires pour caricaturer les études sur le genre... Tout le monde aurait pu s’en passer.

    L’intérêt que je vois néanmoins à ta prise de position c’est de nous permettre de mettre le doigt sur cette question "d’impensé" qu’est le sexisme ordinaire. Sauf quand il se fait jour, à travers un propos ou un acte qui le caractérise, il est souvent rampant, peu visible. Il est le résultat d’une méconnaissance, d’un archaïsme intellectuel.

    Jeanne Puchol le rappelle très bien : notre point de vue n’est pas gravé dans le marbre. Elle prend l’exemple des générations aux vécus différents, mais jamais elle n’a dit qu’il s’agissait d’un fait générationnel. C’est une évolution des mentalités, y compris des nôtres et, je l’espère, de la tienne.

    Autre raison pour dire que rien, dans combat antisexiste n’est voué à rester gravé dans le marbre : le devenir de ce combat est d’être, un jour, obsolète.

  • Je crois que ce qui est particulièrement déplacé dans ce texte, entre mille autres choses, et que vous n’arrivez manifestement pas à comprendre, même après 3 commentaires plutôt gentils des consoeurs ci-dessus, c’est que vous n’avez absolument pas à nous donner de leçon sur ce sujet.
    Vous ne le vivez pas, vous ne luttez pas contre (malgré ce que vous semblez croire). Votre titre, si c’est vous qui l’avez choisi, me plonge depuis hier dans un mélange de rire nerveux et ce qu’on appelle un "facepalm" total.

    Quant à ce que vous dites du genre, ce n’est pas une "théorie", mais simplement la définition du terme. Le genre, sans chercher de complot ou rien d’autre, c’est bêtement le "sexe social". Une femme trans, par exemple, sera de genre féminin mais on lui aura assigné à la naissance le sexe masculin.
    Point barre.

  • Je comprends parfaitement que les dessinatrices sollicitées pour l’expo en Belgique aient eu envie de dire “merde !” Je comprends leur sentiment, d’où mon nom parmi les leurs alors que l’on ne m’avait pas invitée et que je ne partageais pas tous leurs arguments, loin de là. Mais exposer des dessins de "filles pour les filles", tssss ! et pourquoi pas leur construire un poulailler !? “La bédé des poulettes pour les poulettes”. Le Grand Gentil Marché ne recule devant aucun sacrifice (de l’identité des créatrices).

    En réalité, le problème est complexe, les pièges nombreux et ils sont souvent énormes, (ce qui fait qu’on ne les voit pas toujours.)

    Etre femme ET dessinatrice est une situation objective qu’il faut assumer et qui suppose parfois de résister aux dominants de sexe et de classe qui cherchent à nous réduire à notre “corps sexué” et à en tirer profit au détriment de nos personnalités (parfois dérangeantes).
    Mais en même temps, il faut aussi se battre à partir de lui et avec lui–ce corps sexué- et de ce qu’il doit affronter dans une société bourgeoise et patriarcale en pleine régression.
    Il nous faut être femme, (ou changer de sexe ?), sans se renier en tant que telle, ET se battre pour ne pas être réduite à notre sexe tout en le revendiquant.

    Quand à Artémisia, comme le rappelle justement Thierry Groensteen, elle se bat CONTRE le sexisme et le machisme qui sévissent dans la bande dessinée de 7 à 77 ans, pour que soit mieux éclairées, mieux considérées, mieux valorisées les œuvres des femmes, soit un travail de “discrimination positive” (quel nom !). Je ne vois pas dans ce contexte, où est l’ambiguité, pas plus que dans l’expression ”bande dessinée féminine”, ma chère Jeanne Puchol. Nous avons choisi toi et moi, en toute liberté, les mots et les phrases qui accompagnent désormais cette action, ne les renions pas sous les coups des adversaires, qui sont des deux sexes.

    Ce n’est pas en nous déguisant en coq ou en nous faisant plus grosses et musclées que Popeye et que le boeuf des comix américains que nous échapperons au poulailler.

    Chantal Montellier

  • Il n’y a pas d’arguties en France sur la manière de traduire "gender theory" pour la bonne et simple raison que cette expression n’existe pas en anglais. Dans les pays anglo-saxons, il existe des "gender studies" que l’on traduit généralement en français par "études de genre". Distinguer le genre (construction sociale) du sexe biologique n’est pas plus "théorique" que refuser cette distinction n’est "naturel".

  • Je réponds à nouveau ici aux derniers commentaires.
    Merci à Isabelle Bauthian pour son point de vue équilibré.
    Sur la théorie du genre : je ne me pose pas en spécialiste de cette question, et peut-être ma phrase qui y fait allusion était-elle mal à propos, mais ce n’est qu’une remarque incidente et qui ne touche pas le fond du débat, il me semble.
    Quant à mon titre, je pensais que chacun(e) aurait reconnu un détournement du célèbre texte de Sade, "Français, encore un effort pour être révolutionnaires". Il est évidemment à prendre "cum grano salis". Faut-il rappeler, par ailleurs, qu’un blog a vocation à accueillir des billets d’humeur, non des articles de fond ? Le moins qu’on puisse dire est que ce post-ci suscite le débat ; en ce sens, il a parfaitement atteint son but.

    Chère Johanna, je veux bien que nous soyons en désaccord dans cette circonstance, mais tu emploies des mots qui ne passent pas. Je crois qu’un homme qui se mêle de donner son avis sur une question telle que le sexisme ou la lutte des femmes est automatiquement suspecté de paternalisme pour la seule raison qu’l est un homme. Soit. "Machiste", par contre, non : il n’y a personne, dans le milieu de la bande dessinée, qui se soit engagé avec plus de fermeté et de constance que moi pour la défense et la promotion de la création au féminin. Tout ce que j’ai fait (notamment de très nombreuses conférences et tables rondes sur le sujet) et écrit depuis trente ans est là pour en témoigner.
    Par ailleurs, je suis bien d’accord avec toi pour estimer (espérer) que le combat antisexiste sera un jour dépassé. C’est très exactement ce que j’avais dit lors du lancement de la collection "Traits féminins" à l’An 2 : que j’espérais bien qu’après quelques années elle n’aurait plus lieu d’être (aussi n’existe-t-elle plus).

  • Cher Thierry,

    Comme plusieurs de celles qui ont commenté avant moi, j’ai le plaisir de travailler avec toi assez régulièrement, et d’apprécier chacune de nos collaborations. Comme elles, je suis d’autant plus consternée par cette note, et je ne saurais pas mieux le dire qu’elles toutes. Je me refuse à répéter ce qui a été écrit, mais sache que j’y souscris sans réserve, en particulier aux commentaires d’Isabelle Bauthian et de Johanna Schipper.

    Je voudrais tout de même revenir sur un point : cette expression tristement transparente politiquement que tu te laisses aller à utiliser, "théorie du genre". Elle est porteuse d’un obscurantisme sans rapport avec la rigueur théorique dont tu fais preuve habituellement. C’est loin d’être une remarque incidente dans ton texte : tu y consacres un paragraphe entier et les préjugés qu’elle cristallise imprègnent l’ensemble de ton billet. Tu t’avoues non spécialiste de la question, mais ce seul paragraphe le démontre sans que tu aies besoin de le souligner. Et précisément, cette ignorance du sujet, à mon sens, invalide ta prise de position. Tu t’engages dans un débat dont tu montres immédiatement que tu ne connais pas un terme fondamental.
    Ce ne serait qu’une erreur si la portée de ton article était scientifique, mais il s’agit ici d’une question politique. Tu te déclares ami des femmes, ennemi du sexisme, et je ne doute pas un instant que tu désires autant que moi qu’il disparaisse. Cela me rappelle un article de ma main que tu as publié, qui expliquait comment Benoît Peeters, tout en défendant des positions progressistes dans un ouvrage théorique, scénarise une série où les représentations des femmes sont largement réductrices. Ainsi, toi-même, tout en cherchant à donner de la visibilité aux femmes auteures de bandes dessinées, tu soutiens cette position essentialiste sans remarquer de contradiction.

    Si tu te penchais un peu sur les études de genre, tu comprendrais qu’elles n’ont pas pour vocation de démontrer que les hommes et les femmes sont identiques mais que le féminin et le masculin correspondent à des rôles sociaux et que rien ne justifie qu’hommes et femmes ne bénéficient pas des mêmes droits. Les études de genre ont aussi le mérite d’interroger certains stéréotypes naturalisés, comme cette "sensibilité féminine" que tu évoques. Qu’est-ce que cette "sensibilité féminine" ? D’où vient-elle selon toi ? S’en voit-on pourvue dès lors que l’on est détentrice d’un utérus ? Si j’étais l’auteure d’une bande dessinée gore ou d’une saga de science-fiction pleine de vaisseaux et de batailles galactiques, y trouverais-tu une "sensibilité féminine" ? Est-ce avec mon utérus que j’ai écrit l’article que tu as publié, ou avec mon cerveau garni d’années de recherches sur la question ?
    C’est très exactement sur ceci que portent les revendications du collectif des Créatrices de bande dessinée contre le sexisme : il faut cesser de croire que les bandes dessinées conçues par des femmes sont des émanations "naturelles" imbibées d’hypothétiques caractéristiques féminines.

    Souviens-toi de notre précédent désaccord : nos échanges à propos du numérique ont été très riches et m’ont permis de me rendre compte que, pris en défaut sur quelque chose, tu cédais à la fois à ta curiosité et à ton sens de la rigueur pour t’intéresser à la question. J’espère de tout cœur que les commentaires issus de cette discussion te donneront envie de faire quelques recherches sur les études de genre. Peut-être pourrais-tu commencer par l’ouvrage très complet paru chez De Boeck sous le titre Introduction aux études sur le genre ou par l’excellent blog d’Anne-Charlotte Husson : http://cafaitgenre.org/
    Si tu souhaites discuter de tout ceci, tu sais que j’en serai ravie et que je te conseillerai des lectures avec grand plaisir, comme tu l’as fait pour moi depuis qu’on se connaît.

    Elsa Caboche

  • Réponse à Thierry Groensteen (que je trouve injustement traité), et Elsa Caboche

    “Autant nos confrères ne font pas appel à leur “masculinité pour leur création, autant nous ne faisons pas appel à notre “féminité”
    C’est dans la Charte des dessinatrices, que l’on peut lire cette phrase un peu trop simple à mon avis. Elle est soulignée et commentée avec justesse (de mon point de vue) par Thierry Groensteen, ce qui lui vaut hélas une volée de bois vert et quelques insultes du style “paternalisme machiste”. N’est-ce pas un peu excessif, voire légèrement injuste ?

    En effet, si nous ne faisons pas forcément “appel à notre féminité”, dans nos créations, notre féminité, elle, fait bel et bien appel à nous, du moins à moi, (je prends l’exemple que j’ai sous la main). Dans la majorité de mes albums, c’est bien en tant que femme que je parle et dessine. Que ce soit dans “Odile et les crocodiles”, “Julie Bristol”, “Marie Curie la fée du radium”, “L’Insoumise”, “L’Inscription”, “La Reconstitution”, (j’en passe), c’est bien à ma mémoire de femme, à mes colères de femme, à mon imaginaire de femmes que je fais appel.
    Quand à mon style, si certains le trouve “viril”, voire “puissant pour une femme”, sic, il est cependant d’une virilité toute... féminine, il me semble, et la représentation que je fais du corps des femmes et, il me semble aussi, fort éloignée de celle d’un dessinateur lambda. Le corps, “ça” parle, et pour ma part, je l’écoute et ne le ferai jamais taire. Ainsi de mon inconscient, produit par des siècles de domination masculine.
    Et oui, Thierry a encore raison, de mon point de vue, quand il écrit : “On crée à partir de ce que l’on est, de notre identité sexuée.” C’est même, osons le mot, une lapalissade.

    Par ailleurs, pourquoi s’indigner de la formule “sensibilité féminine” qu’il emploie plus loin, surtout venant après “point de vue” et “préoccupation” ? Jamais Th.G. ne nous à réduit à notre “sensibilité”, qui existe cependant et se différencie souvent de la sensibilité masculine. En 9 ans d’existence d’Artémisia, j’ai pu, des centaines de fois, le constater dans les albums que nous avons reçus, lus, et regardés attentivement ; et c’est bien pour que cette sensibilité ait le droit d’exister qu’Artémisia se bat.

    Le refus de la référence au féminin qu’exprime la Charte est à mon humble avis, un recul par rapport aux batailles qu’il nous faut mener, nous, femmes dessinatrices, pour faire une place à nos talents, nos imaginaires, nos systèmes de représentations, nos sensibilités qui furent “modelés” à leurs dépends par des siècles de patriarcat et de machisme, (oui, je sais, je me répète mais c’est pour la bonne cause). Modelés par l’histoire sociale et historique dont nous procédons. Modelés par notre sexe lui même et ce qu’il suppose de différences en terme de place et de part dans “la société des hommes”, de conditionnement. C’est pour s’émanciper de ce modelage et pouvoir inventer d’autres histoires, d’autres formes, d’autres modèles, que nous luttons au sein de l’association et du prix Artémisia, et cela contre un milieu qui nous est souvent hostile, car il défend ses hiérarchies, ses prébendes, ses intérêts de sexe et de classe, construits de très longue date. Et parfois, les femmes hélas, en sont les meilleures complices, souvent par bêtise, parfois pas lâcheté, toujours par soumission –parfois inconsciente- aux dominants (des deux sexes).

    Thierry écrit enfin : “Quand on affirme que le genre est une construction sociale plutôt qu’une réalité biologique (ce qu’il m’a semblé lire en filigrane de la Charte, mais peut-être me suis trompé), il me semble que l’on avance bel et bien une théorie.”

    Je ne vois pas ce qu’on peut reprocher à cette phrase ? Et oui, le genre relève, au moins pour une grande partie, d’une construction sociale mais à partir d’une réalité biologique ce me semble.

    Elsa Caboche s’indigne cependant :
    - Si tu te penchais un peu sur les études de genre, tu comprendrais qu’elles n’ont pas pour vocation de démontrer que les hommes et les femmes sont identiques mais que le féminin et le masculin correspondent à des rôles sociaux.
    Thierry a t-il prétendu le contraire ?
    E. Caboche poursuit :
    - Rien ne justifie qu’hommes et femmes ne bénéficient pas des mêmes droits. Les études de genre ont aussi le mérite d’interroger certains stéréotypes naturalisés, comme cette "sensibilité féminine" que tu évoques. Qu’est-ce que cette "sensibilité féminine" ? D’où vient-elle selon toi ?
    - Je peux pour ma part répondre que la mienne vient du fait que je suis une femme et pas un homme. Après, que dans nos sociétés patriacales où le féminin est infériorisé, minoré, quand ce n’est pas ridiculisé, que la fameuse “sensibilité féminine” soit connotée péjorativement et victime de cette dépréciation générale, c’est hélas, certain. Mais pourtant, la “sensibilité féminine” c’est comme les anarchistes, même si dans la bd il n’y en a pas une sur cent, elle existe, et je revendique la mienne !
    E. Caboche poursuit encore :
    - Si j’étais l’auteure d’une bande dessinée gore ou d’une saga de science-fiction pleine de vaisseaux et de batailles galactiques, y trouverais-tu une "sensibilité féminine" ?
    - Pourquoi pas !? Il paraît que certaines de mes bandes dessinées (Odile et les crocodiles, par exemple), le sont souvent, “gore”, et pourtant, cela n’exclue pas ma sensibilité, qui est féminine en effet. Et allez voir les bandes SF publiées par la revue de bd féminine Ah ! Nana... Vous m’en direz des nouvelles !
    (Thierry n’est pas un idiot).

    E.C.=-Est-ce avec mon utérus que j’ai écrit l’article que tu as publié, ou avec mon cerveau garni d’années de recherches sur la question ?
    - Mon cerveau à moi est en grande partie fabriqué par mes expériences et mon vécu, qui est un vécu de femme avec un sexe de femme (utérus), dont l’usage n’est pas le même que celui du sexe masculin qui, lui, a presque tous les droits, alors qu’user de la liberté sexuelle pour une femme la ramène vite au rang honorable de “trainée”, qu’elle soit prix Nobel ou artiste (voire mon livre sur Marie Curie, “la fée du radium). Il n’y a pas d’homme qui soit traité de “trainé” pour avoir usé librement de sa bite.

    E.C.=-C’est très exactement sur ceci que portent les revendications du collectif des Créatrices de bande dessinée contre le sexisme : il faut cesser de croire que les bandes dessinées conçues par des femmes sont des émanations "naturelles" imbibées d’hypothétiques caractéristiques féminines.
    - OK ! Mais il faut aussi cesser de croire que les femmes sont des hommes comme les autres, si vous voyez ce que je veux dire ? Relisez attentivement le premier texte de Thierry avant de l’incendier. Vous y découvrirez beaucoup de vérités.

    Chantal Montellier,
    fondatrice d’Artémisia et amie des hommes de bonne volonté. Incontestablement Thierry Groensteen en fait partie et il est presque le seul dans le 9e art.
    Merci à lui et bonne continuation, sans moi hélas, puisqu’Actes Sud se passe désormais de mes services, mon autobiographie n’ayant pas trouvée son public. Que font les féministes (de la bd) ???

  • Chantal Montellier, je vous remercie d’avoir poursuivi le dialogue. Je crois qu’en fait nous sommes d’accord sur pas mal de points. Je vais préciser un peu ma pensée.

    Je ne nie absolument pas qu’une femme, du fait qu’elle soit une femme, ait une approche des sujets qu’elle traite et une manière de les traiter différentes d’un homme. Mais c’est à mon avis parce qu’elle a vécu comme femme, parce que son expérience sociale est celle d’une femme, parce que lorsqu’elle traite d’un thème qui concerne les femmes elle en parle depuis un point de vue pertinent, et non à cause d’une hypothétique « nature féminine » ou d’une « sensibilité féminine ». Lorsqu’on parle de « sensibilité féminine », le flou de cette expression sert souvent à dire qu’il y a un je-ne-sais-quoi d’intrinsèquement féminin (au-delà des thèmes) dans le style d’une artiste. Je trouve que le dessin de Florence Cestac dans la réponse du collectif illustre très bien cette absurdité. Je crois (notamment à cause de la mention de la « théorie du genre » et de tout ce paragraphe) que Thierry utilise l’expression dans ce sens essentialiste et non dans le sens constructiviste que vous développez.
    Ayant moi-même, en tant que dessinatrice, été régulièrement invitée à des événements sur la « bande dessinée féminine », j’ai souvent demandé en quoi mon travail était si typiquement féminin : on a été bien incapable de me répondre. Lorsque je traite des thèmes liés aux femmes, je le fais avec mon expérience de femme, mais lorsque je raconte une histoire ou lorsque je fais un dessin satirique, ils ne sont pas nécessairement liés à mon statut de femme.
    Ce que je voulais dire avec l’exemple d’une BD gore ou de la SF est que ce sont des genres qui ne correspondent pas à l’idée (stéréotypée) qu’on se fait de la « sensibilité féminine » (douceur, intimisme, élégance…), et qui pourtant peuvent être traités par des femmes, et peuvent même l’être sans que ces caractéristiques (stéréotypées) y apparaissent. Si une femme peut dessiner « comme un homme » et un homme « comme une femme », est-ce que cette histoire de « sensibilité féminine » est encore pertinente ?

    Du reste, vous avez peut-être remarqué qu’on parle rarement de « sensibilité masculine » et qu’on invite rarement un homme auteur de BD pour le faire intervenir sur « la BD masculine ». Je ne connais pas non plus de collections qui cherchent à valoriser le travail d’« auteurs masculins » en tant que tel. La raison en est que la bande dessinée faite par des hommes est considérée comme la bande dessinée par défaut, une norme dont s’écarteraient nécessairement les bandes dessinées faites par des femmes. C’est la raison pour laquelle on aborde toujours celles-ci comme relevant de la différence, de l’exception, de la spécificité. Il me semble que ce que souhaitent les auteures du collectif, c’est justement qu’on considère leur travail comme un travail d’auteur avant d’être un travail de femme, qu’on aborde leurs œuvres pour leur intérêt propre et non à travers le prisme permanent de la « féminité ». Être traitées comme les hommes auteurs, oui, parce qu’eux sont tout simplement traités comme des auteurs.

  • Cher Thierry Groensteen,

    J’écris à la suite de beaucoup de personnes plus directement concernées que moi par cet article, plus compétentes pour évoquer le sexisme dans la bande dessinée, et souvent des personnes pour qui j’ai beaucoup d’admiration (en particulier Chantal Montellier, dont je suis une grande fan ET dont j’ai et ai lu l’autobiographie, je précise). Je suis également un peu attristée par ce billet, d’autant plus que je connais votre investissement dans l’édition des autrices et dessinatrices, que vous êtes un des rares critiques de plus de cinquante balais à sembler être au courant qu’il y a un problème de sexisme dans la BD et surtout, que je n’ai relevé dans vos travaux théoriques AUCUNE blague d’un goût douteux reposant sur la connivence entre critiques masculins du type « Parce que tout est facilité par les liens étroits du texte et du dessin, la bande dessinée a une réputation de « pauvreté » intellectuelle. C’est là une bien grossière erreur. Autant reprocher à une femme d’être laide parce qu’elle est facile » (sans surprise, c’est du Fresnault-Deruelle - agréable de lire ça quand on est une étudiante). J’apprécie aussi beaucoup vos travaux théoriques sur lesquels je me suis largement appuyée pour rédiger mon mémoire (qui consistait notamment à tenter de critiquer votre théorie du narrateur, mais c’est une autre question, qui heureusement a un peu moins d’enjeux que le sexisme dans la société).

    Comme je suis assez effarée par le ton et le fond de cet article, je me permets donc, au risque de répéter des choses déjà mentionnées par d’autres commentaires, de préciser mon point de vue sur cette question effectivement très complexe de l’écriture dite « féminine », et de formuler quelques objections à votre propos.
    Il me semble d’abord que cet article aurait posé beaucoup moins de problèmes s’il n’attaquait pas un collectif composé d’une centaine de dessinatrices qui ont accompagné leur manifeste d’un grand nombre de témoignages riches et variés sur la situation de dessinatrice dans la bande dessinée. Je ne sais pas si vous avez lu l’intégralité de ces témoignages, mais il me semble qu’ils éclairent réellement les positions de la Charte : la majorité de ces dessinatrices y expriment leur lassitude d’être constamment interrogées sur leur spécificité de femme au lieu de l’être sur leur travail, ou réunies dans des événements selon ce critère alors qu’elles sont souvent exclues d’autres manifestations. Je crois que cette lassitude (qui ne se réduit pas à des remarques ponctuelles, mais à un ensemble de structures qui finissent par constituer un cube – parois ET plafond – de verre très efficaces) mérite d’être entendue, y compris par les éditeurs qui créent des collections dans le but de favoriser l’édition des dessinatrices. Nancy Peña écrit ainsi : « La question récurrente portait presque toujours sur ce que “la sensibilité féminine pouvait apporter au sujet”, et pas sur ce que j’apportais moi, en tant qu’auteur. »

    Vous attendiez-vous sérieusement, en tant qu’homme et éditeur, après avoir expliqué à ces femmes pourquoi leurs convictions n’étaient pas à même de faire évoluer la condition des femmes, à être accueilli avec le sourire ? (et encore, pour avoir vu plusieurs situations de ce type, je vous assure que les commentaires qui précèdent sont extrêmement bienveillants) Je ne veux pas dire que, parce que vous êtes un homme, vous n’avez rien à dire sur le sujet, mais dans ce cas précis, vous vous placez dans une situation de mansplaining particulièrement caractérisée en expliquant de votre point de vue d’homme pourquoi la démarche d’un groupe de féministes nuit à leur combat, ce qui – pardonnez-moi – nuit pour le coup franchement à votre combat.

    Si je comprends bien la démarche des signataires de la Charte, ce qui les exaspère, c’est d’abord qu’on leur explique comment elles devraient dessiner en tant que femmes (c’est-à-dire d’une façon féminine, les témoignages sont unanimes). Dans votre article, vous demandez aux dessinatrices à la fois d’avoir une écriture féminine, mais de surcroît « de nature à faire progresser la cause des femmes » : pourquoi n’exigez-vous pas cela également des dessinateurs ? Ne pensez-vous pas que ces dessinatrices ont déjà suffisamment de mal à éditer leur travail pour qu’on leur demande EN PLUS de faire des œuvres sérieuses ? (Qui taxe les dessinateurs de « futilité » ? Eux ont le privilège de pouvoir être futiles s’ils le veulent.)
    Vous semblez presque dire qu’il n’y a pas d’intérêt à avoir autant de dessinatrices que de dessinateurs si elles ne proposent pas quelque chose de différent (de fait le plus souvent, je suis d’accord, elles le font, et j’en suis ravie), au lieu d’interroger leur exclusion de la profession à l’origine. Autant dire qu’il ne faut pas donner le droit de vote aux femmes si elles font de la politique comme les hommes ! J’insiste bien sur le fait qu’en tant que féministe, je suis convaincue que les valeurs qui entrent en compte dans la pratique de la politique sont profondément machistes et que mon combat féministe consiste aussi à changer cela, mais défendre le droit de vote des femmes en disant que « les femmes apporteront quelque chose de différent qui régulera les mauvais penchants des hommes politiques et sera bon pour tout le monde » au lieu de défendre leurs droits politiques, civiques et humains est parfaitement ridicule (et pourtant certains le font). C’est exactement la même chose pour la bande dessinée : on ne peut pas partir des différences supposées des femmes et de l’enrichissement qu’elles apporteront à l’Art (qu’elles apportent, en effet, réellement, je pense) pour défendre leur droit à créer.

    Cela m’amène à évoquer le point central de votre argument, qui revient dans les mots de Chantal Montellier, et qui me semble relever surtout d’un grand malentendu : vous semblez dire que la Charte revendique tout simplement d’avoir la même écriture que les hommes, que leur revendication féministe est donc d’être des hommes comme les autres, et que cela n’a pas de sens dans une perspective féministe (je prolonge votre propos, j’espère que je l’interprète correctement).

    Pour justifier cela, vous formulez une affirmation assez ambiguë : « On crée à partir de ce que l’on est. Comment en serait-il autrement ? Ce que l’on est, c’est-à-dire à partir de (ou contre, mais nécessairement en étant déterminé par) ses origines géographiques, sociales, son éducation, son vécu, ses influences... et, bien entendu, le sexe qui nous a été donné à la naissance et qui est une composante de notre identité. Il faut décidément que la théorie du genre ait fait des ravages pour qu’on en arrive à nier cette évidence première. »

    Je passe sur la référence à la « théorie du genre » qui n’a tout simplement aucun sens dans ce contexte ; vos propos peuvent passer pour une position constructiviste, que dans son commentaire, Chantal Montellier assume beaucoup plus clairement : nous sommes femmes, pas en raison de notre essence biologique, mais parce que nous sommes élevées comme des femmes, avec des expériences de femmes, ce qui explique qu’on puisse de manière collective identifier certaines caractéristiques, socialement construites, éventuellement certaines tendances et thématiques chères communes à certaines dessinatrices (mais pas à toutes), en particulier la sexualité féminine. C’est juste. Mais là où Chantal Montellier est très claire, vos propos peuvent aussi être lus comme un essentialisme très problématique, où de notre identité de femme découlerait un ensemble de caractéristiques féminines qui nous seraient propres, essentielles.
    Peut-être l’ignorez-vous, mais une grande partie des féministes de la seconde vague auxquelles vous faites référence pour parler d’un combat historique pour une « écriture féminine » sont aussi des féministes essentialistes, comme Annie Leclerc ou Antoinette Fouque (que vous citez dans votre article sur « la création au féminin »). Leurs positions ont provoqué des discussions très vives à leur époque, de la part de féministes dites constructivistes qui refusaient la naturalisation du féminin que proposaient ces féministes (il existe en particulier une réponse très approfondie de Christine Delphy à Annie Leclerc que l’on trouve dans le premier volume de L’Ennemi principal). Vous faites comme si les réactions de la Charte aux idées de « sensibilité féminine » ou « d’écriture féminine » rompaient avec la tradition féministe ; en réalité, c’est tout à fait le contraire.

    Lorsque dans vos articles vous parlez d’une écriture spécifiquement féminine liée à l’inscription littéraire/bédéique du « corps féminin ». Le fait même de parler d’UN corps féminin, en écrasant la diversité des rapports complexes et uniques que nous, femmes, entretenons chacune avec notre corps, pose beaucoup de problèmes. Vous constatez dans votre article sur « la création au féminin » l’omniprésence du corps dans la création féminine. Déjà, l’omniprésence du corps est un fait assez massif de la littérature contemporaine ; mais de plus, vous semblez croire que seule une écriture féminine peut parler d’un corps « de femme », ou de l’expérience « de femme », ou de la sexualité « de femme », alors que leur absence ou leur réduction à des représentations stéréotypées dans la majorité de la production masculine de bande dessinée s’explique d’abord et surtout par le sexisme de leurs auteurs, et les représentations sociales qui nous entourent en général.

    Ce qui me gêne dans vos propos, c’est que l’on a l’impression que c’est une fatalité, et que les hommes peuvent tranquillement continuer de dessiner des gros seins (hello tout le monde) ou des femmes longilignes identiques et éthérées (hello les Cités), puisqu’il faut être une femme pour avoir la sensibilité nécessaire à des représentations moins androcentrée (ces représentation m’exaspèrent et je suis reconnaissante à Chantal Montellier de dessiner des corps de femmes qui ne soient ni sexualisés, ni idéalisés – je pense cependant qu’avec un peu de réflexion féministe, n’importe quel homme qui sait raisonnablement dessiner devrait y parvenir sans trop de difficultés).

    Si je me fonde sur votre acception de la sensibilité féminine, je vois bien ce que vous appelez une « sensibilité féminine » dans Building Stories de Chris Ware – une œuvre qui certes ne parle pas « de shopping, des soldes et des cupcakes » mais contient à peu près tous les éléments de la « BD féminine » avec lesquels les signataires de la Charte demandent à ne pas être systématique associées (même lorsqu’elles évoquent ces thématiques) : les règles, les tampons, les kilos en trop, l’avortement, la maternité. Pouvez-vous encore dire « je ne connais pourtant pas de dessinateur homme qui ait produit beaucoup de pages sur ces sujets » ? Julien Neel écrit sur les relations mère-fille, les amours d’adolescente, les copines, et bien que son travail n’échappe pas au marketing genré (que critique la Charte), diriez-vous qu’il parle de ces thématiques avec sa « sensibilité masculine » ?

    Vous écrivez : « [Faire abstraction de son sexe], c’est pourtant ce que paraissent demander les signataires de la Charte des dessinatrices. « Autant nos confrères ne font pas appel à leur "masculinité" pour leur création, autant nous ne faisons pas appel à notre "féminité" », écrivent-elles. Quelle absurdité ! Bien sûr que les hommes qui font profession de dessiner le font avec leur masculinité ! ». Je pense que vous comprenez mal l’analyse féministe qui sous-tend cette revendication : les hommes qui dessinent le font effectivement – en majorité – avec leur masculinité, ce qui se traduit par des œuvres sexistes et androcentrées. Les études de genre cherchent précisément à le montrer. Mais leur prétention, elle, est une prétention d’universalité. Paying for it de Chester Brown, dont j’ai vu quelques planches où l’auteur se met en scène remarquant que la prostituée avec qui il est en train de coucher gémit de douleur et se promettant de finir plus vite par compassion (ce qui m’a convaincue de ne pas en lire plus), ne sera pas classé par les éditeurs, les libraires, dans un sous-genre « bande dessinée masculine », mais dans le genre « roman graphique » ou « roman graphique autobiographique » : le point de vue des hommes est toujours considéré comme la norme, l’universel. Pourquoi est-il si choquant que des dessinatrices revendiquent à leur tour une forme d’universalité (qui est en fait d’abord une revendication de singularité auctoriale, si je comprends bien leurs propos) ?
    Il est tout à fait possible de refuser ce qualificatif de « féminin » sans pour autant se renier soi-même, ou vouloir être un « homme comme les autres » : il suffit de vouloir être un humain comme les autres, et partager plein de choses chouettes avec d’autres humains. Comme l’écrit très justement Mona Chollet dans Beauté Fatale : « Les préoccupations auxquelles les femmes ont été assignées n’ont, en elles-mêmes, rien d’aliénant ni de réactionnaire. Elles peuvent même représenter un atout indéniable, car elles offrent un regard sur le monde différent de la vision dominante. Elles deviennent cependant aliénantes lorsque les femmes y sont cantonnées et se voient refuser, ou se refusent à elles-mêmes, l’accès à des prérogatives masculines. » Dire cela, ce n’est pas demander aux femmes de revendiquer leur féminité. C’est refuser l’aliénation qui consiste à séparer le monde en deux domaines distincts, celui du masculin et celui du féminin (Christine Delphy parle de « partage du Ciel de Idées » à propos de l’essentialisme). C’est souhaiter abandonner à terme ces notions. C’est ce que veut dire la Charte en refusant le terme (d’ailleurs péjoratif) de bande dessinée girly sans renoncer à parler de chats, de cuisine et de chiffons.

    Vous écrivez encore : « Mais que l’on dise d’un livre que c’est une « bande dessinée de femme » ou une « bande dessinée créée par une femme » ne me paraît, en soi, ni gênant ni outrageant, à condition que l’on n’en dise pas que cela. Il ne s’agit pas de renvoyer les créatrices à leur sexe comme unique déterminant, ni de les y « enfermer », simplement de dire, quand il y a lieu, que telle bande dessinée exprime un point de vue féminin, des préoccupations féminines, une sensibilité féminine. Ce n’est pas la différence qui est gênante, c’est ce que l’on en fait, c’est ce que l’on en dit. ».

    Les témoignages des dessinatrices montrent bien que lorsqu’on leur parle de « bande dessinée de femme », c’est bien pour réduire leur écriture à une certaine idée de la féminité, qui parfois leur est totalement extérieure : finalement, disent-elles, on n’en dit bien que cela. Si ces dessinatrices disent que cette étiquette est, de fait, quelque chose qui les enferme, faites-leur un peu confiance, elles doivent avoir de bonnes raisons de le dire. Vous ne définissez pas non plus ce que sont « un point de vue féminin, des préoccupations féminines, une sensibilité féminine », et c’est bien le problème.
    Quand vous dites « ce n’est pas la différence qui est gênante », de quelle différence, que vous présupposez, parlez-vous ? Peut-on opposer un ensemble homogène de BD d’hommes, qui d’ailleurs ne sera JAMAIS identifié comme tel, et un ensemble homogène de BD de femmes, alors que les œuvres des dessinatrices sont si diverses ? Une telle différence existe-t-elle au niveau collectif, celui de toutes les dessinatrices ? Ce sont ces questions que posent les dessinatrices à qui vous rappelez qu’elles sont des femmes, à qui vous demandez d’avouer leur « sensibilité féminine », quand bien même elles ne se reconnaîtraient pas dans ce terme.

    Pardon pour le pavé (à ce stade, je crois que le terme « pavé » n’est même plus approprié). Je signale au passage que les débats que l’on trouve autour de la question de la « création au féminin » sont présents à peu près dans les mêmes termes pour d’autres questions militantes : par exemple, la catégorisation de la littérature écrite par des noir-e-s, qui parlent de leur situation de noir-e-s, comme d’une littérature spécifique, alors que la littérature « normale » est une littérature de blancs qui parlent de leur situation de blanc (les militant-e-s ne sont pas tou-te-s d’accord sur cette question), ou en philosophie morale, la question du care, concept à l’origine élaboré dans une perspective essentialiste, repris depuis par des féministes dans une perspective constructiviste qui montre que l’on peut critiquer le cantonnement des femmes à la sphère du care tout en supposant que le care est beaucoup plus sûrement au fondement de notre société que le devoir moral traditionnellement associé à la masculinité. Voilà je m’arrête pour de vrai.

  • Chère Anne Grand d’Esnon,

    Je vous remercie pour ce long et passionnant commentaire.

    Non, je ne m’attendais pas à être « accueilli avec le sourire », mais il est vrai que je ne m’attendais pas non plus à des réactions aussi nombreuses et virulentes. Je n’avais pas le sentiment d’intervenir, depuis ma position d’homme forcément « dominant », dans un débat où mes arguments seraient mal reçus, parce que, ce combat – contre l’anti-sexisme – a toujours été le mien. Il y a trente ans déjà, je signais dans Le Monde, aux côtés de Cestac, Claveloux, Montellier et Puchol, un manifeste contre le sexisme qui régnait dans la presse de bande dessinée. Dans mon essai La Bande dessinée mode d’emploi, j’ai dénoncé (p. 182) le sexisme des scénarios de Jean Van Hamme. En maintes occasions, je me suis publiquement rangé aux côtés des femmes dans ce combat-là. Et je suis fier d’avoir publié La Reconstitution, de Chantal Montellier (même si la suite ne pourra pas paraître chez Actes Sud), livres dans lequels les machos et « crocodiles » de tout poil en prennent pour leur grade.

    La « lassitude » des dessinatrices, je la percevais, j’en avais eu des échos, mais sans doute est-elle encore plus forte que ce que je m’étais représenté. Je tiens à dire ici à toutes celles que mon billet d’humeur a heurté que j’en suis désolé.

    Je n’ai pas voulu leur dire que leur démarche nuisait à leur combat, j’ai appelé à une clarification dans les termes au nom desquels ce combat peut (et doit) être mené.

    Je ne leur demande pas non plus d’avoir une écriture féminine. Du reste, les créatrices que j’ai publiées sont toutes très différentes les unes des autres, je les ai mêmes choisies pour cela, dans un esprit militant, pour montrer que leurs œuvres sont diverses, comme vous le dites très bien, et en veillant à ce que la création au féminin ne puisse pas enfermée dans une image univoque et réductrice. Ce dont je me suis gardé est précisément ce que je reproche au girly : de cantonner la femme dans des rôles attendus, stéréotypés voire caricaturaux.

    Nous avons tous une part de masculin et de féminin en nous, et je pense que les hommes qui sont de très grands créateurs (quel que soit le domaine dans lequel ils exercent leur art) sont souvent ceux qui savent utiliser leur part de féminin – comme Chris Ware, en effet.

    Depuis une semaine, on me dit de toutes parts que la sensibilité féminine n’est qu’un mythe. Je me demande si les féministes d’aujourd’hui n’en sont pas arrivées à cette position en vertu du raisonnement suivant : puisque la science n’apporte aucune preuve qu’il existe une sensibilité féminine, et que, en outre, celle-ci est trop souvent invoquée dans un sens finalement péjoratif, le mieux est de décréter une fois pour toutes qu’elle n’existe pas. (Je dois dire que, personnellement, je trouve presque rassurant que la science s’arrête au seuil de la sensibilité, de l’imaginaire, et se déclare incompétente sur le sujet.)

    Je suis de la vieille génération, et je reconnais ne m’être jamais penché de très près, ni sur l’histoire du féminisme, ni sur le concept de genre (mais je compte bien m’y mettre à la suite de cet épisode, et j’ai un bon professeur, merci Elsa). Renoncer à l’idée qu’il existe une sensibilité féminine équivaudrait pour moi à une révolution copernicienne. Ça ne se décrète pas comme ça.

    Ma conception du masculin et du féminin a été nourrie par les arts, par la fiction, des romans de Jane Austen aux films d’Agnès Varda, pour citer deux femmes dont les œuvres m’enchantent. Il me semble que dans toute la littérature classique, les hommes et les femmes sont décrits avec une sensibilité différente, une façon différente d’être au monde. Les auteurs d’hier n’avaient-ils rien compris à l’humain ? Est-ce moi qui ne sais pas les lire ? Faut-il jeter cet héritage aux orties ? Bien à vous, T.G.

  • Sans totalement le "jeter aux orties", le questionner et en effectuer une relecture à l’aune de l’émergence d’études sociologiques récentes et de points de vue différents permettrait effectivement à la "révolution copernicienne" des mentalités de progresser, en effet. :-)

  • Cher Thierry Groensteen,

    la question, si cette sensibilité féminine existait, serait : qu’elle est-elle ? Pouvons-nous la définir et tomber d’accord sur ses termes ? En quoi diffère-t-elle d’une sensibilité masculine ?
    Votre conception du masculin et du féminin s’inscrit dans une époque. Les hommes sont-ils toujours les mêmes que dans les films des années 50 ? Les femmes de Jane Austen ne sont pas celles d’Agnes Varda, non plus... Parce que la construction du genre est culturelle et fluctuante.
    Je me sens à l’étroit dans tout ce qui décrit le fait d’être une femme. J’ai autant de points communs avec des individus masculins que féminins. La différence de sexe n’est pas LA différence absolue. Entre les pôles masculins et féminins, il y a toute une palette d’individus qui ont la force et la liberté de ne pas rentrer dans la case qui leur est attribuée par la tradition.
    Peut-être faut-il être une femme, je vous l’accorde, pour ressentir ce que cette case a de limitant.
    Il y a peu, en feuilletant un livre d’anatomie , j’ai été frappée par le fait que les femmes y étaient toujours représentées, en plus petit, comme une variante, la base étant l’Homme. Cela n’avait pas sauté aux yeux de mon compagnon, pourtant pas macho du tout.
    Si, par ailleurs, nous arrêtions d’utiliser ce terme de : "girly". Les oeuvres stéréotypées crées par des hommes n’ont pas manqué à l’appel dans le neuvième art, existe-t-il une étiquette sexiste pour les regrouper ?

  • Je me permets de revenir sur cette discussion pour signaler que l’excellente postface (une partie seulement je crois) de "La Petite soeur de Balzac. Essai sur la femme auteur" de Christine Planté, est disponible en ligne sur Fabula : http://www.fabula.org/lht/7/plante.html. L’ouvrage est absolument passionnant en lui-même, mais la postface écrite à l’occasion de sa réédition apporte il me semble beaucoup d’éléments susceptibles de clarifier et de synthétiser certaines questions discutées à la suite de votre article.

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