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mercredi 14 janvier 2015

que lisent les assassins ?

par Harry Morgan

[Janvier 2015]

Cette évidence, il faut pourtant la rappeler : les assassins de Wolinski, Cabu, Charb, Tignous, Honoré et Oncle Bernard ne lisaient pas Charlie Hebdo.
C’est dans Inspire, le magazine en ligne d’Al Qaeda, que les assassins ont trouvé le nom de « Stéphane Charbonnie » (sic), dit Charb, à côté de dix autres intellectuels de tous pays, cartoonists, écrivains, cinéastes, journalistes, dans ce qui se présentait comme un avis de recherche digne d’un western, déguisement blagueur destiné au jihad judiciaire (au cas où l’auteur de l’affiche serait pris, il plaiderait la mauvaise plaisanterie, de façon à limiter la sanction pénale). Si le nom de Charb figurait sur cette affiche, c’est parce que les islamistes se sont déchaînés contre Charlie, du fait de la reproduction par l’hebdomadaire, en février 2006, des caricatures danoises du Jyllands-Posten (septembre 2005), et à cause du numéro de l’hebdomadaire titré Charia Hebdo, paru en novembre 2011. Mais en pratique, la connaissance qu’ont de Charlie ces réseaux, ainsi naturellement que les opinions publiques musulmanes, se borne aux quelques « unes » du journal qui circulent sur la Toile.

Dans cette hit list d’Al Qaeda, sur onze personnes, six y figurent à cause de caricatures. Trois personnes sont associées aux caricatures danoises du Jyllands-Posten, le rédacteur en chef Carsten Juste (orthographié Luste), le directeur des pages culturelles, Flemming Rose, le dessinateur Kurt Westergaard, auteur de la célèbre caricature de Mahomet avec une bombe dans le turban. Un autre dessinateur, Lars Vilks, est suédois ; il est visé à cause de ses dessins conceptuels représentant Mahomet comme une sculpture caniforme destinée à décorer un rond-point. La canadienne Molly Norris, quant à elle, eut le malheur de proposer sur la Toile, en avril 2010, un cartoon blagueur proposant que tous ceux qui savent tenir un crayon représentent Mahomet sous un forme quelconque (une tasse à café, un dé à coudre) de façon à « diluer la cible ».

Dans tous les cas, ces personnes sont visées non à cause des dessins eux-mêmes (il existe sur la Toile des milliers de dessins représentant Mahomet, souvent de façon extrêmement outrageante, qui ne suscitent strictement aucune réaction), mais parce que les réseaux d’extrémistes ont pris prétexte de ces dessins pour ameuter leurs coreligionnaires. C’est la médiatisation qui crée l’infraction, ce qui signifie, au passage, que les islamistes sont d’une parfaite hypocrisie, puisque ce sont eux qui diffusent les figurations prétendument interdites. Les assassins d’Al Qaeda sont en bout de chaîne.

La réaction française collective aux assassinats − l’unanimité faite autour de la défense de la « liberté d’expression » − apparaît par conséquent, au-delà du nécessaire affichage de l’union nationale, comme un singulier contresens. Le problème qui se pose à nous ne relève nullement de la liberté de la presse, puisque personne, pas même les terroristes ou leurs émirs, ne remet en cause la liberté d’écrire, d’imprimer et de diffuser un journal ; il s’inscrit dans le contexte beaucoup plus épineux des violences politiques. À cet égard, le nouveau régime que nous impose l’islam radical mondialisé nous met, individuellement et collectivement, dans la position de résidents du Soudan ou du Pakistan. N’importe qui peut à tout moment formuler l’accusation de blasphème contre n’importe quoi (un dessin, mais aussi un écrit, un film, un propos, un comportement etc.). Cette accusation est auto-validatrice, c’est-à-dire qu’il n’y a aucun moyen d’y répondre ou de se disculper. La seule sentence applicable est la mort. (Et au risque de peiner madame Le Pen, précisons que l’importance numérique de la population musulmane en France ne change strictement rien aux données du problème. Au Danemark, où la population musulmane avoisinait les 4 %, il s’est trouvé un monsieur somalien pour tenter de tuer chez lui, le 1er janvier 2010, le dessinateur Kurt Westergaard.)

Le régime imagier nouveau repose sur l’utilisation systématique d’un tour de passe-passe sémiotique puisqu’un dessin de presse, qui est normalement une réaction à une actualité, qui prend parti sur cette actualité, et qui le fait de façon outrageante (ce caractère outrageant étant la définition même d’une caricature), est requalifié en « insulte » ou en « blasphème », dans l’ignorance délibérée de son contexte, de son contenu et de sa nature. Nous autres spécialistes de l’image savons bien que le public moyen est incapable de lire un dessin, interprétant de façon gratuite tel élément détaché de son contexte, et se montre plus ignorant encore de ce qu’on pourrait appeler le code social de l’humour graphique. Force est de constater qu’une telle ignorance fait le jeu des assassins, qui auront beau jeu de plaider qu’il y a « offense ».

Relevons pour finir que c’est une production textuelle, le roman The Satanic Verses, paru en 1988, et non une production imagière, qui a lancé dans le monde musulman ce qu’on pourrait appeler les plans concertés d’assassinat. Il n’est donc pas inutile de se référer aux mémoires de Salman Rushdie, parus il y a deux ans, sous le titre Joseph Anton, pour connaître le point de vue de l’auteur confronté à un tel phénomène. Rushdie consacre nombre de pages à ce fait qui demeure pour lui incompréhensible et irréductible : il a travaillé comme un forçat pendant cinq années pour produire un roman, et ce roman est brusquement réduit, par une interprétation discrétionnaire, à une « injure », comme si l’auteur avait écrit sur plusieurs centaines de pages : « Je chie sur Mahomet, je chie sur Mahomet, je chie sur Mahomet... » Cette ignorance de la nature même d’une entreprise littéraire, ignorance délibérée, ignorance revendiquée, est elle aussi criminelle.

Harry Morgan

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