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Franquin, André

idées noires

par Sarah Poisson

Gag No.13 | 36,4 x 25,8 cm | encre de Chine sur papier | album Audie 1981 | inv. 90.19.55

[Novembre 2014]

Les Idées noires contrastent avec le reste de l’œuvre de Franquin. Pour la première fois, l’auteur ne travaille qu’en noir et blanc, et développe un art du silhouettage. La veine est nettement plus grave, plus sombre que tout ce qu’il a pu faire auparavant. Dans les Idées noires, Franquin explore l’humour dans sa forme la plus extrême.

La planche de la « peine capitale » paraît dans Fluide Glacial No.20, en janvier 1978, et donc avant l’abolition de la peine de mort en France (1981) et en Belgique (1996).
Le découpage de la page est relativement simple et aéré : il y a seulement une ou deux cases par bande. Le fond, obstinément blanc, décontextualise complètement la scène, lui donnant ainsi un écho universel.

Dans la première case, le juge triomphant dans son habit d’hermine tachetée ‒ fourrure qui n’est pas sans nous rappeler le Marsupilami ‒ énonce la loi en criant « Toute personne qui en tuera volontairement une autre aura la tête tranchée ». Ainsi débute un jeu sur la langue et sur l’implication de la parole. En effet, Franquin dévoile dans la dernière case un sens que le lecteur n’avait pas imaginé mais qui était pourtant présent dès le départ dans l’énonciation de la loi. Cette dernière mène à des conséquences auxquelles on ne pouvait songer de prime abord, tant elles semblent absurdes. C’est le principe même de la condamnation à mort, sous couvert de justice, qui est mis à mal.
Le juge, surplombant, et le condamné à mort, soumis, se font face, cependant qu’un prêtre occupe l’arrière-plan. Ce dernier est occupé à faire voler son crucifix comme un avion, jeu étrange de l’homme d’église avec la mort et le sacré. Franquin déconstruit et ridiculise ainsi ces institutions autoritaires que sont la justice et la religion. La guillotine fait ensuite son apparition dans un plan en contre-plongée, inclinée comme si un ressort la tendait, avant de trancher la tête du condamné à mort dans un cadrage plus serré. Franquin a pu être influencé par le traitement de la scène d’exécution dans La Bascule à Charlot, de Tardi (1974).

La planche dans son ensemble repose sur un principe de répétition : dans la case 2 et 6, le même cadrage est proposé, une main gantée entre dans le champ de la case par la droite, tapotant le dos du condamné. Dans la case 2, nous savons l’homme condamné, cette main ne peut être que celle du bourreau. Cependant la case 6 provoque la surprise. Qui a l’audace de répéter le geste du bourreau ? La case suivante – et dernière ‒ donne l’explication. Il s’agit du bourreau du bourreau. La dernière case est l’application littérale de la phrase du juge : une reproduction à l’infini de la condamnation à mort. La case s’étend ainsi dans l’espace entier de la bande ; et la scène, par un effet de perspective, donne l’impression de se continuer dans le hors-champ.

Comme dans toutes les planches de la série, la signature de Franquin joue également un rôle. Si le F majuscule est une guillotine, les autres lettres du nom, représentent, elles, le corps du condamné. Une tête tombe. La signature prend la forme de plusieurs personnages en même temps, et devient ici, dans le même temps, bourreau et victime. Ce faisant, elle fait signe vers le sens de la planche : chaque bourreau devient effectivement un condamné à mort. Franquin parvient à ramasser dans l’espace de sa signature la planche dans son ensemble.

Sarah Poisson

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