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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

Jones, Jeff

idyl

par Thierry Groensteen

Paru dans le National Lampoon | 1972 | 71,2 x 51 cm | encre de Chine et collage sur papier | inv. 89.12.51, "collection Robial-Cestac"

[Novembre 2014]

Jeffrey (Jeff) Jones (1944-2011) a eu son heure de gloire dans la deuxième moitié des années 1970, quand il partagea un atelier new-yorkais avec Bernie Wrightson, Mike Kaluta et Barry Windsor-Smith. Un coffee table book impressionnant, The Studio (Dragon’s Dream, 1979), fixa cette aventure collective réunissant quatre artistes doués qui se partageaient entre leur production pour les comic books, la peinture et l’illustration commerciale. Dix ans plus tard, quand je rencontrai Jones pour Les Cahiers de la bande dessinée (No.66), il ne vivait plus en ville mais, tel un ermite, dans une roulotte au milieu des bois. (Non loin de là, Bernie Wrightson, lui, possédait une superbe villa). À partir de 1988, Jones entreprit un traitement hormonal et eut recours à la chirurgie pour changer de sexe, devenant officiellement Jeffrey « Catherine » Jones. Ce changement d’identité n’est pas sans éclairer rétrospectivement la série Idyl, qui représente sa contribution la plus notable à la bande dessinée et à laquelle appartient cette planche.

Idyl compte en tout 45 planches, publiées dans le magazine National Lampoon en 1971 et 72. Chaque planche est indépendante, même s’il serait impropre de parler d’une série « à gags ». Idyl met en scène une sorte de jardin d’Eden dans lequel des jeunes femmes, le plus souvent en tenue d’Eve (la blonde que l’on voit ici, ou bien une brune enceinte), soliloquent ou devisent avec d’improbables interlocuteurs tels qu’un singe, un arbre ou un papillon. L’auteur semble fasciné par la féminité (qu’il acquerra) et la maternité (qui lui sera à jamais interdite). En laissant souvent le fond des cases blanc, il confère aux scènes un certain degré d’abstraction et procure un sentiment de quiétude, qu’il dénonce lui-même ici comme illusoire en faisant intervenir, avec une soudaineté saisissante, ce pied surdimensionné (celui d’un Titan ou d’un Dieu) qui écrase ‒ volontairement ou fortuitement ‒, tel un vulgaire insecte, l’orgueilleuse beauté qui se croyait « la perle de la nature ». Et l’oiseau qu’elle avait réussi à capturer retrouve la liberté.

Idyl est une divagation libre et poétique autour de quelques thèmes et motifs obsessionnels. Nombre de planches semblent illustrer les faiblesses humaines (ici le péché d’orgueil, ailleurs l’inconstance, la frivolité, les peurs irraisonnées…). Le titre lui-même est sans signification, Jones l’ayant choisi parce qu’il « aimait bien l’effet produit par la combinaison de ces quatre lettres en haut de la page ».

Les femmes de Jones sont d’une grande sensualité, et sa technique d’encrage est virtuose, même si parfois la densité des noirs tend à écraser un peu les traits volontairement fragiles. Si son style peut être qualifié de naturaliste, on ne peut manquer de relever quelques touches plus caricaturales, comme, dans le cas présent, le bec de cet espèce de canard, qui en fait un oiseau de cartoon, un parent de Daffy Duck. De même, l’onomatopée, massivement soulignée de noir, qui ponctue l’écrasement de la belle, appartient davantage au registre de la bande dessinée d’humour qu’aux sphères éthérées dans lesquelles Jones semblait nous inviter. Un peu comme si l’esprit de Mad s’invitait dans une toile de Klimt ou de quelque peintre préraphaélite.

La case la plus réussie de cette planche, la plus équilibrée, est sans aucun doute la quatrième. La corde tendue entre le poignet de la jeune femme et le cou du volatile y dessine une horizontale qui semble introduire dans cette image au fond vide, sans profondeur, comme un segment d’horizon.

Thierry Groensteen

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