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49-956 ou la démoralisation de la jeunesse.
Les 50 ans de la loi du 16 Juillet 1949

superhéros contre supercenseurs

par Jean Paul Jennequin et Bernard Joubert

[Janvier 1999]

De tous les genres de bandes dessinées éditées en France, ce sont les superhéros qui eurent le plus à souffrir de l’hostilité de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse. On peut même parler, de la part de cet organisme, de persécution, tant les éditeurs ont été soumis à un harcèlement incessant et à de constants rappels à l’ordre. Pour reprendre une expression à la mode, on pourrait se demander pourquoi tant de haine... Les raisons tiennent sans doute à la nature du genre superhéros et à celle de la Commission elle-même.



Le 15 mars 1971, le mensuel Marvel, des éditions Lug, était interdit à la vente aux mineurs. Cette année-là, la loi de finances taxait les publications interdites aux mineurs d’une TVA. de 33,33 %, rendant leur exploitation impossible. Une telle mesure constituait donc une sentence de mort pour un journal. Elle était d’ailleurs si sévère que, durant l’année où ce taux de T.V.A. fut appliqué, un seul périodique en fut frappé.
Que contenait donc Marve de si épouvantable pour mériter la mort ? Y incitait-on les mineurs à la délinquance et à la débauche ? Pas du tout. Le contenu, fort moral, voyait toujours le triomphe du bien sur le mal à travers les aventures de héros positifs et proches de leurs lecteurs. Mais pour la Commission, Marvel avait un défaut rédhibitoire : c’était une revue de superhéros.

Un genre coupable

Commençons par une définition, celle du superhéros. Pour qu’un héros appartienne à cette catégorie, il doit disposer de pouvoirs extraordinaires, d’un costume qui le distingue du commun des mortels, et se dissimuler sous une double identité.
Le genre apparaît en 1938 avec Superman et connaît rapidement un succès énorme auprès du jeune public américain. La période qui va jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale est qualifiée, par les historiens, d’âge d’or du comic book, c’est-à-dire des superhéros. Le genre connaît ensuite un net reflux, qui perdure pendant toutes les années cinquante. Ce n’est que vers la fin de cette décennie que l’éditeur DC relance avec succès le genre, bientôt suivi par les éditions Marvel. Ce dernier éditeur donne, à partir de 1961, un coup de fouet au genre à travers des séries comme The Fantastic Four, Spider-Man ou The Avengers qui dépeignent des superhéros moins simplistes que par le passé. Marvel représente aussi un immense développement graphique, le dessinateur Jack Kirby imposant des cadrages et des mises en page intensément dramatiques, où tout contribue à maximiser l’impact de la narration.

La Commission de surveillance fonctionne dans une toute autre logique. Pour elle, la bande dessinée doit servir à éduquer la jeunesse, ou au moins ne pas lui être nuisible. Depuis toujours, elle voit d’un très mauvais œil les récits de science fiction : « La morale étant l’ensemble des règles pratiques du comportement humain, on peut dire que tout ce qui tend à désinsérer l’individu du cadre normal de son comportement petit être considéré comme étant de nature à le démoraliser ; au sens large du mot. L’invraisemblance morale tend directement à démoraliser le lecteur ; l’invraisemblance physique et l’invraisemblance biologique y tendent indirectement. À la limite, l’exagération dans l’invraisemblance peut contribuer à caractériser l’infraction à l’article 2 de la loi du 16 juillet 1949. [1] » Quant à la fameuse identité secrète des superhéros, ne faut-il pas y voir une incitation au mensonge, l’un des péchés capitaux condamné par l’article 2 de la loi ?
Enfin, la Commission déteste tout ce qu’elle juge graphiquement excessif, que ce soit au niveau du dynamisme, des couleurs, de la mise en page, etc. Bref, tout ce qui fait la nature même des histoires de superhéros et leur attrait. À leur décharge, on dira que ces histoires n’ont pas été conçues pour une bande de vieux grincheux, mais pour des jeunes que tous les éléments cités plus haut attirent. Le drame est que les experts officiels, sûrs de leurs convictions et de leur pouvoir, se sont acharnés sur les superhéros avec d’autant plus de bonne conscience qu’il s’agissait de bandes dessinées étrangères et qu’un peu de protectionnisme réchauffe toujours l’âme du bon patriote.

L’affrontement


Les superhéros n’avaient dû qu’aux hasards de l’Histoire de ne pas s’être retrouvés plus tôt sous le regard scrutateur des membres de la Commission. Leur relative éclipse dans les années cinquante a retardé la confrontation, mais elle ne l’a pas évité [2]. Quand, au début des années soixante, les éditions Artima introduisent discrètement quelques superhéros DC dans leur mensuel de poche Big Boy (respectivement Green Arrow sous le titre Les Francs archers et J’onn J’onnz, Martian Manhunter), la chose passe relativement inaperçue. Mais dès 1962, Artima se fait taper sur les doigts. Ayant introduit le superhéros Flash dans le titre du même nom, l’éditeur doit faire retoucher la cagoule du héros pour qu’il ne soit plus masqué. Dans le même titre, les aventures de Loïs Lane, Superman’s Girl Friend, voient apparaître Superman en personne. Qu’à cela ne tienne : on lui ôte sa cape et son insigne, on lui dessine un réacteur dans le dos et on le rebaptise Atomic − une autocensure effectuée dans le but de plaire à la Commission. Tous les titres de science-fiction d’Artima s’arrêteront en 1962, mais nous ne savons pas si la cause en était la loi de 1949 ou une simple mévente.

Après ces escarmouches, les véritables affrontements commencent en 1967. Au mois de juin, la Commission refuse l’autorisation d’importation de Fantastic, un hebdomadaire britannique des éditions Odhams qui mélange séries locales et superhéros Marvel (Thor, Iron-Man et X-Men), considérant qu’il « s’avère singulièrement nuisible à de jeunes lecteurs, par le caractère presque toujours traumatisant de ses histoires − dont les illustrations mêlent fréquemment la violence à l’horreur − et un style général particulièrement déplaisant ». La même année, la Commission fait interdire aux mineurs, d’exposition et de toute publicité Tonnerre, mensuel des éditions des Remparts qui publie en version française les T.H.U.N.D.E.R. Agents de la firme Tower. Et en ce même mois de novembre, les éditions des Remparts reçoivent une « mise en garde solennelle constituant une ultime tentative en vue de faire prévaloir la persuasion » concernant Mandrake et le Fantôme du Bengale (justiciers que les amateurs ne cataloguent toutefois pas parmi les superhéros). Menacé de poursuites pénales par la Commission, l’éditeur mettra fin à sa revue Les Héros du mystère en 1969.

En mars 1968, la Commission fait interdire d’exposition le pocket Spectre, « où les images impressionnantes sont multiples et parfois intolérables », qui contient des récits de superhéros de la firme DC Comics : Spectre, Eclipso, Ra-Man, Challengers of the Unknown, Doom Patron, Flash...
En février 1969, les éditions Lug commencent une longue association avec l’éditeur américain Marvel en lançant le mensuel Fantask. On y trouve les séries Fantastic Four et Silver Surfer, et, à partir du No.4, Spider-Man. Au No.7, la revue doit s’arrêter, menacée de poursuites judiciaires par la Commission, l’éditeur ayant reçu un courrier où on lui reprochait « sa science fiction terrifiante (...), ses dessins aux couleurs violentes ».
Les éditions Lug ne se découragent pas pour autant. En janvier 1970, elles lancent le mensuel Strange, suivi, en avril de la même année, par Marvel. Au sommaire du premier : X -Men, Iron-Man, Daredevil et Silver Surfer. Dans le second : Fantastic Four, Spider-Man et Captain Marvel. Cette fois, le format est plus petit (obligeant à un remontage des planches) et les pages sont en bichromie. On ne peut donc pas reprocher à Strange et Marvel la vivacité de leurs couleurs et ces revues, afin d’échapper au sort de Fantask, ne sont, de plus, pas déposées en tant que publications destinées à la jeunesse. Mais moins d’un an plus tard, en novembre 1970, les deux titres passent en grand format et en quadrichromie. La Commission demande alors l’interdiction aux mineurs de Marvel, avec pour conséquence l’arrêt du titre.

Le coup est rude, et les éditions Lug, inquiètes pour leur titre survivant, acceptent d’autocensurer Strange préalablement à sa parution. Les retoucheurs maison qui officiaient déjà sur les westerns italiens, en gommant colts et tomahawks, se mettent donc à la tâche sur les comics : c’en est fini des onomatopées, des lignes de force qui soulignaient l’impact d’un coup de poing ou d’un rayon laser, des visages grimaçants, etc. Et quand une série deviendra trop difficilement retouchable, comme ce sera le cas pour Les Eternels de Jack Kirby ou le Daredevil de la période Miller-Mazzucchelli, Lug la supprimera purement et simplement du sommaire.
Dans le même temps, les éditions Arédit reçoivent un avertissement pour Bat Lash, en 1971, et Aquaman, en 1973, et mettent immédiatement fin à leur pocket L’Inattendu lorsqu’il est interdit aux mineurs, en 1980. À son sommaire, des superhéros Marvel : The Black Panther, Power Man, Nick Fury, Omega the Unknown...

Avec ce titre, les interdictions cessent. Il faut dire que les temps évoluent. Arédit ayant disparu en 1987, Lug se retrouve seul éditeur de presse dans le créneau des superhéros. Pendant ce temps, des éditeurs d’albums comme Glénat, Zenda et Delcourt proposent eux aussi des bandes de Marvel et DC. Lug a été racheté par le groupe scandinave Semic en 1989. A l’heure actuelle, l’éditeur ne pratique plus aucune autocensure, au point de publier certaines séries un peu corsées de l’éditeur américain Image avec la mention « pour lecteurs avertis ».
Pourtant, en 1998, la croix gammée qui ornait le torse du super-criminel nazi Crâne Rouge, irréductible ennemi de Captain America depuis près de soixante ans, a été effacée d’un épisode se déroulant durant la Seconde Guerre mondiale. Et les fans de superhéros ont craint de voir ressurgir là un vieux démon qu’ils croyaient désormais enterré : le censeur.

Jean-Paul Jennequin et Bernard Joubert

(Cet article a paru dans le numéro 4 de 9ème Art en janvier 1999, pp. 38-41.)


[1Compte rendu des travaux de la Commission, 1950.

[2Note de 2014 : ajoutons que le Français Fantax cessa de paraître avec le vote de la loi de 1949 et que les traductions de Captain Marvel cessèrent dès 1950 sous pression de la Commission

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