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dimanche 8 juin 2014

cole closser : retour vers le passé

par Thierry Groensteen

Il y eut, à partir des années 1970-80, un revival de la ligne claire. Le style d’Hergé, élaboré dans les années trente, loin de paraître désuet, sembla tout à coup, chez Swarte, Floc’h ou Ted Benoit, un langage intemporel, capable de porter un regard à la fois objectif et distancié sur le monde moderne.

Il se produit, depuis quelques années, un phénomène un peu différent, qui est la reprise, sur le mode du pastiche, de formes archaïques de la bande dessinée, non point tant réactivées et arrachées à leur temps que citées pour les affects nostalgiques qu’elles produisent.
C’est Olivier Schrauwen reprenant à son compte, dans Mon Fiston (L’An 2, 2006), le graphisme et la palette d’un Winsor McCay.
C’est Tony Millionaire proposant, dans Maakies et Sock Monkey, une sorte de patchwork graphique citant les formes et les styles de plusieurs veines différentes (le funny animal, le screwball, l’aventure réaliste) du newspaper strip d’antan.
C’est Chris Ware amalgamant, dans Quimby the Mouse, les références au premier Superman, celui de Siegel et Shuster, et aux films d’animation en noir et blanc des frères Fleisher ou du premier Disney.
C’est Seth allant jusqu’à inventer de toutes pièces, dans La Vie est belle malgré tout, un dessinateur canadien des années 40 et 50 qui n’a jamais existé.

À cette liste non limitative il faut maintenant ajouter le nom de Cole Closser, qui a publié fin 2013, chez Koyama Press, à Toronto, un album de 72 pages à l’italienne intitulé Little Tommy Lost : Book No.1. La maquette extérieure renvoie à celles des premiers albums de l’histoire de l’édition de bande dessinée américaine, le titre, le sujet et le graphisme faisant plus particulièrement signe vers la Little Orphan Annie d’Harold Gray.

Cole Closser est un jeune dessinateur qui a appris le métier dans le Vermont, au Center for Cartoon Studies de White River Junction. Il se déclare amoureux de l’art et de la mode du début du XXe siècle. Little Tommy Lost est son premier travail d’envergure et l’on pourrait n’y voir qu’un exercice de style. C’en est un, indiscutablement, mais il comporte suffisamment d’éléments attachants ou intrigants pour qu’on soit tenté d’y voir les prémices d’une œuvre digne d’attention.

Tommy est un petit gars du Missouri qui, en visite dans une grande ville (New York ?) avec ses parents, perd ceux-ci de vue et se retrouve livré à lui-même, désemparé. Comme il traîne seul dans les rues, la police a tôt fait de le considérer comme un orphelin et le confie à un établissement spécialisé où des dizaines de petits gars mènent une vie dure sous la férule d’un inquiétant bossu, Mr Greaves. Les protestations de Tommy ne sont pas écoutées. Il travaillera comme les autres, alternativement sur les machines d’un atelier et à nettoyer le sol de l’orphelinat. Tommy se cherche des alliés, arrive à retourner une brute épaisse, espionne Mr Greaves et découvre qu’il est en cheville avec un personnage encore plus inquiétant, une sorte de pirate répondant au nom de Cromwell, auquel il fournit des enfants dans un but inconnu. Notre héros décide alors de s’évader...

Little Annie était orpheline, Little Tommy n’est que perdu, ce qui laisse le champ ouvert à d’éventuelles retrouvailles avec les parents (qui n’ont pas été montrés au lecteur). Et le chien Sandy qui accompagnait partout la fillette à la tignasse rousse est ici remplacé par un rat. Closser s’amuse à ces petits décalages, de la même manière qu’il hybride la référence à Harold Gray avec d’autres clins d’œil à Chester Gould, à Roy Crane ou à Hergé.

Le livre se présente comme un recueil rassemblant douze semaines de parutions quotidiennes : les strips de la semaine, reproduits sur un fond teinté qui imite le vieux papier jauni, alternent avec les sunday pages en couleur qui, elles, par leur dimension onirique, font plutôt signe vers Frank King et Winsor McCay.
Décalage, là encore : l’ensemble est découpé en six « chapitres », une subdivision qui était étrangère au domaine du newspaper strip et qui appartient plutôt à celui du roman graphique contemporain.

Par-delà les réminiscences des strips d’autrefois, c’est tout un imaginaire littéraire, victorien et plus particulièrement dickensien, qui se trouve convoqué, ce qui confère à ce retour vers le passé une sorte de double fond. Les longs soliloques du héros contribuent d’ailleurs à la dimension littéraire du récit.

Même s’il imite une certaine naïveté ajoutant au parfum rétro, Closser ne peut dissimuler qu’il n’est pas un grand dessinateur. Son trait est maigre et appliqué, ses attitudes raides et stéréotypées, son registre d’expressions mince, et son dessin navigue à vue entre charme et grotesque, sans parvenir à une synthèse. Mais ces réserves pèsent peu au regard de son talent d’évocation : c’est un fait, on s’intéresse à Tommy, on prend part aux dangers qui le cernent, on est frappé par l’étrangeté de cet orphelinat. Du reste, notre petit bonhomme n’est pas une victime désignée : il est brave, astucieux, sait se battre, et prononce des phrases telles que « Si vous croyez que je vais me mettre à pleurer pour ça, vous êtes fous ».

Il n’est donc peut-être pas fou de croire à son destin et à celui de son malicieux créateur.

Thierry Groensteen

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