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le legs marcelle et paul-émile langlois

par Emmanuel Guibert

[mars 2014]

Dans un beau texte inédit, Emmanuel Guibert rend hommage à Marcelle Langlois, une figure marquante de sa famille, dont il avait reçu trois cahiers remplis de dessins originaux, aujourd’hui légués à la Cité.

Je lègue aujourd’hui à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, à des fins de conservation et de partage, un patrimoine de dessins que m’a offert Marcelle Langlois quand j’avais une dizaine d’années. Pour savoir quel est ce patrimoine, on se réfèrera à son inventaire. Moi, je n’ai qu’à solliciter ma mémoire pour feuilleter ces planches que j’ai tant regardées.
Et revoir Marcelle.

Marcelle était une cousine de mon grand-père, issue de la branche francomtoise de la famille. Elle a tenu sa place à nombre de repas dominicaux chez ma grand-mère, 5 rue Dupin, à Paris, et c’est là surtout que je l’ai côtoyée.

Mon grand-père Jacques, assis dans son fauteuil du salon, était chauve (je l’embrassais toujours au sommet du crâne), peu mobile et peu disert depuis son hémiplégie. Il prenait volontiers l’air accablé en deux circonstances : pendant les écrans publicitaires, à la télévision, et quand les vieilles dames du dimanche, Marcelle, Germaine, Odette, Edith, pépiaient autour de lui.

C’étaient de longs dimanches que ces dimanches, alanguis par l’atmosphère surannée de l’appartement, la profondeur malcommode du canapé, le jour empêtré dans les voilages, l’attente du copieux repas et la longue rumination qui le suivait, à feuilleter tour à tour Paris-Match et Jours de France pendant que Jacques Martin pérorait sur le petit écran. Mais c’étaient des dimanches très savoureux, aussi, à cause du théâtre familial qui s’y jouait.

Marcelle y tenait un rôle bien typé. Sa silhouette n’était qu’à elle. Marcelle était de couleur rousse. Non seulement ses cheveux teints, mais son fard, ses lèvres en V, sa toque, son manteau de fourrure, tout était automnal, un peu poudreux. Roux passé. Elle marchait avec un balancement d’horloge comtoise. Des dodelinements de torse, de tête et d’épaules ponctuaient et accentuaient ce qu’elle disait ou ce qu’elle écoutait. Sous la toque émergeaient quelques bouclettes d’une coiffure qui, sans doute, n’avait pas changé de forme depuis sa jeunesse. Ses sourcils étaient hauts, en accent circonflexe. Ses paupières, mi-closes sur des yeux clairs et pétillants. Son nez, petit, pointu, un peu retroussé. Sa bouche, je l’ai dit, avait un dessin en V qui me paraissait, comme beaucoup de choses en elle, la marque d’une lointaine époque, d’un physique comme on n’en faisait plus. Sa voix, et surtout son rire, sortaient d’une flûte. Marcelle avait toujours l’air de s’amuser. Pour dépeindre son expression, il faudrait réveiller de vieux adjectifs comme avenante, piquante, espiègle, spirituelle.

Une distribution vaut par les effets de contrastes entre les rôles, et Marcelle offrait un contraste impayable avec Germaine de Saint-Marceau, l’une toute en rondeur et en effusion, l’autre osseuse et pince-sans-rire.

Marcelle m’a rendu proches des physiques et des voix d’actrices de l’entre-deux guerres, que je n’aurais pas aussi bien ressentis si je ne l’avais pas connue. Elle m’annonçait la découverte que j’allais faire de Paulette Dubost ou d’Edwige Feuillère, qui, elles, me la rappelleraient.
J’ai appris, bien plus tard, que Marcelle avait écrit nombre de livres pour la jeunesse, sous le nom de Marcelle Mansuis. Doutait-elle qu’ils puissent m’intéresser ? Je ne me souviens pas qu’elle m’en ait offert un, ni même qu’elle m’en ait parlé.
L’anecdote que je connaissais bien, par contre, pour l’avoir constamment entendue, c’est qu’elle avait été la dernière secrétaire de Georges Clémenceau, entre 1920 et 1929, quand elle avait une vingtaine d’années. Clémenceau me semblait une personnalité considérable, non pour sa carrière politique dont j’ignorais tout, mais parce qu’il était nommé au générique des Brigades du Tigre, un feuilleton télévisé que j’aimais bien. Mon père disait volontiers que le Tigre avait fait sauter Marcelle sur ses genoux, expression que je prenais au pied de la lettre et qui suscitait dans mon esprit une image innocente et joyeuse qui s’y trouve toujours. Marcelle a publié des souvenirs sur Clémenceau, que je n’ai retrouvés dans aucune bibliothèque familiale, dont j’ignore le titre, mais sur lesquels je voudrais bien mettre la main. D’autres écrits devaient être publiés, selon son vœu, un certain temps après sa mort. Qu’est-il advenu d’eux ? Je ne sais pas.

Les traits, l’allure, la voix de Marcelle, sa présence dans l’amusante comédie domestique de mes années d’enfance suffiraient à me la rendre inoubliable, mais il y a plus. J’ai retenu de Marcelle sa conversation, et la manière qu’elle avait de s’adresser à moi. Marcelle était rompue à la vie sociale. Elle aimait les gens et arrivait avec un double appétit ; celui de faire honneur au gigot à l’ail de ma grand-mère, et celui d’échanger. Elle n’avait pas cette prévention qui fait que certaines personnes ne voient qu’une partie d’une assemblée, et pas l’autre. Elle ne se « proportionnait pas », comme disait Claudel, qui donnait sciemment des conférences médiocres à des publics qu’il jugeait tel. Marcelle distribuait libéralement ses perles. Il n’est pas évident que la famille, d’ailleurs, les ait toujours reçues pour leur prix. Bien souvent, on n’était guère à la hauteur, et on ne l’écoutait que d’une oreille distraite. L’affection compensait cette différence d’altitude.

On la sentait intéressée par toutes et tous. Elle ne s’enquérait pas de nous pour la forme, elle voulait vraiment des nouvelles. J’étais touché du prix qu’elle m’accordait. Il est facile d’oublier que les enfants, même sous des dehors timides ou revêches, sont toujours sensibles à l’intérêt non feint que leur porte un adulte. Les adultes qui font plus que feindre de l’intérêt intellectuel pour les enfants (ou pour quiconque, d’ailleurs) sont rares. Ce sont eux dont on se souvient le plus volontiers, trente ou quarante ans après leur mort. Ils ont apporté leur pierre à l’édifice de notre confiance.

Marcelle ne m’embarrassait pas en me questionnant, comme le font la plupart du temps les grandes personnes. Elle m’intéressait à moi-même, et je me concentrais pour que mes réponses l’intéressent en retour. Elle voulait généralement savoir ce que j’étais en train d’apprendre, qui étaient mes amis, et s’amusait de mes dessins en envisageant sérieusement que je puisse leur consacrer ma vie. Elle me plaçait devant mon avenir d’une manière qui me le rendait désirable. Je me rappelle comment elle exaltait devant moi les amitiés d’étudiants, de faculté, quand je n’avais que douze ou treize ans, pour m’expliquer que le meilleur était à venir, que le temps des complicités, des fusions, des bonheurs amicaux, des emballements, m’attendait au tournant. Je n’étais pas d’accord, je protestais (je ne croyais pas avoir un jour de meilleurs copains que ceux qui étaient les miens à dix ans, c’était impossible), mais j’appréciais, en même temps, qu’elle me fasse envisager des terres promises.
Les vieilles personnes sont à la fois des vestiges du passé et des messagers de notre avenir, qui nous montrent ce que nous deviendrons. En ce sens, une personne âgée qui se bidonne et continue de goûter la conversation et le gigot à l’ail est ce qui peut, par excellence, nous faire désespérer le moins de vieillir.

Un jour, donc, Marcelle a décidé de m’offrir un trésor : trois grands et gros classeurs farcis de dizaines et dizaines d’originaux qui avaient appartenu à feu son mari, Paul-Emile Langlois. C’était l’hommage le plus spectaculaire et le plus touchant qu’on ait fait à ma jeune vocation de dessinateur.
Paul-Emile était publicitaire et avait été l’éditeur de Cadet-Revue, un périodique pour enfants des années 1930. Alain Saint-Ogan en était le rédacteur en chef. Dans ses trois classeurs, comme dans le journal, Saint-Ogan se taillait la part du lion. C’était un des seuls noms que je connaissais et dont la renommée n’avait pas coulé à pic, avec Rabier, Sennep et Willette. Des autres dessinateurs et dessinatrices, j’ignorais tout.

A vrai dire, détenir des dessins signés de noms prestigieux était le cadet -c’est le cas de le dire- de mes soucis, dès lors qu’il ne s’agissait pas des auteurs vivants que j’aimais. La couverture des classeurs, qui tenait du registre de comptes et portait des étiquettes manuscrites (l’une étant la grande signature de Saint-Ogan, en blanc sur noir) avait une beauté solennelle. Dedans, tout un appareil d’intercalaires et de tiges métalliques maintenait dessins, coupures de presses et photographies. Les supports étaient le papier, le papier-calque et la carte à gratter. J’ai regardé tout ça, en long et en large, des centaines de fois.

Saint-Ogan, qui apparaissait aussi dans cette collection sous le pseudonyme de Michel Lefebvre, m’a fait forte impression. C’était évidemment un dessinateur naturel, plein d’aisance, avec un talent de metteur en page et de lettreur moins rigoureux qu’Hergé, plus nonchalant, mais formidable. Il travaillait volontiers sur calque, et ces calques devenus bruns avec le temps, émaillés d’indications au crayon bleu comme en faisaient les menuisiers, où le blanc des rehauts et des corrections ressortait d’autant plus, étaient de très beaux objets.
Saint-Ogan avait une solution graphique pour chaque motif, économe, expressive, poétique, appuyée sur l’observation. Tout était bien vu et très esthétique, de cette esthétique qu’atteignent les dessinateurs doués qui ne passent pas trop de temps sur chacun de leurs dessins et peuvent se payer le luxe de les composer correctement.

L’humour est réputé vieillir vite, mais pas toujours. La plupart des légendes de Saint-Ogan m’ont fait rigoler. Certaines sont devenues proverbiales dans la famille.
On n’y touchera pas, par exemple. Dans un hôtel, un type émerge timidement de sa chambre et dit à la taulière « Je laisse mes chaussures dans le couloir ». Réponse de la taulière : « On n’y touchera pas. » J’ai dû me faire expliquer que, dans le temps, les clients des hôtels déposaient leurs chaussures à la porte de leur turne, le soir, pour les retrouver cirées le lendemain matin.
« Je viendrai vous voir demain, s’il ne pleut pas », conclut la lettre d’amour d’un gars qui promet à l’élue de son cœur de se couper en morceaux pour elle, d’entrer dans le feu, de gravir les plus hauts sommets et de traverser les océans à la nage.
Les sujets, très anodins, n’avaient aucune raison d’empester le racisme plus ou moins candide qui se donnait libre cours dans nombre de dessins légendés de ces années-là. Du coup, ils étaient aimables sans restriction.

D’autres artistes m’ont tapé dans l’œil. Benjamin Rabier, bien sûr. Mon père avait biberonné à Gédéon le canard et Sidonie la radoteuse. Mes grands-parents cognaçais avaient conservé les livres dans le chai de leur maison du 25 rue Robert Daugas, où je les lisais, petit.

J’ai découvert Marcel Capy, ses personnages boulots, bien tournés, dessinés de la veille.

Les trois classeurs étaient trois bocaux de passé lyophilisé qui attendaient qu’on les aère. Ouverts, ils laissaient sortir les bonshommes qui patinaient sur glace, jouaient de la flûte traversière et allaient au bistro. Fermés, sur l’étagère, dans le noir, ils contenaient des œuvres d’inégale force, mais d’égale condition : mortes.
Morte aussi, Marcelle, dans la ville de Besançon où elle était née. Et bon nombre des convives de ces repas dominicaux, chez ma grand-mère. On ne peut pas cesser de s’étonner que les gens disparaissent.

Emmanuel Guibert (octobre 2012)

J’ai sollicité ma tante, Marie-France, pour qu’elle m’écrive quelques lignes sur Marcelle et Paul-Emile. Je la remercie de ce petit texte. (Les surnoms − nous sommes une famille à surnoms − désignent mon oncle, « Nounou », et mes arrière-grands-parents, « Taty et Beaucaire ». « Kabo » était une amie. Le Château les Bruyères, à Cambremer, en Normandie, était une des retraites de Proust pendant les étés qu’il passait à Cabourg.)

« Je sais que tu as trouvé des informations sur Marcelle et des anecdotes quand elle allait au Château les Bruyères, en Basse-Normandie, avec Paul-Emile, alors son ami, qui est devenu son mari et mon parrain.
J’ai peu de souvenirs de Paul-Emile, si ce n’est ce que j’appellerai aujourd’hui sa prestance, cette belle silhouette que je n’étais pas encore capable de nommer mais qui m’impressionnait, sans me dominer, car il était toujours plein de complaisance pour moi.
Quand nous avons déménagé de Paris à Saint-Cloud maman nous avait laissés, Nounou et moi, chez Marcelle et Paul-Emile et nous dormions tous les deux dans le même petit lit. Une nuit, j’ai mordu un doigt de Nounou qui a hurlé (il avait 6 ans) et réveillé tout le monde. Marcelle était furieuse et me traitait de tous les noms, Paul-Emile ne disait rien toujours prêt à prendre mon parti. C’était bien le seul à supporter mes bêtises…
Mais cela ne fait pas un texte d’hommage !
Il est mort en un mois. J’allais avoir huit ans, Marcelle a téléphoné un soir, nous étions à Cahors et partions voir Jour de Fête. Elle a dit "Paul-Emile en a pour un mois. Il a un cancer du foie". Je me souviendrai toujours de ces mots répétés à Taty et Beaucaire par maman. Je ne comprenais rien mais j’étais atterrée. Nous sommes allés au cinéma et j’avais envie de pleurer, mais je n’osais pas car le film était drôle et les parents y allaient pour nous… ce fut la seule fois, d’ailleurs.
Son enterrement a eu lieu en septembre dans une immense église. Maman m’avait confiée pendant toute la messe à Kabo… Tout était immense, noir, triste. Un monde fou, un dais à ses initiales brodées en argent PEL. Je me haussais du col en pensant "c’est moi sa filleule" et je ne pleurais pas. Je cherchais maman partout. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu papa dans cette église.
Marcelle est restée chez elle, couchée, pendant un mois. Nous allions la voir mais les enfants n’entraient pas dans la chambre. Au travers de la porte rapidement ouverte j’avais aperçu sa silhouette dans le lit. Elle avait diminué de moitié. Et puis je ne me souviens plus de rien, si ce n’est que j’y allais presque tous les jeudis, que je buvais des tonnes d’Ovomaltine car c’était un des budgets de Paul-Emile et, à cette époque, je n’aimais pas l’Ovomaltine. On jouait à « Pampoudet Surcouf Offmar ». Un jour elle m’a emmenée au zoo de Vincennes avec ses neveux les Falllet. Elle m’a foutu une trempe dans les chiottes publiques du zoo parce que j’avais fait pipi dans ma culotte….Je regrettais mon Parrain de tout mon cœur et je la trouvais nerveuse et impatiente avec les enfants. Maman me disait pour me consoler "c’est normal, elle n’en n’a pas eus". Et je crois me souvenir qu’elle riait. J’étais mortifiée.
En dehors de tout cela, j’ai su que Paul-Emile Langlois était à l’époque un des publiciste les plus reconnus, à l’avant-garde de sa profession. Il aurait été l’équivalent de Bleustein-Blanchet s’il avait vécu.
C’est lui qui a créé la Documentation Française, destinée à conserver les archives d’Afrique après la guerre.
 »

Ma mère, Jacqueline, a bien voulu, elle aussi, se livrer à l’exercice :

« Marcelle était à la fois en marge et au cœur de la famille. En marge car, cousine de mon père au second degré, donc éloignée à mes yeux par la parenté mais, plus encore, par la personnalité : "C’est une originale", entendais-je dire souvent.
Elle avait été la secrétaire de Clémenceau, elle écrivait, elle faisait partie de l’association des "Femmes européennes", et l’idée d’une femme, sinon libre, du moins un peu plus libérée qu’alors, n’était pas pour lui déplaire.
Elle était aussi au cœur de la famille car nous l’aimions tous et elle nous aimait tous, avec une lucidité et une intelligence qui lui faisaient donner à chacun ce dont il avait besoin. Ma sœur Marie-France et moi avons profité de ce don. Marcelle aurait fait un merveilleux professeur.
Quand Marie-France, alors âgée de douze ans, lui a demandé si elle, Marcelle, était née en l’an mille, je l’ai vue dévaler les escaliers de notre maison de St-Cloud, faire irruption, atterrée, dans le salon et s’indigner devant mes parents de l’ignorance de leur progéniture. Elle a pris alors les choses en main et comblé nos lacunes.
Je lui dois de très bonnes notes, grâce aux citations puisées dans les innombrables livres de sa bibliothèque.
J’allais la voir, rue La Bruyère, dans son appartement à la fois sombre et accueillant et je profitais de son gai savoir.
Marcelle avait la passion de l’amitié, de la poésie, de Proust, du bridge, des animaux et du thé.
Nous sommes nées le même jour et je partage avec elle l’amour de Proust et du thé.
J’ai découvert, à la fin de sa vie, qu’elle était très jolie. Longtemps, une teinture rousse l’avait vieillie et enlaidie. Quand elle l’a abandonnée, ses cheveux blancs ont révélé la douceur et la finesse de ses traits.
 »

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