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l’autobiographie en bande dessinée

réponses à huit questions sur l’autobiographie :
edmond baudoin, max cabanes, julie doucet, will eisner, jean-christophe menu, fabrice neaud, joe pinelli, art spiegelman et lewis trondheim

Une série d’auteurs mettant leur propre vie en scène dans leurs bandes dessinées répondaient en 1996 aux huit mêmes questions.

Pourriez-vous préciser pour quelles raisons vous avez entrepris de réaliser des bandes dessinées à caractère autobiographique : événement d’ordre privé, influence d’un autre auteur, occasion éditoriale...?

Edmond Baudoin

Je ne connais pas les raisons qui ont fait que je réalise des bandes dessinées à caractère autobiographique. Ce que je sais, c’est que ma première histoire en 44 pages, Passe le temps, est une espèce de comble de l’autobiographie puisque je me mettais en scène à 8 ans, 15 ans, 30 ans et vieillard. Je sais aussi que, quand j’avais entrepris ce travail, ma réflexion avait été : « Le premier livre d’un auteur est souvent autobiographique, tu vas ainsi épuiser la question ! » Je me trompais.

Max Cabanes

Lorsque je décidai de travailler sur la série Dans les villages, il fut question de créer une histoire avec la matière de mes rêves, dans le but qu’un « sens caché » finisse par se révéler, à la fois pour moi-même et pour le lecteur. Un certain nombre d’éléments de ma vie intime s’installèrent peu à peu, à mon insu, en filigrane. Si cette série avait l’apparence d’un conte onirique, fantastique, un peu flou, décousu, elle se révéla bientôt être un miroir de ma vie réelle avec, parfois, beaucoup d’acuité, de fulgurance même.
C’est tout naturellement que je me mis, ensuite, à travailler sur Colin-Maillard. Je sentais qu’il m’était enfin possible de parler de mon enfance, comme « animé », adossé aux fondations que j’avais la sensation d’avoir déterrées dans les villages. À ce moment, je ressentais fortement que c’était l’instant idéal pour recadrer mon début de vie, pour exprimer des choses enfouies, probablement communes à d’autres personnes.

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Passe le temps
© Edmond Baudouin

Julie Doucet

Je dois dire que je ne me suis jamais considérée comme une auteur autobio. On m’a mise dans cette catégorie parce que je me dessine moi-même comme personnage principal. C’est sûr qu’il y a beaucoup de « moi-même » dans mes BD, mais il y a aussi une sacrée part de fantaisie ! Ce n’est que récemment que j’ai fait des BD 100 % autobiographiques... J’ai l’impression que j’étais arrivée au bout de mon style de BD, que j’avais besoin de changer de peau. La BD autobio est un peu pour moi un passage... nécessaire.

Will Eisner

Mes bandes dessinées ne sont pas intentionnellement autobiographiques, sauf une : Voyage au cœur de la tempête. Mon matériau, c’est l’expérience humaine. En faisant partager mes observations au lecteur, si je veux être crédible, je dois m’appuyer sur ma propre expérience. Je tiens à souligner que je ne suis pas un moraliste, seulement un observateur, un témoin. Mon travail s’apparente au reportage. Je suis toujours sous l’influence des grands auteurs de nouvelles des années trente. Quant au dessin, pour moi il est indissociable de l’écriture. J’écris avec des images... dès lors, le style et la technique sont secondaires.

Jean-Christophe Menu

J’ai très tôt réalisé des bandes dessinées, et très tôt eu un penchant pour l’introspection qui s’est manifesté dès l’enfance sous formes de journaux intimes. Il m’est arrivé dès cette époque de transcrire en bande dessinée des évènements de nature autobiographique, tels des potacheries collégiennes, ainsi que de transposer dans mes fictions ordinaires des évènements réels (par exemple, vers 12 ans, un long moment gardé chez moi par mes grands-parents). Je me représentais aussi déjà fréquemment un peu partout. Je ne pense donc pas que cela ait été une décision d’avoir mêlé un peu plus profondément bande dessinée et autobiographie. Peut-être que le véritable déclic a été de rendre cet alliage véritablement public.
Juste avant la création de Lapin, je me sentais dans une crise narrative. Je ne faisais plus que des espèces d’anti-histoires. Le recours à l’auto-biographie a été pour moi un ressourcement aussi bien qu’une sorte d’aboutissement synthétique de différentes facette de ma personnalité. Entre les deux, il y avait aussi eu ces quelques entrechats que forment les récits de rêve transposés en bande dessinée.

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Livret de Phamille par JC. Menu
© L’Association

Fabrice Neaud

Je suis pas venu à la bande dessinée autobiographique par la bande dessinée. C’est un concours de circonstances. Tout d’abord la rencontre d’un ami fondateur de l’association Ego comme x (Loïc Néhou), qui m’incita à en faire, sur le témoignage d’auteurs que j’ignorais. En fait, j’en faisais déjà sans m’en rendre compte et je croyais ça impubliable. Je croyais qu’il fallait déguiser la réalité vécue pour faire passer la sauce. Puis je me suis aperçu qu’au lieu de faire 40 pages pour dissimuler un seul détail autobiographique, je pouvais en faire 10 en en assumant dix fois plus. Une série d’événements personnels a fait le reste.

Joe Pinelli

Je ne savais rien faire d’autre et c’est encore le cas. Je crois. Mais c’est pas sûr. Il fallait saisir le problème par un bout. Quoi raconter ? Comment ?

Art Spiegelman

Par narcissisme. Égocentrisme. À cause de Justin Green.

Lewis Trondheim

Mon expérience autobiographique a débuté dans Logique de Guerre Comix (L’Association, nov. 1990) par deux planches dans lesquelles j’ai accumulé sur plusieurs jours des « j’aime / j’aime pas », puis dans Lapin No.3 où j’ai réalisé une planche d’après le système de Georges Perec « Je me souviens », que j’ai ensuite déclinée, sur une deuxième planche, en « Je ne me souviens pas »... J’ai fait ces deux séries de planches simplement par jeu (genre : je me défie de faire des pages rien qu’avec des j’aime / j’aime pas) et pour le plaisir d’accumuler des petites cases. Et puis c’était rigolo à faire... Mais pas une seconde je ne me suis rendu compte que je commençais à faire de l’autobiographie. Quant à l’Approximate Continuum Comics (6 numéros de 24 planches, aux éd. Cornélius, de mai 1993 à octobre 1994, réunis dans un recueil sous le titre Approximativement), je m’y suis lancé surtout par occasion éditoriale. Ça faisait un moment que j’avais envie de faire un truc libre, tout seul dans mon coin, et l’occasion a fait le larron quand les éditions Cornélius m’ont proposé un trimestriel à remplir comme je voulais tout seul. Ce qui est marrant, c’est qu’au début je n’avais aucune intention de faire tout le comic autobiographique, je comptais mélanger avec des planches de fiction, des rêves, des improvisations, et tout ça aurait été relié par des séquences de vie réelle. En fait, la vie réelle (et intérieure) a pris le pas sur le reste, et cela sans doute parce que c’était une nouvelle forme de narration que je n’avais pas explorée et que ça m’amusait de voir si j’étais cap.

Avez-vous eu du mal, au début, à vous représentez vous-même ? La façon dont vous vous dessinez évolue-t-elle avec le temps ? De quelle façon et pourquoi ?

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Lewis Trondheim
© Cornélius

Edmond Baudoin

Je n’aime pas beaucoup les traits physiques de ma personne, ni ma taille, ni ma corpulence, rien. Mais je sais qu’on ne peut pas y échapper. Il m’est arrivé, comme dans Le Portrait (Futuropolis, 1990), de mettre en scène un ami barbu et chauve. Le résultat n’est pas évident.

Max Cabanes

Je n’ai jamais cherché à me représenter de façon très précise, photographique. J’ai fait en sorte de me dessiner subjectivement, avec une distance, une sorte de portrait sentimental, qui correspondait mieux, certainement, à l’idée du petit garçon que j’avais pu être. Ensuite, avec l’album Les Années pattes d’eph’ , j’ai dû, par la force des choses, me représenter avec quelques années de plus, adolescent. L’évolution y est mécanique, obligatoire, en fonction de la chronologie, et, donc, probablement sans intérêt notable de ce point de vue.

Julie Doucet

Non, ça n’a pas été difficile du tout, je dirais même que c’était tout à fait naturel pour moi... Je me suis choisie comme personnage principal sans même y penser... La raison en est peut-être que, vu que je suis une fille, c’était un minimum que j’utilise un personnage féminin, alors... Je ne crois pas que la façon dont je me représente ait trop changé...

Will Eisner

C’est toujours difficile pour moi de me dessiner. C’est pénible de se représenter avec autant de réalisme, comparé à ce que dessinent les autres ; mon approche est, à ce propos, sans prétention. Cela dépend aussi du genre de biographie qu’on met en images. J’essaie de me peindre moi-même dans l’esprit de l’époque où j’inscris mon récit.

Jean-Christophe Menu

J’ai pu distinguer plusieurs étapes entre ce que j’appellerais « autobiographie directe » et « autobiographie indirecte ». La première voie est d’après nature, ou en « caméra subjective ». Elle s’apparente au carnet de voyage, structuré sous la forme planche. Donc, en principe, je ne m’y représente pas, sauf si je tombe sur mon reflet. Je ne suis présent que par ma voix en texte off (par exemple dans Helsingissa Oleskelu). La deuxième voie est une mise en scène, une mise en narration. Elle transpose l’autobiographie dans la convention de la bande dessinée humoristique ou réaliste. Ici, il faut se représenter, mais tel un personnage de BD, ce qui est très différent d’un autoportrait. Pour moi, les paramètres de ma représentation sont toujours variables, parce que je suis très variable d’une situation à une autre. Je peux passer de la tentation franchement autoportraitiste, au schématique le plus abstrait et anti-ressemblant. Tantôt dedans, tantôt dehors...

Fabrice Neaud

En soi, mon image ne me pose pas de problème. C’est l’idée de me représenter qui en est un. J’essaie d’éviter au maximum cette représentation, pour une raison de point de vue. Dans une autobiographie, il est logique de n’être, de facto, qu’en « caméra subjective ». C’est une question de phénoménologie. Comment se voir en dehors de soi ? L’autobiographie, par essence, devrait permettre cette gymnastique, mais se représenter ou non donne déjà le ton sur lequel on pense l’autobiographie : faire de soi un « héros » extérieur qui vit un certain nombre de péripéties, ou bien être au plus près de soi-même. La représentation de soi est déjà un parti-pris.

Il me semble plus juste de me représenter le moins possible ; je ne peux me situer en dehors de moi-même. Paradoxalement, je me sens beaucoup plus objectif à n’être que subjectif. Lorsque je me dessine, c’est pour mettre une distance. Je crois que cela correspond à ce qu’on nomme en littérature « le point de vue de Dieu », un point de vue où le narrateur est le maître absolu des informations et du dessin de ses personnages, ce qui n’est pas du tout le cas du diariste. Se dessiner, c’est donner une évaluation de soi comme axiome, alors que cette évaluation est justement l’objet même de l’autobiographie, au plus, une hypothèse de travail : c’est donc quasiment placer la charrue avant les bœufs.
Mais tout ça reste un peu abstrait. En règle générale, je me représente le moins possible. Ma représentation intervient quand je veux objectiver une situation, et non pas pour raconter mon point de vue. Il ne faut pas oublier que dessiner quelqu’un, c’est le réifier, en faire une chose, un objet : c’est le péril même de la conscience vis-à-vis des autres consciences, c’est aussi ce qui fait la vertu cathartique de l’autobiographie ! Baudoin réduit le problème en se représentant souvent de dos, comme un personnage de G.D. Friedrich. Trondheim se transforme en perroquet, ça donne un petit côté La Fontaine à ses récits, ce qui n’est pas déplaisant et colle assez à son aspect moraliste, qu’il essaie justement d’exorciser. J’essaie d’être diariste au sens strict : pas besoin de me représenter, puisque c’est moi qui parle.

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Fabrice Neaud, Journal
© Ego Comme X

Joe Pinelli

A : jamais, j’ai une tête facile.
B : sans cesse, selon la bouffe, la bibine, les soucis, les heures de sommeil, de soleil, les dettes, ma femme...

Art Spiegelman

Oui. C’est toujours difficile. Je n’arrive pas à rendre les ressemblances. Au bout de treize ans, j’ai fini par apprendre à dessiner cette tête de souris, mais (soupir), c’était aussi la fin de l’histoire.

Lewis Trondheim

La première fois que je me suis représenté, c’était pour le carton d’invitation pour la fête du premier de l’an à l’atelier Nawak, j’avais dessiné tous les membres de l’atelier et je m’étais fait avec une tête de chat. Puis je trouvais que ça ne me ressemblait pas et, plus tard, j’ai crobardé un oiseau. Un oiseau un peu trop maigre de visage au début et que j’ai épaissi au fur et à mesure des comics afin de plus cadrer avec la réalité. C’est d’ailleurs bizarre d’avoir voulu cadrer avec la réalité, d’essayer de faire ressemblant, alors que je dessine en animalier « gros nez ».

Vous est-il plus facile d’évoquer des périodes déjà anciennes de votre existence (enfance, adolescence) ou de travailler en prise directe sur le présent ? Pourquoi ?

Edmond Baudoin

Je ne sais pas quand j’ai commencé à mettre en scène le présent. Quand j’ai commencé enfant à me raconter des histoires, à rêver, je mettais en scène ce que je vivais en me disant toujours : « Un jour, je le raconterai ». Aujourd’hui ce passé est présent. Je navigue dans le temps de ma vie sans difficulté. Passé, présent ne sont qu’une totalité.

Max Cabanes

Travailler en prise directe sur le présent représente quelque chose d’insurmontable, une sorte de confrontation avec le sphinx ! Quelque chose comme de l’indécence, une fatale étourderie. Mon appréhension du réel immédiat passe par divers sentiments comme, disons, le colmatage des brèches, le bénéfice du doute, la pirouette, l’arrêt sur image... Pour pouvoir digérer, disséquer, analyser, pas de droit à l’erreur, sinon tu reviens à la case départ, et, pendant ce temps, le « réel » continue ! La principale difficulté vient peut-être du fait que lorsqu’on vit, on ne peut pas en même temps se décrire, se transmettre, se « court-circuiter », en somme. Le passé, lui, est figé (?), un livre illustré, Il n’y a qu’à tourner les pages, tous les indices sont présents, rassemblés pour toujours. Bien sûr, il y a aussi une part de flou, d’incertain ; mais c’est « travaillable », Une comparaison m’a toujours intrigué : entre deux photos, l’une très ancienne et l’autre récente, représentant le portrait de deux personnes (et quel que soit leur rayonnement personnel sur le cliché), c’est toujours la plus ancienne qui me semble détenir le mystère, le sens, qui me fascine.

Julie Doucet

Comme je disais, j’ai fait très peu de vraie autobio... Celles que j’ai faites relatent ma vie d’il y a dix ans. Mon introduction à la vie adulte, en fait. Pour le reste, c’est plus le présent. Vu que c’est pas trop près de la réalité, j’ai pas de problème à en parler mais sinon, ça prend définitivement du recul, je trouve... Souvent parce que, quand je vivais les situations en question, je trouvais pas ça drôle du tout et j’aurais été complètement incapable d’y voir un certain... humour...

Will Eisner

C’est toujours plus facile d’inventer à l’intérieur du passé que lorsqu’on écrit sur la réalité. Le passé ne change pas et on peut donc y inclure un élément ou une indication plus vraisemblable que lorsqu’il s’agit du futur. Comme je travaille dans une optique réaliste, je me penche naturellement sur le passé. Dans l’autobiographie, l’enfance est facile à évoquer, parce que les souvenirs liés à elle sont vivaces. Dans le cas de Dropsie Avenue, mon œuvre la plus récente, j’ai combiné recherches historiques et les informations tirées de ma propre vie.

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Eisner, Voyage au coeur de la tempête
© Glénat

Jean-Christophe Menu

Les deux m’intéressent. J’ai une préférence pour la prise directe sur le présent (que ce soit d’après nature ou aussitôt transposé), car tout y est plus vrai et plus entier. Quand on évoque le passé, il y a obligatoirement une deuxième époque (celle de la réalisation) qui vient se loger dans le récit, et dont il faut tenir compte. En revanche, la mémoire a déjà fait son travail de tri concernant les épisodes du passé, ce qui permet de mettre en scène des éléments de manière plus distante, presque comme si c’étaient des éléments de fiction.

Fabrice Neaud

Je préfère parler au présent, pour des raisons de documentation et pour celles que j’ai évoquées plus haut. Le présent a pourtant ce qui pourrait passer pour un handicap, il réduit la distance. Mais l’autobiographie n’est pas un traité de vertus où l’on transmet quelles leçons on a tiré de la vie, ceci est un constat qui ne regarde pas le lecteur et que l’on fait après, sur la base de ce qu’on a écrit ou dessiné. Celui qui veut transmettre les leçons qu’il a tiré de son expérience ne fait pas d’autobiographie, il écrit ses Mémoires. Je ne souhaite pas faire partager un passé riche en apprentissage, je ne suis rien pour ça. Je dessine pour qu’on me regarde, aujourd’hui.

Joe Pinelli

Les deux simultanément, par impatience. Ni l’un ni l’autre. C’est un flot.

Art Spiegelman

Le passé est plus facile à distiller sous forme narrative. Le passé récent et le présent sont plus incohérents, mais j’ai fait aussi bien les deux que ni l’un ni l’autre.

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Portrait de groupe, par Trondheim
© Cornélius

Lewis Trondheim

En l’occurrence, j’ai surtout travaillé sur le passé proche, de la veille aux quatre mois précédents. C’est ce qui m’intéressait le plus de raconter, et cela sans doute parce que je pouvais plus facilement fouiller dans les méandres de mon cerveau et y découvrir mes raisons d’agir. Et puis mon enfance et mon adolescence n’ont pas été spécialement riches en événements, et en plus, j’ai une assez mauvaise mémoire. À un moment, malgré tout, j’étais à ma table de travail à ne pas savoir quoi faire et je me suis dessiné en même temps à ma table de travail à ne pas savoir quoi faire, c’est le seul moment de présent que j’ai pu dessiner sur le vif, et encore, quand je dessinais, je n’étais plus à rien faire. En fait, on ne peut jamais être en direct, tout est différé et en plus traduit et retranscrit dans le langage de l’auteur, on ne peut pas avoir la force véridique d’un documentaire audiovisuel. Parfois je m’en plains, parfois je trouve ça mieux. Les deux côtés ont leurs avantages mais pour l’autobiographie (littéraire ou BD), il y aura toujours un doute dans l’esprit du lecteur quant à la véracité de ce que l’on raconte... On me demande régulièrement si ce que j’ai écrit est vrai, et des fois, on me demande si c’est vraiment vrai... alors que bon, je ne raconte pas des choses spécialement ahurissantes

Jusqu’à quel point interprétez-vous la réalité ou, au contraire, cherchez-vous à être exact, c’est-à-dire fidèle aux faits, aux lieux, aux impressions vécues ? Le personnage qui vous représente est-il complètement vous, ou avez-vous « inventé » un personnage de bande dessinée auquel vous auriez seulement prêté quelques traits autobiographiques ?

Edmond Baudoin

Je cherche à être exact avec la réalité… Mais qu’est-ce que la réalité ? Je suis au plus près. Comme quand on essaie de raconter un événement de notre vie à des amis. Je n’essaie pas d’éliminer ce qui dans cet événement ne me valorise pas. Mais je fais un travail d’auteur. Je supprime ce qui pourrait venir détourner la finalité de ce que je veux exprimer, la « philosophie » de mon livre.
J’invente des personnages qui ont tous bien sûr une part de moi-même. Mais quand c’est le personnage principal, le jeu peut devenir très difficile. Dans Un flip coca, le personnage central est une femme. Bien sûr cette femme, c’est moi. Mais je n’ai pas réussi à dessiner son visage. J’ai été obligé tout au long de l’histoire de trouver des solutions qui m’ont permis de ne pas la dessiner.

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Couma Aco
© Edmond Baudouin

Max Cabanes

Je dirais que je suis fidèle aux impressions de faits, aux impressions de lieux, bref, totalement inexact, du moins en ce qui concerne l’aspect fonctionnel, pour ne pas dire fonctionnaire, ou, même, pourquoi ne pas le dire aussi, perfectionniste débile. Je l’ai peut-être été, mais depuis que j’ai lu Cézanne qui renonçait à ce « fini » qui fait l’admiration des imbéciles, j’essaie de me soigner. Il est normal, donc, que lorsque je parle de moi, ce soit du flou impressionniste.

Julie Doucet

Je suis 100 % moi dans mes BD. J’essaye de rester le plus près possible de la réalité et d’être honnête avec moi-même. Quelquefois je vais omettre un personnage dans une histoire mais c’est tout.

Will Eisner

En autobiographie, on est confronté à nombre de problèmes. Le premier, c’est celui de l’exactitude, de la fidélité. La mémoire est très sélective et la reconstitution d’un fait ou d’un événement ne coïncide pas toujours avec la réalité. L’auteur, certes, dépend de la mémoire et sur elle repose le processus qui permet de restituer la vérité. L’auteur doit s’en contenter. La conscience est un autre problème. Comment évoquer une personne dans une histoire ?
Est-on respectueux de sa mémoire ? Par exemple, lorsqu’on introduit une séquence sur ses parents, est-ce que le portrait qu’on en donne ne risque pas d’être faussé par quelque parti-pris psychologique ? Nous savons qu’aucun enfant ne conserve le même souvenir de ses parents que ses frères et sœurs. Pour les personnages secondaires, je fais généralement une synthèse entre différentes personnes que j’ai connues. Je m’adresse à un public qui a une certaine expérience de la vie, et je sais qu’il ressentirait la fausseté d’un personnage « fabriqué ».

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© L’Association

Jean-Christophe Menu

L’autobiographie qui ne se voudrait pas exacte ou fidèle ne mérite pas vraiment le terme d’autobiographie. On tombe alors dans le roman-où-il-y-a-forcément-un-peu-de-soi-même, genre tiédasse fort peu recommandable. Par contre, il est évident qu’il y a un travail de tri et de réorganisation. Exemple personnel : dans Agglutinines irrégulières, j’ai pris le parti de me limiter aux événements relatifs aux huis-clos imposés par la grossesse. J’ai écarté la plupart des événements extérieurs, et j’ai articulé les scènes suivant une dynamique interne, et non pas suivant une chronologie réaliste. Mais tout est bien sûr vrai, et d’autant plus vrai ainsi épinglé. Je déteste le « je » qui n’est pas un vrai Je.

Fabrice Neaud

Ce que je fais est censé me représenter... surtout quand je ne me dessine pas (voir question No.2) ! J’interprète au minimum. Mais c’est un faux problème : toute création est interprétation ! Disons que je n’invente rien au niveau des informations (authenticité des personnages, des événements, des dates, etc.). Lorsque je ne peux pas représenter quelqu’un ou une situation, je l’évite ou je le dis. Par contre, je choisis ce que je vais raconter et c’est surtout l’ordre et la façon de le dire qui importe. Il est assez convenu de dire qu’un minimum d’interprétation fait davantage partager une réalité crue, j’en conviens. Mais vraiment, c’est un faux problème : on fait une autobiographie (pas ou peu d’inventions) ou bien on fait un récit autobiographique ; la réponse est contenue dans la question.

Joe Pinelli

A : Je suis d’une maniaquerie totale, donc tout est déformé ; « rien ne se crée, tout se transforme », c’est tout le rapport au réel.
_Qu’est-ce que le réel ? Comment le représenter ? Qu’est-ce que la représentation ?
_B : Complètement. Si je lui ai prêté, je l’ai bien rendu, et lui aussi.

Art Spiegelman

Je cherche à être exact.

Lewis Trondheim

Je tiens à rester le plus proche possible de la réalité, de ce qui s’est passé ou de ce que j’ai ressenti. Parfois, il m’arrive de condenser une conversation, ou d’en tirer un élément, ou bien encore de lier en une scène unique deux conversations distinctes mais dont les protagonistes sont les mêmes, et si je me permets de le faire, c’est surtout dans un souci de ne pas ennuyer le lecteur et de garder une bonne densité au récit. Pareil pour les dialogues, ce ne sont pas exactement ce qui a été dit mais l’esprit reste le même. Je triche sans tricher, et puis je me vois mal noter tout sans arrêt. J’avais commencé à le faire lors de mon voyage aux États-Unis et rien qu’à l’aéroport, j’ai sorti mon carnet plusieurs fois pour noter (toujours à cause de ma mauvaise mémoire), et puis très vite je me suis retrouvé à l’affût de tout ce qui pourrait être intéressant à raconter, à voir. Je n’étais plus moi-même, je ne profitais plus de mon voyage, alors pour ne pas me gâcher mes vacances, j’ai immédiatement laissé tomber mon carnet, mes notes, et j’ai pris l’avion.
En clair, je tâche de rester lisible, de rythmer le récit et d’être amusant autant que possible. Et pour cela, il y a plein de choses que je passe sous silence ou que je censure. C’est peut-être en ça que mon travail autobiographique est malhonnête, je prends des morceaux choisis de ma vie et j’arrange pour les rendre lisibles. Quant au personnage qui me représente, c’est bien moi, mais une partie de moi seulement...

Existe-t-il un « domaine réservé » que vous vous interdisez d’aborder ? Pour quelles raisons (pudeur, crainte de la réaction de vos proches...) ?

Edmond Baudoin

Pour l’instant, j’ai évité d’aborder mon rapport avec mes enfants. Ils sont dans mes livres, mais comme « en promenade », en visiteurs. Le problème de la paternité reste dans les limbes. Je sais qu’un jour je devrai m’y atteler. En ce qui concerne la pudeur, je n’ai pas de crainte avec mes proches ou ceux qui l’ont été. Si on essaie d’être juste, on ne peut pas faire du mal, je crois. Si on en fait, c’est à l’évidence que l’on n’a pas atteint ce que l’on cherche avec « le juste ». Il m’est arrivé de ne pas être à la hauteur de ce que je cherche. Les gens que j’aime et que j’ai aimés ne m’en ont pourtant pas tenu rigueur. Je montre souvent mes travaux à ceux que j’ai mis en scène avant de publier le livre à venir.

Max Cabanes

La réalité immédiate, bien sûr. La politique, le social, où les bonnes questions sont très difficiles à poser, et je ne vous parle pas des réponses.

Julie Doucet

Ouais... LA FAMILLE !... et aussi mes amis les plus chers... mais surtout la famille... vu qu’on n’écrit pas des histoires pour dire que tout va bien... hum... la décence aussi...

Will Eisner

Naturellement, il y a dans toute vie des « zones interdites », qu’on ne peut révéler. Mais cela dépend de la nature de l’autobiographie. Le but de mon œuvre était de relater une expérience plutôt que de restituer des émotions intérieures. En tout cas, je n’avais pas de choix, sinon de révéler mes réactions avec honnêteté.

Jean-Christophe Menu

Le travail autobiographique est une curieuse dialectique entre l’exhibitionnisme et la pudeur. On ne peut jamais vraiment tout avouer, même si en théorie il faudrait le pouvoir. J’observe cependant que plus je pratique l’autobiographie, moins j’ai l’impression d’avoir de tabous. J’arriverai peut-être, un jour, à ne plus en avoir aucun... Tout devrait pouvoir être traité et ce avec la plus grande sincérité, ce qui suppose forcément des froissements de l’entourage et de soi-même, donc des tas d’ennuis en perspective...

Fabrice Neaud

Si ça ne tenait qu’à moi, je dirais tout.
On m’a plus souvent reproché d’en avoir trop dit que pas assez. Pourtant j’en tais davantage que je n’en dévoile, La pudeur serait-elle le silence absolu ? Une vertu qui ressemble alors davantage à une autocensure. J’ai un domaine réservé, oui. Ce que je n’ai pas dit. L’intérêt de médiatiser ce genre de travail, c’est bien justement d’avoir affaire à un média, alors que la pudeur est affaire de comportement, donc d’immédiateté. Si, donc, je choisis de taire certaines choses, c’est moins par pudeur que par pudibonderie, donc censure. Je peux parler d’une crainte de la réaction des proches. Mais là aussi, on se heurte à un faux problème. Les vrais proches savent et ne reprochent rien : j’ai une réserve quant aux informations que je divulgue. Je demande systématiquement l’avis aux personnes concernées par mes histoires. Le problème est que l’avis change selon les personnes et avec le temps. Je n’ai jamais pu établir de règles.
Il existe des situations paradoxales : dans le cas d’un conflit, par exemple, avec quelqu’un, lui demander son avis pour en parler dans mon journal, et c’est déjà en modifier les modalités. Ainsi, soit le conflit se résout, et il n’est plus besoin que j’en parle, soit il ne se résout pas, et je ne peux pas en parler puisque l’autre peut, en droit, m’interdire de le faire. En effet, comment accepter, de quelqu’un à qui on s’oppose, qu’il donne son avis sur cette même opposition, et l’autoriser, par la même occasion, à présenter l’avis contraire, sans devoir lui faire confiance, confiance qui, justement, n’existe pas puisqu’il y a conflit ? Dans tous les cas où je souhaite décrire une situation difficile, je m’oppose à la censure de l’autre. Si j’ajoute que toute autobiographie puise une grande partie de son sens surtout dans l’existence de conflits irrésolus (avec autrui), il devient impossible d’en faire. Seule solution, encore : se taire définitivement (ce qu’on appellera pudeur, à tort) ou transgresser l’interdit d’autrui. Le choix est d’autant plus difficile que la gravité des situations est proportionnelle au besoin d’en faire quelque chose. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Quand la situation est totalement désespérée : oui.
Car alors seulement on n’a plus rien à perdre qui n’ait déjà été perdu, et l’effet cathartique peut agir. En conclusion, si me raconter c’est encore censurer le pire, qui me racontera ? Ainsi, je ne me donne pas de domaine réservé qui ne soit tout simplement censuré par les autres, ou par un quelconque sentiment de culpabilité : chose dont l’acte de création n’a que faire. Il serait étonnant que mon entourage puisse exiger de mes récits autobiographiques la réserve qu’ils exigent déjà dans le quotidien ! Cela arrive. On fait des compromis. Mais cela m’agace profondément de devoir m’automuseler sur le terrain même où tout devrait pouvoir être dit sans gêne. En autobiographie ou ailleurs, je souhaite pouvoir tout dire. Si j’agis dans le champ de l’art, alors celui-ci est roi : il règne seul, ou il abdique. La pudeur n’a pas à lui suggérer de monarchie constitutionnelle.

Joe Pinelli

A : le sexe.
_B : par décence.

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© Pinelli & A.P.J.A.B.D

Art Spiegelman

La zone interdite est la partie qui m’intéresse. La peur bien sûr est toujours là.

Lewis Trondheim

Je ne dis pas tout parce que je suis pudique.
Je n’ai aucune envie d’aborder les conflits que j’ai pu avoir avec d’autres personnes, parce qu’un seul point de vue serait représenté et ça manquerait d’honnêteté. Je n’aborde pas non plus ma vie intime (relation personnelle et sexuelle avec ma femme), parce que ce n’est pas un propos qu’il m’intéresse de délivrer (à moins d’y mettre humour et dérision... tiens, c’est peut-être une bonne idée, il faudra que j’y réfléchisse), parce que ma bonne éducation catholique fait des blocages et enfin parce que je suis prêt à me livrer, moi, en pâture aux lecteurs (ça a été un choix) mais je n’ai pas à y jeter d’autres personnes qui me sont chères.

Dans quelle mesure diriez-vous que la pratique de la bande dessinée autobiographique a sur vous des effets cathartiques, voire thérapeutiques ?

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Maus, Art Spiegelman
© Flammarion

Edmond Baudoin

Ils sont évidents, me dépassent souvent. Je ne peux pas répondre à cette question. Il faudrait faire un livre. Quand j’ai écrit Le Premier Voyage, c’est après l’avoir publié que j’ai compris que j’étais dans ce voyage ; c’est ainsi pour presque tous mes livres.

Max Cabanes

Pour que la bande dessinée autobiographique ait des effets thérapeutiques affirmés, encore faudrait-il ne pas gagner sa vie avec. Il m’arrive de penser qu’elle « m’aide à vivre », mais comment choisir entre les deux sens de cette expression ? Après tout, « gagner sa vie » est remarquable dans son double sens.

Julie Doucet

Ouais, je peux dire que la BD autobio a un effet thérapeutique sur moi... définitivement... Le fait de parler, de coucher tout ça sur le papier... te débarrasse une fois pour toutes de ces souvenirs.

Will Eisner

Réaliser Voyage au cœur de la tempête équivalait pour moi à deux années de thérapie. Le processus d’exhumation des expériences depuis longtemps oubliées conduit à réexaminer toutes les zones d’ombre de sa vie. Mais cela peut donner à l’auteur un sentiment de paix intérieure.

Jean-Christophe Menu

Toute confession a un effet libérateur. Le travail autobiographique peut s’apparenter à une psychothérapie. La différence est qu’on ne s’adresse pas à un individu seul dont c’est le métier d’écouter. En publiant, on jette une bouteille à la mer sans du tout savoir si on recevra un quelconque secours sur son île déserte. Mais j’ai l’impression, personnellement, d’avoir résolu certaines choses en les rendant ainsi publiques. Il y a un drôle d’effet pervers à mettre ainsi sa vie à la portée de tous. Si par exemple un inconnu me demande des nouvelles de mes philles, je me demande toujours quelle connaissance nous pouvons avoir en commun, mais je n’imagine jamais qu’il puisse connaître leur existence par mes bandes dessinées.

Fabrice Neaud

Si j’avais le choix entre « guérir » de mes histoires ou bien les raconter, je choisirais la première solution. Je passe le détail de la perte d’humanité avec un tel procédé, je ne suis pas un idéaliste : je sacrifierais la mienne sans problème si c’était le prix à payer pour abandonner l’angoisse. Je suis extrêmement sensible à la critique portée sur mon travail. Pour moi, elle me paraît souvent aussi indécente que de parler de la posologie d’un médicament devant un malade en phase terminale. Ce que je viens de dire peut paraître scandaleux, mais croire à ce scandale, c’est oublier combien nous crevons tous de l’effroyable banalité du mal qui nous entoure, et que, quasiment, seule l’autobiographie peut débanaliser.
L’autobiographie est cathartique dans le sens où elle permet un processus de réification. Les personnes réelles deviennent peu ou prou, des personnages. Et alors, on finit par lire sa propre vie comme une simple histoire, et donc par prendre du recul sur les événements. Je parlerais davantage de catharsis que de thérapie. On ne peut pas à proprement parler de « guérison » avec l’autobiographie, mais plutôt de sublimation. Tout au plus puis-je jeter les bases d’un nouveau dialogue (avec mon entourage, le lecteur). Avec l’autobiographie, tout en objectivant les situations, je maintiens une dynamique collée à ma vie. Je dessine les gens pour vivre psychiquement un peu plus à leur côté. C’est l’inverse du fantasme (qui est l’invention d’une histoire en ma faveur). Je me contente de décrire en essayant de comprendre. Je crois, dans mon cas, que l’autobiographie est une alternative directe au suicide.

Joe Pinelli

Dans une mesure complète. J’en suis de plus en plus perturbé.

Art Spiegelman

Pas du tout. Je ne suis même pas certain qu’une psychothérapie soit thérapeutique.

Maus, Art Spiegelman

Lewis Trondheim

Évidemment, si je me suis exposé ainsi c’est en partie pour essayer de mieux comprendre qui j’étais et comment j’agis pour enfin tenter d’aplanir mes défauts. Le fait d’écrire les choses les rend plus claires. De là à ce que ça ait fonctionné, je ne peux pas vraiment dire... Je pense que oui, je me comprends un peu mieux mais comme dit Johnny : « Un homme, ça ne change pas. Un homme, ça vieillit... »

Selon vous, en quoi les autobiographies dessinées se différencient-elles des autobiographies littéraires et autres écrits intimes ? Est-ce qu’elles disent la même chose autrement, ou est-ce qu’elles permettent d’exprimer certaines choses qui ne pourraient être dites autrement qu’en dessin ?

Edmond Baudoin

Il y a une grande différence entre l’autobiographie littéraire et celle que je pratique avec le dessin. Il y en a moins pour des auteurs comme Crumb ou Spiegelman, qui caricaturent leurs personnages ou font des animaux à la place des hommes.
L’écriture est toujours abstraite. Si je décris ma mère, les choses restent abstraites. Si je m’assois à côté d’elle et que je la dessine, c’est elle qui est imposée au lecteur et surtout à moi-même. Aucune échappatoire. La confrontation est terrible. Avec Éloge de la poussière, il m’est arrivé de pleurer en collant l’image de ma mère dans la page. Je pense bien sûr que Crumb, Spiegelman ou des écrivains ont aussi ce déchirement, ailleurs. Ils explorent d’autres domaines. Je suis certain que ce que le lecteur appréhende comme une pudeur de l’auteur est en réalité le mur infranchissable devant lequel il se trouvait au moment où il mettait en place son travail. Je crois aussi que c’est en allant au bout de ce mal qu’on est dans l’universel. « Gratter jusqu’à l’os », dit mon ami Frank. Mais qu’on fasse de la danse, de la musique, de la peinture, de l’écriture, de la bande dessinée, on est tous confrontés à cette difficulté. Pourquoi fait-on cela ?

Max Cabanes

Il est impératif que le dessin dise les choses autrement, sinon, comment le justifier ? Mais je ne pense pas, à part de rares exceptions, que le dessin de bande dessinée prouve son langage (ne doit-il pas se redéfinir par son mariage au texte ?). Il faudrait pour cela un grand courage de la part des auteurs, abattre les compromis de toutes sortes, les alliances avec le cinéma, la littérature, la peinture, etc.

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Colin-Maillard, Max Cabanes
© Casterman

Julie Doucet

Je dirais plutôt que les autobios littéraires peuvent exprimer des trucs différents et plus complexes. Mais c’est sûr, pour moi c’est deux médias qui ne se comparent pas.

Will Eisner

Il n’y a pas de différence fondamentale entre une autobiographie ordinaire et une autobiographie en bande dessinée. Quoi qu’il en soit, la structure du genre a un impact considérable sur les zones profondes à l’intérieur desquelles fonctionnent l’auto-examen et la remémoration. Il est clair qu’un médium graphique réduit la possibilité de recourir à l’abstraction. Nous avons juste commencé à comprendre les potentialités de la bande dessinée comme véhicule pour des thèmes aussi pluridimensionnels que l’autobiographie. C’est, selon moi, la mission la plus exigeante qu’on puisse imaginer pour une bande dessinée. Les bandes dessinées autobiographiques contribueront à la sophistication du genre.

Jean-Christophe Menu

L’autobiographie en bande dessinée comporte à la fois plus et moins de possibilités que l’autobiographie écrite. Moins, parce que le volume du texte est limité, et plus, parce que l’apport du dessin est inégalable. À l’arrivée les paramètres sont différents. L’autobiographie en bande dessinée est une sorte de combinaison entre le texte intime et le dessin ou la peinture sur le motif (portrait ou nature morte). On avait d’un côté un Matisse qui peignait sa famille à l’huile, et d’autre part un Jouhandeau qui rédigeait ses Chroniques maritales. Il faut maintenant accepter le fait que grâce à la bande dessinée, la synthèse des deux est possible et riche de potentialités.

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Livret de Phamille par JC. Menu
© Menu et l’Association

Fabrice Neaud

La question revient tout simplement à demander s’il existe une spécificité de la bande dessinée par rapport aux autres arts. La réponse sera valable pour toute celle-ci. Oui, je le crois. Dire que la jonction texte-image crée quelque chose de singulier est assez pauvre. Je ne sais pas encore ce qui crée la spécificité de l’autobiographie en bande dessinée. À en faire, je dirais que l’image m’apporte où le texte se tait et vice-versa, mais c’est encore très insuffisant, je ne saurais répondre ici. Quoi qu’il en soit, il me semble qu’il y a moins de différences entre l’autobiographie en bande dessinée et toute autre autobiographie (littéraire, cinématographique...) qu’entre l’autobiographie en bande dessinée et tout le reste de la bande dessinée.

Joe Pinelli

A : l’outil BD, ses règles.
B : qu’est-ce qui ne peut être dit qu’en dessin ? Dire en dessin...

Art Spiegelman

Toute chose n’existe que par sa forme.
La forme bande dessinée renferme un paradoxe : elle requiert plus de précision et de préparation que la forme littéraire, mais comme l’écriture manuscrite de l’artiste est visible, elle véhicule aussi une plus grande intimité.

Lewis Trondheim

La bande dessinée est une forme de littérature et chaque auteur / écrivain a son langage. Chaque auteur s’exprime avec les outils qu’il a, ou qu’il maîtrise. Maintenant, dire les différences entre autobiographies dessinées et littéraires serait comme définir la différence entre un roman d’aventure et une BD classique ou un livre d’humour et une BD d’humour. Y’en a un qui utilise des images et l’autre des mots. Prenez Baudoin par exemple, certaines de ses pages sont plus proches du texte illustré que de la bande dessinée, est-il plus écrivain pour autant ? Et un écrivain autobiographique qui rajoute des photos ou des croquis dans son livre brise-t-il par là la magie de l’imaginaire du lecteur ? Et d’ailleurs, jusqu’où faut-il laisser jouer l’imagination du lecteur dans un récit qui se veut véridique ?... Il serait sans doute intéressant également de confronter l’autobiographie littéraire (dont la BD) à l’autobiographie prise sur le vif par un certain nombre de vidéastes amateurs. Là, c’est leur vraie vie (montée et cadrée) qui est offerte à notre regard, il y a un point de vue mais il n’y a pas de retranscription. La force véridique est toute autre... mais bon, d’accord, c’est un autre sujet.

À côté de vos bandes dessinées, est-ce que vous tenez par ailleurs un journal intime ? Si oui, vous inspirez-vous de ce dernier comme « matière première » de vos bandes dessinées ?

Edmond Baudoin

Je tiens toujours un espèce de journal intime. Mais il est entièrement englouti, au bout d’un certain temps, dans la création de la bande dessinée en préparation.

Max Cabanes

Je ne tiens pas de journal. Simplement, nous sommes tous des « journaux intimes » vivants. La seule difficulté consiste à se « feuilleter » à la demande, mais c’est justement notre travail à tous, nous, les autobiographes.

Julie Doucet

Oui, j’ai un journal personnel. Si je l’ai pas encore utilisé, c’est que dans le temps j’avais pas de journal mais bientôt je vais m’y mettre et ça va chier parce que j’aurai tous les détails, hé hé...

Jean-Christophe Menu

J’en ai beaucoup tenu et j’en tiens encore ponctuellement. Mais ce genre de textes n’a plus tellement d’intérêt humain dès lors que l’on a par ailleurs passé le cap de rendre public, et avec l’apport du dessin de surcroît, certains aspects de sa vie, Ce type de journal « secret » devient à ce moment-là superflu.

Fabrice Neaud

J’ai tenu, adolescent, un journal intime du style : « Tous les malheurs du monde sont pour ma poire si je ne me fais pas mon prof de gym ». Je ne sais pas si ce que je fais aujourd’hui vaut mieux, ou si j’ai seulement enrichi ma syntaxe, En tout cas, faire mon journal, paradoxalement, avec un support considéré comme orienté jeunesse (la BD), me donne l’impression d’être beaucoup plus adulte dans la description de mes états d’âme. Je tiens en fait une sorte de « pré-journal », ni brouillon, ni matière première, sous forme de carnets. J’espère m’approcher de plus en plus de sa forme originale très lâchée. Je le tiens en sachant très bien que je vais en intégrer les informations brutes dans ma bande dessinée. Ce sont des croquis, des esquisses de planches et surtout des textes : tout un travail préalable. Mais je ne peux pas parler de journal, au sens où sa forme n’est pas prévue pour être de la littérature. Mon journal, c’est ma bande dessinée.

Joe Pinelli

A : oui.
B : jamais.

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No màs chorizo
© Pinelli & A.P.J.A.B.D

[Art Spiegelman n’a pas répondu à cette question.]

Lewis Trondheim

Je ne tiens pas de journal intime, mais c’est une idée qui m’intéresse pour l’avenir. Un ami avait commencé l’expérience début 1995 de dessiner une planche par 24 heures en racontant sa journée, ou un moment, ou une conversation, mais il a vite été débordé. Cette forme de narration autobiographique différente me démange. Mais bon, j’avais décidé d’arrêter de faire de l’autobio pour l’instant. On devient vite schizophrène ou mégalo en faisant cet exercice constamment ; enfin, je veux dire, moi,..

Article paru dans le premier numéro de 9ème Art [en janvier 1996, p.70-82.

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