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influences

par Christian Staebler

[Janvier 2014]

Venu à la bande dessinée sur le tard, sans vraiment la connaître, en autodidacte, Edmond Baudoin a pu s’y exprimer sans contrainte, sans le poids d’influences trop marquées, sans être tenu par des codes qu’il ne connaissait pas encore. Il a pu, par cette méconnaissance même et par sa volonté de ne pas se plier aux conventions, y apporter ses propres codes, sa façon de voir, ses procédés narratifs très personnels. Hors des sentiers battus, il a donné un coup de fouet à un média qui retombait, à la même période, dans un certain classicisme. Son influence, sans être toujours flagrante, est capitale sur la bande dessinée actuelle.

À l’heure où l’on parle beaucoup de bandes dessinées d’auteur et de romans graphiques, l’œuvre de Baudoin prend une consistance et une importance particulière. Son apport à la bande dessinée, s’il n’est pas direct et s’avère même parfois difficile à déceler, n’en est pas moins essentiel, notamment dans les œuvres françaises relevant de l’autobiographie et, dans une moindre mesure, du documentaire et du reportage. « On considère également Edmond Baudoin comme un précurseur de la tendance autobiographique… […] Baudoin n’utilisera la première personne pour raconter un véritable épisode de sa vie qu’avec Couma Acò en 1991, avant de devenir l’"aîné" le plus symbolique de la vogue autobiographique qui s’est ensuite développée en France avec la génération suivante [1]. »

la redécouverte de la bande dessinée


Edmond Baudoin est arrivé à la bande dessinée presque par hasard alors qu’il se destinait à la peinture. N’ayant pas connaissance de ses prédécesseurs au moment où il commence à pratiquer ce média, ses influences graphiques et narratives ne sont pas celles de la plupart des auteurs de sa génération. Les questions qu’il se pose, enfant déjà, sont celles d’un graphiste, d’un peintre. Dans Piero [2], qui raconte son enfance et celle de son frère, il n’est jamais question de bande dessinée mais simplement de dessin, d’amour du dessin et de la représentation des choses et des rêves que le dessin aide à construire. « Mon rêve était de dessiner. Pas de faire des bandes dessinées. Je trouvais ça con les bandes dessinées. Des bulles… des trucs… toujours les mêmes personnages. Ça m’embêtait. [3] » C’est donc en graphiste, et non en dessinateur de bande dessinée, qu’il entre dans ce milieu sous l’impulsion de Numa Sadoul. Dès ses premières pages (parues dans Le Canard Sauvage en 1974) c’est avec une approche particulière du noir et blanc qu’il fait ses débuts dans ce métier. Une sensibilité aux équilibres et aux masses lui est propre dès cette période. Un dessin bien à lui des personnages (comme s’ils étaient dans un flou, avec des visages peu reconnaissables mais en même temps réalistes et d’une grande justesse), loin des standards de l’école franco-belge, donne à ses premières planches une poésie et une sensibilité qui seront sa marque de fabrique.
Il n’est guère possible de le rattacher à un auteur ou une école. Son usage des petits traits, des hachures et des abstractions en noir et blanc pourrait le situer aux côtés d’un Bilal ou d’un Mœbius, mais on ressent bien qu’en dehors de cet usage commun d’une technique, rien ne les rapproche. C’est même par rapport à des auteurs comme Bilal ou Mœbius que l’apport de Baudoin est le plus intéressant. Là où, dans les dessins des années soixante-dix, la richesse, la qualité de détails, la complexité et l’académisme faisaient loi, Baudoin amène sa spontanéité, le retour à un dessin libre, qui vient des tripes ; il revient au geste qui fait passer l’émotion, loin de l’esbrouffe et de l’illustration dense.

Il prendra quelques années pour trouver cette spontanéité et pour s’affranchir du consensus de l’époque et des hachures, essentielles dans ses deux premiers albums. Se libérer d’un courant aussi prégnant ne se fait pas facilement, même pour un autodidacte autant en marge que Baudoin. « Je n’ai pas de culture de bande dessinée. J’en lisais peu étant enfant. Je le vois avec mes amis qui font de la bande dessinée, la plupart en sont des admirateurs. Leur monde c’était aussi la bande dessinée. Et je le vois chez les jeunes qui veulent en faire, ils nous regardent comme des demi-dieux. Mais je n’ai aucune connaissance de la bande dessinée. Je l’ai apprise en en faisant. Même qu’au début, j’avais une morgue, j’avais l’impression de tout pouvoir révolutionner. Non pas que je considérais que c’était quelque chose de bêtifiant, ce n’est pas cela, mais je me disais qu’on pouvait faire autre chose que le texte et l’image. À présent j’ai découvert qu’il y avait des anciens qui étaient importants, qui étaient forts et que ce n’est pas une chose aussi facile que cela. Mais c’est en la faisant que je me suis rendu compte de cela [4]. »

Edmond Baudoin, s’il n’a pas plongé dans la bande dessinée étant enfant, s’est très vite passionné pour son moyen d’expression. Il a pris connaissance des œuvres de ses prédécesseurs et suit avec attention, semble-t-il, ce qui se crée autour de lui. Il n’est pas resté à l’écart du genre, ne le pratique pas en solitaire. Il confronte souvent son monde à celui d’autres auteurs. Pour illustrer ses propos, il cite aujourd’hui volontiers les grands auteurs. Ainsi invoque-t-il, à la fin des années quatre-vingt-dix, pour expliciter certaines de ses réponses, Hergé, David B., Rodolphe Töpffer, Art Spiegelman ou Crumb. La bande dessinée le fascine et il cherche à en approfondir la connaissance autant par ses propres recherches, ses propres réflexions, que par la découverte, certes tardive, de ce que d’autres ont pu y apporter. « Autant j’ai découvert la bande dessinée tard, autant je suis aujourd’hui un partisan de la bande dessinée. Je trouve qu’il y a des choses assez extraordinaires qui peuvent se dire avec cette expression de l’écriture et du dessin. […] Il y a des choses fabuleuses à faire avec cette histoire de textes et d’images qui ne racontent pas obligatoirement les mêmes choses, qui sont sur des plans différents. Parce que c’est vrai qu’avec ces trois éléments : le dessin, le texte, et le fait que le dessin et le texte se répondent de case en case, on peut raconter la mort dans la même case où l’on parle de la vie. Et la case suivante dessiner la vie et raconter la mort. Et la case suivante mettre l’Amour là au milieu. Et en trois cases mettre des éléments d’une densité extraordinaire, aussi extraordinaire qu’une page d’écriture. »

Son travail, aussi expressif et personnel soit-il, est aussi un travail de théoricien. Un théoricien qui cherche dans l’usage même de son art les réponses aux questions que cet usage induit. Sa pratique, et sa recherche dans cette pratique, se joue d’ailleurs sur tous les plans de la bande dessinée. Son dessin, qui semble tellement reconnaissable, a connu des changements radicaux au cours des années (passant des hachures faites au rotring à l’utilisation du pinceau avec nuances de gris, en passant par les dessins aux masses noires très franches). Ses textes et dialogues se sont affinés, sont devenus plus précis, avec un ton souvent plus « juste » [5]. Quant à sa narration elle est en constante évolution, partant de récits courts de fiction à chutes, pour revenir vers des récits presque classiques, en passant par tout ce qu’il lui a été possible d’imaginer. C’est dans la narration que Baudoin ne se réfrène en rien et est capable d’aller très loin dans le non-conventionnel, si sa création le nécessite.

Baudoin cherche l’expression pure et tente de trouver ce qui se cache au fond de lui, en allant toujours plus avant dans sa quête. Il semble toujours fasciné par les possibilités de la bande dessinée et regrette qu’elle soit encore souvent mal jugée. Si son travail évolue au fil des albums, son intégrité reste entière à ce jour. Selon les albums, sa recherche se porte parfois plutôt sur le fond, parfois plutôt sur la forme ; parfois c’est un travail sur lui-même, parfois plutôt un travail d’enquête. Ce n’est jamais une redite, même si certains thèmes reviennent plus ou moins régulièrement et que l’ensemble de son œuvre est d’une grande cohérence [6]. Son trait peut se faire plus abstrait ou plus réaliste selon les sensations, les émotions qu’il cherche à faire passer. Dès les premiers albums on peut voir des images plus « expressives », comme l’accident de moto dans La Peau du lézard. Sa recherche graphique n’est d’ailleurs pas réellement une évolution, dans le sens d’un progrès, car il maîtrise son dessin et a intégré ses particularités graphiques depuis ses débuts. Il peut passer d’un style à un autre tout en restant lui-même. Si évolution il y a, elle se situe dans le fait que, dans ses dernières œuvres, il s’autorise plus facilement à utiliser toute sa spontanéité. Cette liberté qui lui permet de créer, souvent d’un jet, des dessins d’une grande force, correspond à une recherche plus intérieure.
Le fait que Baudoin ait découvert la bande dessinée en la faisant, lui a permis d’y prendre toutes les licences, n’ayant aucun a priori. Ce qu’il y a découvert de possibilités a aussi fait grandir en lui une réelle passion pour ce moyen d’expression.

son influence sur la nouvelle génération

Dès 1989, il est conscient de son originalité et de l’approche libre qu’il offre à la nouvelle génération. « L’impact que l’on a dépasse toujours largement le petit cercle des gens qui vous lisent. Aujourd’hui je vois comment, alors que je suis peu lu. Si on regarde la quantité de gens qui ont acheté mes livres, quand on voit parallèlement à cela ce que je représente, même auprès des dessinateurs, des auteurs, les jeunes qui arrivent, les fanzines qui viennent me voir et font des interviews et tout cela, c’est une disproportion énorme et en même temps c’est normal et c’est bien comme cela. Ce n’est pas bien qu’il y ait si peu de gens qui me lisent mais je veux dire qu’il y a un impact de ce que je fais. […] Tout cela va servir à d’autres, qui vont prendre des choses de ce que l’on fait, qui font avancer la bande dessinée, quand même. Ce sont souvent des petits morceaux de choses, peut-être en en faisant autre chose. Donc, on a notre importance. Importance dans le sens d’exister dans ce monde. » Il parle d’impact plutôt que d’influences, sachant pertinemment que c’est sa vision même du genre, les possibilités qu’il y soupçonne, qui seront reprises par d’autres, bien plus que son esthétique ou son coup de pinceau.

Baudoin est conscient de ne pas faire de la bande dessinée « classique », il sait qu’il bouscule les lignes et que ces lignes mouvantes vont ouvrir de nouveaux territoires à d’autres auteurs. Sa contribution est une part de sa motivation et du sens de sa recherche. « Il arrive qu’allant voir une exposition, on découvre qu’on n’est pas seul à chercher avec du noir, avec du blanc, essayer de comprendre. Aujourd’hui, il m’est arrivé en lisant L’absente de découvrir une fois de plus que je ne suis pas le seul. Ça fait du bien. » Pierre Duba, auteur de L’Absente (6 Pieds sous terre, 1999), ne parle d’ailleurs pas plus d’influence, lui non plus : « Je n’ai jamais eu le sentiment que le travail d’Edmond a influencé mon travail, il me semble qu’il y avait plutôt une proximité naturelle dans notre pratique. […] Je suis admiratif de sa longévité, j’ai l’impression qu’il dessine en kilomètre, c’est impressionnant et unique. Nous nous apprécions et je crois que nous avons une tendresse l’un envers l’autre. […] Il me semble qu’Edmond est isolé dans le paysage de la bande dessinée, il est resté farouchement indépendant. Il a certainement influencé beaucoup d’auteurs, mais son style réaliste est intimement lié à son regard sur le monde et… sur "la femme" ! »
C’est peut-être bien là le cœur de ce jeu d’influences : cette liberté que Baudoin s’est offerte à lui-même, il a permis à d’autres de la prendre, chacun à sa façon. En faisant comprendre que l’on pouvait créer autrement, sans respecter les codes, sans suivre de courants, sans tabous ni autocensure, Baudoin a participé de manière fondamentale à l’évolution de ce moyen de communication qui devient ainsi un moyen d’expression.
Troubs évoque aussi l’importance du travail de Baudoin : « Il a été un des tout premiers, sinon LE premier, auteur francophone à faire de l’autobiographie. Il a toujours cherché de nouvelles formes graphiques et narratives et continue à le faire. Parfois certaines semblent passer inaperçues, et on les voit resurgir sous d’autres plumes quelque temps plus tard. Tous les auteurs de la nouvelle génération, en France comme à l’étranger, connaissent son travail de plus ou moins loin, et tous en reconnaissent l’évidente qualité. Baudoin est un défricheur, il cherche, et trouve, de nouvelles musiques, comme il dit. En ce sens son influence est grande, il est un laboratoire pour la bande dessinée. »

L’éclosion des éditeurs indépendants, au début des années quatre-vingt-dix, est en lien direct avec le travail fourni par les éditions Futuropolis, qui ont soutenu Baudoin depuis le début de la décennie précédente. Étienne Robial et Florence Cestac [7] ont voulu, dès la création de leur maison d’édition, ouvrir leurs portes à une bande dessinée différente. Baudoin, électron libre dans le monde codifié de la bande dessinée mondiale, est l’auteur le plus représentatif de ce que Robial et Cestac ont voulu mettre en avant : une bande dessinée qui soit plus qu’une usine à rêve et à détente, une bande dessinée qui soit l’expression d’auteurs ayant un monde intérieur à faire surgir, une bande dessinée qui ne soit pas forcément liée à des rendements économiques. Même si, comme le raconte Florence Cestac, Étienne Robial ne semblait pas être totalement convaincu par le travail du Niçois, il a senti en lui un potentiel unique et a également succombé au charme tendre et tranquille de l’auteur [8].
L’Association, en devenant l’éditeur de Baudoin à la suite de Futuropolis, montre que son travail correspond à ce que cet éditeur veut promouvoir, lui aussi : des œuvres plus introspectives, détachées des conventions du genre, tant dans la forme (les fameux 48cc que Jean-Christophe Menu voue aux gémonies) que dans le fond. Il suffit de voir combien d’éditeurs indépendants ont publié les œuvres de Baudoin pour comprendre la place qu’il a prise dans la bande dessinée française des années quatre-vingt-dix et deux mille [9].
Parmi les gros éditeurs, Casterman, notamment, l’a pris dans son catalogue, mais l’intéressé n’est pas dupe : « Une maison comme Casterman m’a quand même longtemps cassé du sucre sur le dos. Pourquoi m’ouvre-t-elle ses portes aujourd’hui ? […] Parce qu’il leur faut aussi cela. Pourtant trois mille exemplaires, ce n’est pas cela qui les motive : c’est pour l’image de marque. » Baudoin est devenu le symbole d’une bande dessinée qui se démarque des séries grand public, loin de la recherche du best-seller et du profit. De grands éditeurs comme Les Humanoïdes Associés, Dupuis, Le Seuil ou Gallimard ne s’y trompent pas et n’hésitent plus à le publier. Peut-être en partie pour s’offrir un « label de qualité » ?

La force et la particularité de son travail, qui le rendent instantanément reconnaissable, impliquent aussi que peu d’auteurs suivent ses traces de manière directe : la parenté serait trop flagrante. Son influence est plus sous-jacente, peu visible au premier abord. Quelques exceptions peuvent parfois être plus évidentes, comme l’explique Céline Wagner : « Bien sûr Edmond a influencé beaucoup de jeunes auteurs. Il y a eu toute une époque où on voyait du pinceau sec partout. Moi-même j’ai dû abandonner le pinceau, car aujourd’hui, si tu as le malheur de mettre un trait de pinceau dans la bande dessinée on te dit : "Ah, t’es influencé par Baudoin". Comme s’il y avait une frontière entre la peinture et la bande dessinée, que les lavis n’auraient pas franchie. C’est curieux. Il y a des plis dans tous les genres, qui mettent du temps à engendrer d’autres formes. L’influence de Baudoin devient plus intéressante avec le temps, et je crois que c’est sur la durée qu’on réalisera où elle se situe vraiment. Dans un premier temps, je crois qu’il faut lâcher le pinceau sec quand on aime Baudoin, comme la barbe de trois jours quand on aime Gainsbourg. »
On notera ainsi quelques dessinateurs dont le style graphique semble issu de cette lignée, utilisant le pinceau de manière assez expressionniste et spontanée (Pierre Duba, Damien May, Troub’s…) mais qui se rattachent également à une école plus ancienne allant de Milton Caniff à Anna Brandoli en passant par Jijé, Hugo Pratt ou Raymond Poïvet, car il ne faut pas oublier que la bande dessinée s’est d’abord faite en noir et blanc. Que ce soit Pierre Duba, Aristophane, Joe G. Pinelli, Christophe Chabouté ou Bastien Vivès, leur liberté et leurs styles graphiques, s’ils se rapprochent parfois de ceux de Baudoin, ne supposent pas une influence directe mais plutôt une parenté de style, une utilisation de technique de dessin similaire (au pinceau notamment). Cette façon d’utiliser le pinceau les rapproche parfois des artistes chinois ou japonais. Damien May, dont l’album Tueuse (Des ronds dans l’o, 2010) est en prise directe avec les œuvres de Baudoin, fait finalement presque figure d’exception en revendiquant une filiation claire et assumée.

C’est plutôt du côté de la narration, des thématiques, de la finesse des dialogues et de la liberté prise pour raconter les détails de la vie courante avec émotion que l’on peut trouver des auteurs que Baudoin a marqué, ou à qui il a, simplement, permis d’ouvrir des portes. Des auteurs comme Anneli Furmark, Ambre, Joe G. Pinelli, Séra, Vincent Vanoli, Cyril Pedrosa, Fabrice Neaud, Pierre Druilhe, Étienne Davodeau, David B. ou même Craig Thompson et bien d’autres n’aborderaient certainement pas la bande dessinée de la même façon si Baudoin n’avait pas montré la voie. D’ailleurs le fond et la forme sont intimement liés chez beaucoup de ces auteurs. Troub’s explique : « La liberté que permet le pinceau induit une certaine liberté dans la narration. Nous ne faisons pas beaucoup de brouillons tous les deux et essayons de préserver la vigueur du premier jet, dans les dessins comme dans la narration. »


En guise de comparaison, on peut se reporter à l’œuvre de Will Eisner. Cet auteur a innové, à la fin des années soixante-dix (au moment même où Baudoin publiait ses premiers albums), en racontant des histoires du quotidien de son enfance. Il a fait du neuf tout en restant dans le cadre des codes des comics américains (qu’il avait lui-même contribué à mettre en place trente ans auparavant) [10]. À comparer Un Bail avec Dieu avec Couma Acò, on comprend mieux ce que fut la liberté apportée par Baudoin. Plus question de personnages caricaturaux, de mouvements exagérés, d’onomatopées disproportionnées, de symboles graphiques pour rendre mouvements, sentiments ou expressions, toutes choses que l’on trouve dans les dernières créations de Will Eisner − qui pourtant construit là-dessus une œuvre très personnelle.
Baudoin c’est le geste, l’émotion transcrite par ce geste, les tranches de vies presque sans intrigues, sans aventures, sans suspense mais offertes avec une grâce et une tendresse qui sont sa vraie spécificité, au-delà d’un style graphique. C’est cela qu’il apporte au Neuvième Art. Et aussi la transgression des codes, l’absence d’autocensure par rapport à ce qui se fait ou ne se fait pas en bande dessinée (comme la suppression des cadres, les pages d’écritures, les collages, l’inclusion de travaux d’autres personnes, l’absence de séquentialité sur de longues plages, les ratures, etc.).

les collaborations

Baudoin semble toujours disponible et prêt à découvrir ce que réalisent les auteurs qui œuvrent après lui en bande dessinée. Travailler en collaboration avec un scénariste ou un autre dessinateur ne semble pas lui poser de problème, alors qu’on pourrait le croire trop indépendant et trop intériorisé pour réaliser un travail d’équipe. Pour cela, il lui faut néanmoins plus que des liens professionnels avec ses collaborateurs. Au cours de sa longue et fructueuse carrière, il a travaillé avec divers scénaristes (Frank, Jacques Lob, Fred Vargas, Jean-Luc Sauvaigo, Nadine Brun-Cosme, Bénédicte Heim…) et quelques dessinateurs (Tanguy Dohollau, Céline Wagner, Troub’s). Son travail sur Le Procès-Verbal de Le Clézio est vu comme une collaboration et non pas comme un simple travail d’illustrateur : « Je travaille différemment que Tardi par rapport à Céline [11], car Le Clézio est vivant et que je le vois, que je lui montre ce que je fais ; et donc j’ai une plus grande liberté que Tardi avec Céline, qui ne peut pas le trahir au-delà d’un certain point. Alors qu’avec Le Clézio, je peux trahir comme je veux. Je peux même raconter une autre histoire à côté de la sienne. Et c’est ça que j’ai envie de faire. Et c’est ça que la bande dessinée peut faire dans l’avenir. »

Pour Baudoin, une collaboration est avant tout affaire d’amitié, de complicité, d’échange plus que de simple travail d’équipe. Parlant de Frank (scénariste de La Croisée et de Théâtre d’ombres) : « Il est vrai que Frank est un ami. Comme Lob, avec qui je fais des récits dans (A suivre). Il m’arrive de travailler avec d’autres gens. Cela ne me déplaît pas. C’est une sorte de voyage à l’intérieur d’un autre, d’un cerveau qui n’est pas le mien. » Cette complicité comptera dans les différentes collaborations qu’il vivra au cours de sa carrière.
Tanguy Dohollau est un lecteur de Baudoin longtemps avant de faire sa connaissance, suite à la préparation d’une exposition consacrée à Le Clézio en 1990. « Nous avions sympathisé et à la fin de cette exposition, j’avais proposé à Edmond que l’on s’écrive de temps en temps des lettres dessinées. Cette idée lui plaisait et c’est ainsi qu’a commencé notre correspondance. Elle s’est poursuivie sur plusieurs années. […] Cela permettait une double discussion, par l’écrit et par le dessin, en résonance, mais nous gardions nos manières respectives de dessiner. » La Diagonale des jours est une œuvre très particulière dans le corpus de la bande dessinée mondiale. Il s’agit peut-être bien de la première bande dessinée épistolaire publiée (d’autres dessinateurs ont échangé des courriers par ce moyen auparavant mais ils n’ont pas fait l’objet de publications) [12]. Encore une voie ouverte. Edmond Baudoin ne semble guère s’en soucier : « Au fond, moi j’ai l’impression de faire beaucoup de brouillons, beaucoup de trucs, et s’il y a d’autres dessinateurs pour une histoire comme ça, de correspondance sur le monde d’aujourd’hui et tout … ça peut donner des idées, donc pourquoi pas, hein ! … Qu’ils le fassent, qu’ils rentrent dedans, ça peut être bien. Voilà, c’est une idée que je donne de manière de faire avec la bande dessinée… Mais je vais pas continuer, non [13]. »
En se faisant le chantre de la sensibilité, des émotions, Edmond Baudoin, sous l’impulsion de Tanguy Dohollau, montre, une fois encore, que la bande dessinée peut raconter autre chose qu’une histoire, un conte ou une aventure. Elle est un langage qui peut permettre à deux personnes d’échanger autrement que par des mots. Comme la musique, elle étend les possibilités d’expression et de partage entre les personnes, au-delà de ce que les mots peuvent dire.

Troub’s connaît Edmond Baudoin depuis quelques années lorsque le projet mexicain de Viva la vida prend forme et leur collaboration fait suite à une longue fréquentation : « Entre 1996 et 1999, Edmond faisait fonction de "directeur de collection" chez Z’Editions, c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Et on est toujours resté en contact. On est toujours influencé par les gens que l’on côtoie ou qui vous entourent et à l’époque j’ai beaucoup regardé et lu le travail d’Edmond. Sa façon de se servir d’un pinceau reste quelque chose de fascinant encore aujourd’hui pour moi, comme peut l’être celle de certains peintres chinois. » [14]

Cécile Wagner résume de son côté le lien affectif qui les lie : « Après une rencontre fructueuse, nous avons suivi des chemins différents [15]. Je continue d’envoyer mon travail à Edmond car c’est le seul moyen pour moi de lui témoigner ma reconnaissance. Edmond a cru en moi et s’est investi humainement et matériellement. Edmond voyait ce que je pourrais être dans dix ans alors que sur le coup, je lui bousillais ses crayons. Nous ne nous voyons plus beaucoup mais nous savons que nous restons fidèles au personnage que nous avons rencontré réciproquement il y a… quinze ans. C’est le plus important. Quand je parle d’Edmond, c’est comme quand je parle d’un mur en pierre ou d’un arbre : il est comme ci, comme ça, je pourrais le dessiner, je sais que si je viens le voir demain il sera là, fidèle à lui-même. C’est ainsi que je veux être aussi, c’est la promesse que nous nous sommes faite, quelque part dans l’univers… »
On remarque que la part des sentiments et des liens affectifs est grande dans ces diverses coopérations et qu’elles sont surtout basées sur l’échange et non sur des questions économiques ou pratiques. Il y a quelque chose d’impalpable dans le rapport qu’entretient Edmond Baudoin avec ceux qui l’entourent et c’est ce quelque chose qui rejaillit également dans toute son œuvre : une douce profondeur, de l’amour et du respect pour les individus. Tanguy Dohollau : « Il y a quelques années, je lui ai montré l’ensemble des planches originales d’un récit en bande dessinée que je comptais faire publier. Son avis et ses suggestions étaient importants pour moi. C’est un lecteur et observateur attentif. […] Edmond Baudoin apporte de multiples choses aux regardeurs, lecteurs. Il lie tout cela d’une façon très belle et rare. » C’est toujours cette attention portée aux autres qui fait un ciment entre tout le cercle de ses « amitiés professionnelles ». On sent une communauté autour de lui, rattachée par des valeurs d’honnêteté, de profondeur, de quiétude même.

la trace de son passage

L’œuvre d’Edmond Baudoin aura marqué les trois dernières décennies tant par sa diversité et son ampleur que par sa force. Sa trace est imprimée et restera visible longtemps encore. Cette relation particulière qu’il a imposée à ses lecteurs va se poursuivre au travers de ceux qui porteront plus loin sa voix et sa façon de voir le monde. Ceux aussi qui reprendront à leur compte une part de cette liberté, de cette expression subtile des sentiments, des sensations et des états d’âmes qu’il a cherché, cherche et cherchera encore à faire passer. Ceux qui chercheront à rendre libre leur trait, qui seront à la recherche de la ligne la plus expressive, la plus juste et qui se poseront la question « Pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ? » Troubs l’évoque encore : « Tout est intimement lié chez lui, il est le même dans tout ce qu’il fait… Je trouve qu’il devient vraiment très inventif quand il se frotte à de nouveaux horizons, comme celui de la littérature avec Fred Vargas par exemple − Les Quatre Fleuves est un livre d’une incroyable nouveauté − ou de la peinture avec Dali où il arrive à parler du peintre en parlant de lui-même, dans une sorte de schizophrénie fascinante. Et puis − plus modestement − personne n’avait jamais fait ce que nous avons fait au Mexique et en Colombie, un journal de portraits dans ces zones de violences et de guerres civiles, je n’en connais pas d’équivalent. Baudoin va toujours de l’avant, dans le fond comme dans la forme. C’est selon moi, son apport principal à la bande dessinée. »

Laissons le dernier mot à Céline Wagner, qui résume parfaitement le rôle clé qu’a joué Baudoin dans l’évolution du langage de la bande dessinée. « Edmond est riche et important pour les autres artistes parce qu’il est un modèle de persévérance, d’obstination dans ce qu’il a choisi de faire de sa vie. Le plus difficile pour un artiste est de durer. Et Edmond s’est situé naturellement à contre-courant car son œuvre est un travail de longue haleine, c’est un cheminement de toute une vie et, par sa nature, elle dure. Baudoin n’est pas un feu de paille. À notre époque, c’est sur ce genre d’artiste que nous pouvons nous appuyer. Internet a changé le monde, et le monde des arts en particulier. Musique, cinéma, graphisme… nous voyons émerger des talents de partout, des jeunes plus doués les uns que les autres, c’est presque effrayant. Si on y regarde de plus près, tout talentueux qu’ils soient, ces jeunes citent les mêmes noms que l’on citait il y a quinze ans. En chanson française, Brassens, Gainsbourg, Barbara… En littérature, Proust, Genet, Céline… En danse, Hijikata, Pina Baush, Nijinski… Je crois qu’en bande dessinée, dans quinze ans et plus, on parlera encore de Baudoin. »

Christian Staebler


[1Jean-Christophe Menu, La Bande dessinée et son double, L’Association, 2011, page 51.

[2Piero, éditions du Seuil, 1998. Ce livre raconte parfaitement la passion pour le dessin qui animait Edmond Baudoin et son frère Piero, qui ne vivaient et ne rêvaient presque que par ce moyen. Il y évoque notamment ses préoccupations à interpréter le réel par le dessin : « À quel moment des traits, des taches, des hachures ne sont plus de l’herbe, des pierres, un arbre, des branches… Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ? » (page 82).

[3Propos recueillis par Alain Lamourette en 2012 (www.bdencre.com/2012/04/7103_rencontre-avec-edmond-baudoin-auteur-de-piero)

[4Interview par l’auteur pour les Dernières Nouvelles d’Alsace, 1989. Toutes les autres citations de Baudoin, sauf mentions contraires, sont issues de cette même interview.

[5À cet égard, il est intéressant de comparer à ce propos les deux versions d’une même histoire, Une vie inutile, qu’il a redessinée à douze ans d’écart (pour Circus vers 1978 − version reprise dans Les Sentiers Cimentés − puis dans Couma acò en 1991).

[6Lire En Chemin avec Baudoin, de Thierry Groensteen (PLG, 2008) pour découvrir et comprendre les grands thèmes qui traversent son œuvre et la construisent.

[7Les repreneurs de la librairie parisienne Futuropolis et fondateurs de la maison d’édition éponyme, au début des années soixante-dix.

[8Cf. La Véritable Histoire de Futuropolis, de Florence Cestac, Dargaud, 2007, pp. 66-67.

[9Citons Z’éditions (La Mort du Peintre en 1993, Lalin en 1997), Autrement (Véro en 1999), Six Pieds sous terre (Chroniques de l’éphémère en 1999, Le Petit Train de la côte bleue et Roberto en 2007) Le 9e Monde (Taches de jazz en 2002), L’An 2 (Questions de dessin en 2002, La Musique du dessin en 2005)…

[10Eisner, créateur du Spirit, est aussi l’un des premiers auteurs auxquels on rattache le terme de "Graphic Novel".

[11Tardi avait ouvert la collection de roman illustrés publiés par Futuropolis et Gallimard à partir de 1988, en illustrant Voyage au bout de la nuit. Le Procès-Verbal paraît en 1989 dans cette même collection.

[12La Diagonale des jours a paru chez Apogée en 1995 (encore disponible sur le site de l’éditeur). Un autre exemple de bande dessinée épistolaire est Kyoto-Béziers, de Pierre Duba avec Daniel Jeanneteau (6 pieds sous terre, 2001).

[13Entretien avec Jessie Bi en mars 1995 (www.du9.org/entretien/baudoin)

[14Dans Par la Bande, entretien réalisé par Sébastien Soleille le 25 septembre 2010, Baudoin explique de son côté : « J’ai parlé de ce projet à un autre dessinateur, j’ai vu ses yeux briller. Je lui ai dit “si tu veux, je t’emmène. J’ai assez d’argent pour payer une maison pour nous deux, une voiture pour toi et moi”. […] Ce dessinateur s’appelle Troub’s, il est plus jeune. […] C’est plutôt un garçon qui fait des carnets de voyage, d’habitude. Il y aura deux dessinateurs qui se promènent là-bas. » (http://par-la-bande.blogspot.fr/2010/09/entretien-avec-edmond-baudoin-3eme.html)

[15Céline Wagner apparaît dans Les Yeux dans le mur, qu’elle cosigne, puis réalise en collaboration avec Baudoin La Patience du grand singe (Tartamudo, 2006). Elle a depuis publié des albums en solo.

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