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Edmond Baudoin

le pinceau voyageur

par Lucie Servin

[Janvier 2014]

Il y a toutes sortes de voyages et de voyageurs : l’aventurier, le marin, l’étudiant, le touriste, le pèlerin, le vagabond, le promeneur, le fugueur, le poète, le philosophe... Chacun éprouve à sa manière le besoin ou le désir de témoigner de cette expérience pour lui ou pour les autres. Invité dans le monde entier pour présenter ses œuvres ou pour collaborer à toutes sortes d’expériences (expositions, spectacles…), Edmond Baudoin a beaucoup voyagé et a même pendant trois ans enseigné à l’université de Gatineau à Québec. La liste des pays qu’il a visités est longue : Chine, Inde, Japon, Egypte, Maroc, Liban, Roumanie, Italie, Espagne, Hollande, Suisse, Suède, Russie, Chili, Venezuela, Mexique, Cuba, Brésil, Canada…

« La poésie du voyage ne réside nullement dans la rupture apaisante avec la monotonie familière, le travail et les soucis, dans la rencontre fortuite avec d’autres gens et dans la contemplation d’images différentes. Elle ne réside pas non plus dans le contentement de la curiosité. Elle naît de l’expérience, c’est-à-dire de l’enrichissement intérieur, de la capacité à rattacher les choses nouvelles au tout, de la perception toujours plus aigüe de l’unité dans la diversité, de ce grand réseau qui unit la terre et les hommes. Elle naît de la possibilité de retrouver dans un contexte tout à fait différent des vérités et des lois anciennes. » (Hermann Hesse, L’Art de l’oisiveté)

Le dessinateur affirme pourtant avoir horreur du tourisme et vit ses voyages comme autant d’aventures du présent, qui confrontent l’individu à lui-même. À la fois poète et militant, il n’a de cesse de témoigner en bande dessinée de ces initiations. Comme il le rappelle, on choisit de rester ou de partir. Les déplacements géographiques, mentaux et symboliques nourrissent ses albums et le trait imprime dans un mouvement de va-et-vient incessant le questionnement sur la connaissance de soi et la compréhension du monde, la liberté et la conscience du temps qui passe, la distance qui sépare l’homme de la mort ou qui embrasse la vie face à l’infini et à l’éternité. L’élan romantique et la sensualité qui se dégagent de cette poésie du voyage animent son œuvre, convoquant les artistes qu’il admire, et révèlent une trajectoire initiatique qui se construit dans l’apprentissage permanent et le témoignage universel du souvenir. Cette thématique riche invite ses lecteurs à partir avec lui dans ses voyages intérieurs, immobiles ou réels, à partager ses rencontres et ses expériences. L’encre traverse les dimensions réelles et imaginaires, un long voyage sculpté par la mémoire à la recherche de souvenirs enfouis, personnels et universels dans un chant qui raconte les haltes et les départs. Car si Baudoin « s’étale » sur le papier, il n’en décrit pas moins le monde et ce qui l’entoure avec la furieuse envie de retenir et de dessiner le présent et la vie, qu’il parcourt comme un hymne à l’amour.

Les boucles de la liberté

Thierry Groensteen introduit son livre sur l’œuvre du dessinateur − au titre évocateur : En chemin avec Baudoin − en soulignant le sentiment de liberté qui se dégageait déjà des premiers livres de cet auteur hors norme, d’un genre nouveau, arrivé dans la bande dessinée par un chemin de traverse, mené par le destin et le dessin avec toute l’authenticité de ceux qui arrivent en solitaire, sans marche forcée [1]. La thématique du chemin, du sentier et de la route est omniprésente dans l’œuvre de Baudoin et même fondatrice puisque son premier livre édité aux éditions Futuropolis en 1981 s’intitulait déjà Les Sentiers cimentés.

La liberté et le libre-arbitre constituent le déclencheur et le moteur essentiels du voyageur. Sous le patronage de Sartre, Baudoin s’inspire du cycle des Chemins de la liberté et emprunte son personnage de Mathieu, dans Le Premier voyage (1987), au protagoniste de L’Âge de raison, le premier roman de la trilogie sartrienne. L’histoire de cet homme qui plaque tout du jour au lendemain pour faire « le travail buissonnier » et prendre le train pour un nouveau départ sera reprise et amplifiée par le récit de Simon dans Le Voyage (1996), avec ses étoiles dans les yeux et sa tête ouverte aux nouvelles possibilités du monde.

Comme toujours chez Baudoin, l’autobiographie n’est pas loin et la comparaison avec la destinée du dessinateur est évidente. À 30 ans, expert comptable, il décide de vivre du dessin. Cette résolution impliquait un tournant dans sa vie mais également une prise de risque assumée, le plongeon dans un ailleurs et l’incertitude de l’avenir. Il s’engouffrait dans un nouveau chemin, celui de la liberté, un engagement essentiel de l’existence. Composé d’histoires courtes, dont certaines sont écrites par Michel Gaudo, Les Sentiers cimentés, son premier album (avec Civilisations, chez Glénat), pose les jalons de l’œuvre à venir avec peut-être une présence plus soulignée de la mort. Comme Ulysse, Hercule ou Orphée, la descente aux enfers initie le voyageur à sa condition de mortel. « Je suis un éphémère, point trop mécontent », introduit Baudoin en rendant hommage à Arthur Rimbaud dans la première planche. Il a lui-même vécu cette catabase et réussi à revenir de ce royaume des morts, c’est-à-dire à se retrouver, à renaître. « Voyager, c’est renaître à soi-même. » Il explique : « Il s’agit de tous ces jours où l’on renaît à soi-même. Comme le jour de notre naissance, toutes les étapes qui marquent notre vie de leur importance. le jour où l’on pousse le premier cri, le jour où l’on va à l’école ou qu’on embrasse pour la première fois… Renaître à soi-même, c’est-à-dire, tous les jours où l’on recommence un voyage, comme dans une histoire d’amour où l’on part dans un territoire inconnu. » [2] Partir et revenir, les voyages forment un éternel recommencement, une boucle que Baudoin n’a de cesse de dessiner.

Qu’as-tu appris dans ton voyage ?
Que d’aller de l’autre côté de la terre ou faire le tour de son village, c’est le même voyage. Que c’est juste une question de regard.
Baudoin, Le Voyage, 1996.

Comme pour Mathieu ou pour Simon, la décision de partir implique toutes les autres. Le voyage permet d’ajouter une distance, de déplacer le regard, et chez Baudoin il a toujours une vocation initiatique pour la connaissance de soi et de son être-au-monde. Pourtant, c’est d’abord dans l’immobilité que Baudoin voyage. Enfant du pays niçois, il ne découvre la capitale qu’à l’âge de vingt ans, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux. Mis à part quelques séjours en Suisse dans son enfance et son adolescence, il n’a encore jamais quitté son village de Villars-sur-Var, niché sur le flanc des Alpes maritimes dont la majesté a éveillé très tôt sa sensibilité. « Ils m’ont fait », déclare-t-il. C’est là qu’il prend ses crayons et ses pinceaux pour peindre les paysages et la nature, les arbres, l’Espignole − la rivière qui coule dans le vallon −, les pierres qui jalonnent le chemin vers les ruines d’une chapelle et bien sûr les montagnes dont il dira que les dessiner c’est comme faire l’amour. Le trait à l’encre, qui communie avec cette nature, institue le lien entre l’œil, les lignes de fuite et l’horizon. Dans cette démarche, Rimbaud et les poètes l’accompagnent. Et comme lorsque Corto Maltese, dans Corto en Sibérie, se met à déclamer face aux sommets enneigés le poème Sensation, de Rimbaud, ce poème colle également à l’engagement initial de Baudoin sur le chemin de la liberté.

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue.
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien.
Mais l’amour infini me montera dans l’âme
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien
Par la nature, heureux comme avec une femme.

Baudoin rêveur, assis sur une pierre, contemplant les montagnes, arpente son chemin et plonge dans la rivière. Il s’en va. Cette pierre sert de point de départ ou de point d’ancrage mais elle se dérobe en autant d’atomes, comme si l’infini ne suffisait pas à la décrire. Elle se substitue à sa propre tête dès la première planche du Chemin de Saint-Jean, évoquant Sisyphe, cet homme condamné à la répétition infinie de son labeur, dont Albert Camus se servit dans son essai sur la philosophie de l’absurde. « Il y a ainsi un bonheur métaphysique à soutenir l’absurdité du monde. » Les mots de l’écrivain éclairent singulièrement l’image de cette pierre sur laquelle Baudoin s’interroge et qui l’incarne. Camus commente : « Créer, c’est vivre deux fois. La recherche tâtonnante et anxieuse d’un Proust, sa méticuleuse collection de fleurs, de tapisseries et d’angoisses ne signifient rien d’autre. En même temps, elle n’a pas plus de portée que la création continue et inappréciable à quoi se livrent tous les jours de leur vie, le comédien, le conquérant et tous les hommes absurdes. Tous s’essaient à mimer, à répéter et à recréer la réalité qui est la leur. Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités. [3] » Dans l’absurde et la répétition, Baudoin décrit sa création, ses voyages, sa voie et son chemin. La pierre en est l’artifice et la métaphore, le moyen de saisir, à un moment donné, le réel, pour s’envoler avec lui dans une ronde infinie.
Car le chemin de Baudoin n’est pas linéaire, c’est un cercle qu’il décrit dans tous ses albums et dont Le Chemin de Saint-Jean fait la démonstration : un cercle physique qui dessine la promenade dans les Alpes des origines − « J’écoute et je retourne à gauche pour faire de mon chemin un cercle » −, un cercle métaphorique que l’on devine à travers l’image du serpent, l’ouroboros, symbole de l’éternité, un cercle initiatique, enfin, lorsque l’auteur s’interroge : « Pourquoi c’est dans les retours en arrière que je vais devant », ou encore lorsqu’il est perdu à l’autre bout du monde dans les étendues infinies et droites du Québec et qu’il se demande « Où est le cercle de mon chemin ? » L’éternel retour inscrit dans le mouvement et l’immobilité les voyages de Baudoin, qui soulignent la nécessité de s’arrêter et de revenir. « Voir d’autres pays enrichit les espaces que l’on connaît parfaitement. Mais il faut rester sur place comme les bergers, se faire “berger voyageur”. Je vais dans le monde, mais je reste attaché à ma rivière et à mon chemin. » [4]

La cartographie du souvenir

Dans un avion qui s’envole pour le Chili, Baudoin griffonne le portrait de Gilles Deleuze. « J’aime bien comment pensait ce type-là. » écrit-il [5]. Il n’y a jamais chez Baudoin de démonstration verbeuse ou érudite, il s’en défend toujours. Mais cet hommage furtif au philosophe traduit l’intégration de cette pensée dans le dessin de l’artiste. Un indice lourd de sens pour analyser son rapport à la bande dessinée, car en s’inspirant de la philosophie du rhizome, Baudoin a construit sa propre cartographie. « Deleuze joue un rôle important dans ma réflexion sur le déplacement géographique. Je crois comme lui qu’on se déplace et se projette sur une surface plane, c’est-à-dire sans hiérarchisation. Même avec la vie on ne voyage pas de bas en en haut, on chemine comme sur une table et l’on peut retourner dans le pays de notre enfance comme sur une carte. L’avenir n’est pas au-dessus et le passé n’est pas en dessous, on peut se promener dans la même pièce et aller de son enfance à aujourd’hui. »
Cette cartographie sert de définition à sa conception de la bande dessinée et il use de ce média pour y projeter ses cartes, déambulant entre le mouvement induit par la bande et les cases figées du souvenir. Cette vision épistémologique est constitutive de l’œuvre du dessinateur qui crée ses livres-rhizomes ou ses livres-cartes selon le principe énoncé par Deleuze et Guattari : « N’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être », une loi de composition interne qui se retrouve à l’intérieur des albums de Baudoin et qui juxtapose les « mille plateaux » de l’univers du dessinateur. Ces mille plateaux forment un territoire, une œuvre où l’on circule à l’infini mais qui se définit aussi par des frontières et des limites. La carte n’est pas un calque du réel, elle est une projection, une représentation, toujours en connexion avec ce réel. Une vision originale de la bande dessinée, qui sert de terreau à l’expérimentation et la création. Dans ses surfaces, Baudoin explore et réexplore ses territoires, ce qui se traduit par des répétitions au sein de ses albums, dont il a parfaitement conscience. Par exemple, son expérience canadienne, racontée dans Les Essuie-glaces, resurgit dans Le Chemin de Saint Jean et ailleurs. Par petites touches, Baudoin témoigne de cette circulation intérieure qui met en parallèle le présent et les souvenirs sur un même plan.

Dans La Peau du lézard, il écrit : « Le véritable voyage c’est changer de peau ». On peut voyager, s’ouvrir au monde, mais l’individu reste prisonnier de son enveloppe charnelle, de sa vie, de sa cartographie. Les frontières de l’existence et l’inexorable course vers la mort instituent les limites propres du territoire dans lequel évolue Baudoin le voyageur. On revient à cette description très juste de Jacques Samson : « un homme délivré de toute attache, et submergé par la troublante ivresse de son temps de vie [6]. » Cette conscience de la mort et du temps qui passe donne parfois aux planches un contenu nostalgique. Mais la nostalgie résulte chez Baudoin d’une émotion, elle est vidée de tout apitoiement sur lui-même. L’artiste vit l’instant présent. « Vis maintenant ! Risque-toi aujourd’hui ! Agis tout de suite ! Ne te laisse pas mourir lentement ! Ne te prive pas d’être heureux ! », écrit Pablo Neruda, une forme de sagesse qui permet au poète de jouir de sa liberté sans être prisonnier de sa condition de mortel. Baudoin applique le conseil à la lettre. « Je ne suis pas encore vieux. Ou plutôt je ne le sens pas. Ce qui fait que si, sur mon chemin, je fais une rencontre qui m’enchante, j’ai le désir de chanter avec, faire une nouvelle peinture, un nouveau voyage. Même avec mes valises pleines d’étiquettes, des valises qui sont lourdes, de plus en plus [7]. » Cette esthétisation de l’instant présent passe par le dessin avec lequel Baudoin embrasse l’éternité. « La vie comme marcher, courir, devenir une route, un chemin. Je l’ai écrit, dessiné, souvent. Toujours arrivé au but, il y a un coup de feu et la tête du personnage explose, il s’étale sur le sol. Fin. Mais le trait de sa course ne finit jamais et c’est cela l’éternité [8]. »

Dans cette course infinie et ses éternels recommencements, la fuite du temps occupe une place obsédante. La sensualité de ce trait lâche et sans crayonné témoigne des souvenirs et trace un voyage dans la mémoire, un territoire fondamental dans l’œuvre de celui qui se raconte lui-même dans son enfance (Piero, Passe le temps) et qui raconte aussi sa famille (Couma aco, Éloge de la poussière ou Les Enfants de Sitting Bull). Il s’agit de retenir les souvenirs qui s’en vont pour mieux rendre compte de la vie quand elle s’en va. « Vieillir dans l’instant présent. Dire la distance qui vient avec la vie, avec l’amour. Cette distance qui fait que l’on est de plus en plus seul [9]. » Il n’y a rien de morbide ; au contraire, la poésie qui se dégage de ses voyages temporels témoigne du caractère humaniste de l’artiste, qui affirme : « Notre mémoire personnelle se compose de souvenirs très lointains qui nous lient aux premiers homo sapiens. Un paysage, un coucher de soleil, un arbre réveillent parfois en nous quelque chose que l’on savait déjà, peut-être aussi car dans chaque humain il y a aussi le patrimoine et la mémoire de l’humanité [10]. »

Les rencontres du présent : un voyageur militant

Humaniste, on ne saurait qualifier autrement Edmond Baudoin et sa position vis-à-vis du monde. « Voyager, c’est aussi bien aller dans les gens que dans les territoires. C’est une histoire d’amour, c’est-à-dire découvrir un espace à soi que l’on ne connaissait pas », affirme-t-il. L’album Les Essuie-glaces, qui relate son expérience canadienne, en est la métaphore la plus évidente. Que ce soit avec Laurence, sa compagne du moment, ou avec une ville, la rencontre amoureuse joue un rôle toujours déterminant. « Il n’y avait pas eu d’avant, il n’y a pas eu d’après, j’ai aimé New York. » Cette rencontre s’inscrit dans un présent, dans une temporalité aussi importante que l’espace. « Et puis doucement, c’est la question du territoire qui s’est imposée. Et avec elle, celle de la possession. Alors tout s’est mélangé, la possession de la terre, celle de l’amour, la possession du temps. »

Avec sa sensibilité, Baudoin raconte aussi bien les autres que lui-même. Ces rencontres fondent les rapports, les échanges réels et humains. « Je ne voyage jamais pour partir en vacances ni pour effectuer un pèlerinage. À Paris, j’habitais rue Campagne-Première, une rue rendue célèbre grâce au film de Jean-Luc Godard, À bout de souffle (1960), lorsque Jean-Paul Belmondo se fait tuer. Pourtant, quand j’y vivais, la réalité décrite par Godard n’existait plus. De même au Mexique, j’ai visité Cuernavaca, le lieu de l’action de ce roman magnifique de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan. Là encore la réalité des années 1940 n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Il ne sert donc à rien de se livrer à ces formes de pèlerinages. »

La genèse du livre Araucaria, sous-titré Carnets du Chili, est, en ce sens, éloquente. Sous la forme d’un carnet de voyage qui laisse la place aux ratures, aux juxtapositions d’images et de réflexions qui témoignent d’une subjectivité assumée, Baudoin raconte son séjour au Chili, où il s’est rendu en 2003 pour une résidence d’un mois à l’invitation de l’Institut culturel franco-chilien. Lors de ce séjour, c’est l’histoire d’Allende qui s’impose à son regard et les mots de Pablo Neruda qui résonnent à son oreille. Pourtant ce ne sont pas ses propres réflexions qui l’ont conduit à faire ce livre, mais la rencontre avec de jeunes peintres muraux de la ville de Valparaiso qui, à son contact, ont exprimé le désir de faire de la bande dessinée et de voir publier ce livre en France et au Chili. Ce fut le cas. « J’ai fait Araucaria et beaucoup d’autres livres en Inde, en Chine, en Roumanie, au Brésil, dans une démarche militante, car je crois en la force d’un art comme la bande dessinée qui permet une manière très actuelle de s’exprimer, d’emboîter ces voyages dans le voyage, de superposer sur le même plan des images signifiantes. Dans ce sens, je milite dans le monde entier pour que les jeunes artistes s’emparent de cet art et qu’il soit reconnu partout. »
Ce militantisme est à rapprocher de son regret de ne pas avoir réussi, au Canada, à faire ce livre avec les indiens algonquins. Un regret qu’il évoque dans Les Essuie-glaces et qu’il développe dans Les Enfants de Sitting Bull. « Je lis, je m’informe, je découvre qu’en 2002 il n’existe aucune bande dessinée dont l’auteur soit un inuit ou un indien, et cela sur la totalité du continent américain. Je me mets à rêver. Rêver d’être celui qui va faire que ça va exister. » Mais, plus loin, il conclut : « Je ne suis pas allé au bout de mon rêve, de ma promesse à Doreen Stevens ». L’aveu de cet échec témoigne de l’engagement sincère qui innerve tous les récits de voyage de Baudoin. Un engagement militant et politique qui relève de sa conscience et de sa volonté à mettre ses pinceaux au service de la parole de ceux qu’il rencontre. Dans ce sens, ses deux derniers travaux réalisés à quatre mains avec son ami dessinateur Troubs ouvrent une nouvelle dimension, peut-être plus documentaire, dans son œuvre, mais qui s’associe à la même démarche, celle de l’araucaria, l’arbre qui symbolise la résistance au Chili, un arbre millénaire qui témoigne, donne et partage : un arbre « qui a comme des mains au bout de ses branches ».

La collaboration entre Baudoin et Troubs commence avec Viva la vida, los suenos de Ciudad Juarez (Vive la vie, les rêves de Ciudad Juarez). « Edmond Baudoin et son ami Troubs, dessinateurs et conteurs de métier, arrivent pour rendre compte de l’indicible : le rêve des survivants. Il y a chez eux une incroyable empathie avec les damnés de la terre, avec la ville menacée, avec les citoyens et leurs espoirs en miettes. Ils ont la vocation de marcher et de raconter, de recueillir et de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. » Qui mieux que l’écrivain mexicain Paco Ignacio Taibo II, dans la préface du livre, pour expliquer l’alchimie de ce duo ? À l’origine, Baudoin sollicite une bourse pour se rendre à Ciudad Juarez et propose à Troubs de l’accompagner. Avec une population de 1,3 million d’habitants, Ciudad Juarez a été́ classée comme la ville la plus dangereuse de l’Amérique et parmi les plus périlleuses du monde. Règlements de compte, avertissements ou meurtres sadiques, les chiffres augmentent d’année en année avec près de 3 100 morts violentes en 2010, sans compter les disparitions. À la une des journaux, chaque jour une nouvelle tuerie. « Ici Ciudad Juarez, là-bas El Paso. Ici le Mexique, là-bas les États-Unis. » De part et d’autre du Rio Grande, que les Mexicains appellent le Rio Bravo, deux villes jumelles. Passage privilégié́ pour la vague de migrants vers les États-Unis. Les Américains ont renforcé la frontière, les autorités ont ordre de tirer. Les gardes, mais aussi les milices locales américaines ajoutent à la criminalité́ des filières clandestines liées au grand banditisme et au trafic de drogue. Depuis la signature des accords de l’ALENA, l’Accord de libre-échange nord-américain entré en vigueur en 1994 entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, la récession économique des années 2000 pousse à la fermeture des maquiladoras, ces usines appartenant à des sociétés étrangères qui profitent de la main d’œuvre locale à bas coût et qui s’étaient multipliées en attirant les migrants de toute l’Amérique latine. Misère, chômage et insécurité́.

Inspirés par la lecture du roman 2666 de Roberto Bolaño, Baudoin et Troubs se sont livrés à ce reportage en bande dessinée. Hommage à ces femmes victimes d’une vague féminicide particulièrement odieuse depuis 1993, soutien à leur compatriote Florence Cassez en prison, le duo interroge dans la ville, au gré́ des rencontres, ceux qui veulent bien échanger leurs rêves contre des portraits. Un ange de la mort plane sur l’ancienne capitale de Pancho Villa. « L’important n’est pas de comprendre, résument les auteurs, mais de garder la mémoire et de penser aux vivants. » Comme dans Araucaria, ils invitent également un groupe de dessinateurs mexicains à signer quelques planches.

En dépit de son contenu documentaire, ce livre n’est pas à proprement parler un reportage mais une succession de portraits qui donnent à l’ensemble une cohérence et qui permettent de cerner au mieux la conception du voyage-rencontre chez Baudoin et son acolyte. Baudoin explique : « Qu’on soit en France ou ailleurs, on traverse des milliers de gens dans les foules. Il y en a toujours avec qui on aimerait s’arrêter, mais on passe toujours à côté de ces rencontres. Le portrait permet de s’arrêter. » Avec Troubs, ils désignent cette technique de portraits comme « le jeu de l’échange, un portrait contre un souvenir ou un rêve ». Ce jeu définit leur rapport au monde, leur manière de voyager et l’amour des hommes contagieux de leurs dessins. Cette position est transposée en Colombie dans leur second livre, Le Goût de la terre, où ils partent à la rencontre des paysans et des FARCs. « Viva la vida est sorti au Mexique avant la France, raconte Baudoin. Des universitaires colombiens nous ont proposé qu’on fasse la même démarche avec les paysans en Colombie. En effet, le dessin a quelque chose de magique qui permet de rentrer en contact plus facilement avec les gens, même si nous ne parlons pas la même langue. » En interrogeant les témoins et les protagonistes de la guérilla colombienne, le livre acquiert une dimension humaine et politique mais réelle, car les portraits rendent compte de la complexité des situations, des drames et des espoirs. Prêter son trait aux témoignages de ceux qu’il rencontre est chez Baudoin un acte démocratique, et c’est dans ce sens qu’il a sans hésiter convié Troubs dans cette aventure. « L’objectivité absolue n’existe pas, avec mon temps de vue, j’ai des idées déjà précises sur le monde. Troubs, lui aussi, mais avec ses 41 ans et mes 71 ans, la confrontation de nos deux points de vue, de nos deux subjectivités crée une forme d’objectivité et donne au contenu une forme plus démocratique. » Et, ensemble, ils concluent ainsi Le Goût de la terre : « Nous avons eu la sensation, durant ces cinq semaines, d’être des papillons voletant au gré du vent et des rencontres avec un sentiment d’imposture dans tous les genres, avec pourtant, et c’est un paradoxe, la certitude de faire quelque chose de vrai et d’important. » Ce paradoxe traduit à lui seul l’élan qui pousse Baudoin à faire le tour du monde confrontant le dérisoire à l’essentiel, sa propre vie à l’avenir de l’humanité. Cet élan définit son militantisme, sa passion pour l’échange, en position d’éternel amoureux.

Lucie Servin


[1Thierry Groensteen, En chemin avec Baudoin, PLG, Montrouge, 2008.

[2Entretien réalisé le 10 septembre 2013 avec Lucie Servin.

[3Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942.

[4Entretien réalisé le 10 septembre 2013 avec Lucie Servin.

[5Araucaria, L’Association, 2004.

[6Jacques Samson, « Edmond Baudoin. Celui qui tient le pinceau », Art Press, spécial Bandes D’auteurs, 2005, pp. 20-25. Cit. p. 20.

[7Edmond Baudoin, Les Essuie-glaces, Dupuis, “Aire libre”, 2006, p. 16.

[8Edmond Baudoin, Le Chemin de Saint-Jean, op. cit.

[9In En Chemin avec Baudoin…, op. cit, p. 72.

[10Entretien réalisé le 10 septembre 2013 avec Lucie Servin. Les citations suivantes proviennent toutes de cette même source.

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