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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 21 juillet 2013

super-métabdman

par Thierry Groensteen

On connaît un petit nombre d’auteurs qui se sont plu à jouer de façon réflexive avec les codes de la bande dessinée, en particulier avec les espaces gigognes de la case, de la planche et du livre : les noms de Fred et de Marc-Antoine Mathieu viennent de suite à l’esprit.

On connaît aussi toutes les parodies qu’a pu inspirer le mythe du super-héros : le champion du bien a des pouvoirs à éclipse, ou il est incompétent, ou il défend de mauvaises causes, et ainsi de suite [1].

L’hebdomadaire Spirou, qui fête ses 75 ans d’existence, publie épisodiquement depuis le mois de mai de cette année une série assez jubilatoire de Pascal Jousselin, qui se situe au carrefour de ces deux « traditions ». Les pages d’Imbattable – c’est son titre, et c’est aussi le nom de guerre du personnage – se comptent encore, à l’heure où j’écris, sur les doigts d’une main, et peut-être ne s’agira-t-il que d’une série des plus éphémères.
Elle relate les exploits, petits et grands, d’un super-héros dont le pouvoir consiste à disposer d’une vue panoptique de la page à l’intérieur de laquelle il figure. Cette forme inédite de « super-vue » lui confère un avantage indéniable sur tous les autres personnages : leur perception se limite à leur environnement immédiat, elle s’arrête au cadre de la case qui les enferme, tandis que la sienne s’étend à l’ensemble des cases en situation de coprésence dans le multicadre de la page. Imbattable occupe donc à la fois une position interne à l’action (il vaque à ses occupations jusqu’à ce qu’une mission le requiert, tient son rôle auprès des autres personnages) et une position externe, comme en surplomb. Les autres sont prisonniers de l’espace-temps diégétique ; lui est à la fois dans l’action immédiate et dans la « super-conscience » des processus complets en train de se dérouler, dont il connaît déjà le terme.
Ce pouvoir lui permet en particulier d’anticiper sur des phases de l’action qui n’ont pas encore eu lieu et de les influencer, ou de rétroagir sur des événements qui se sont déjà produits. Pour ce faire, il traverse systématiquement les cadres vignettaux, avec la même aisance que d’autres super-héros traversent les murs. Et c’est un jeu d’enfant pour lui de désarmer un malfrat en tirant depuis le strip inférieur, ou de de se débarrasser d’un savant fou et de ses robots tueurs en les assommant depuis les vignettes périphériques.

Imbattable illustre par l’absurde le fait que, dans la bande dessinée, le temps se monnaye en espace et inversement. Franchir la barrière entre des espaces supposés étanches équivaut donc à se déplacer dans le temps. De même, agir sur une situation dépeinte dans une case depuis d’autres images placées en amont ou en aval veut dire intervenir sur le présent depuis le passé ou le futur.

Les autres personnages ne partageant pas la « super-vue » d’Imbattable, ils ne comprennent jamais le mode opératoire de ses interventions. Mais notre héros aime à faire de la pédagogie :
Lorsque tu es entré ici, j’avais déjà terrassé tes robots… Car le temps est espace et l’espace est le temps.
Qu’est-ce que tu racontes, maudit ?!
(…)
Mon moi du passé t’a déjà cassé la figure.

Il fallait à ce super-héros d’un nouveau genre un costume approprié. Imbattable porte un pull jaune sur lequel s’étale le motif d’une planche de bande dessinée quadrillée, au design toujours identique, avec trois cases plus claires situées à la verticale les unes des autres comme pour indiquer la possibilité de prendre des itinéraires de traverse par rapport au déroulement vectorisé de la lecture.

En résumé, Imbattable est imbattable parce qu’il a la maîtrise du média. Son terrain de jeu à lui n’est pas Metropolis ou Gotham City, c’est la page. Et l’ivresse à laquelle il s’abandonne n’est pas celle de la toute-puissance, c’est celle de « la magie de la BD ».

Pascal Jousselin est aussi l’auteur de la série Les Dessous des coulisses, publiée régulièrement en ligne sur le site de l’hebdomadaire humoristique Mauvais esprit [2]. Les Dessous des coulisses relatent, avec une bonne dose d’autodérision, le quotidien de l’auteur et de ses camarades d’atelier. La veine est ici la même que dans Pauvre Lampil ou L’Atelier Mastodonte, deux séries du journal Spirou. Ainsi Jousselin se spécialise-t-il, pour le moment, dans la méta-bande dessinée, celle qui se prend elle-même pour objet. Mais si l’humour des Dessous me paraît assez convenu, je gage que tous les lecteurs qui ont une vraie passion pour la bande dessinée dans ce que son dispositif a d’irréductible aux autres formes narratives se délecteront des aventures d’Imbattable.

Thierry Groensteen


[1Je renvoie, sur ce point, au chapitre « Quand les superhéros ne sont pas sérieux », dans mon essai Parodies. La bande dessinée au second degré, Skira Flammarion, 2010.

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