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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

mardi 4 juin 2013

avis d’orage à minuit

par Christian Rosset

(à propos de Séquences, de Robert Varlez, éditions The Hoochie Coochie)

Le premier réflexe, pour ouvrir ce billet, serait d’égrener deux ou trois « je me souviens ». Car, au fond, c’est de cela qu’il s’agit, même s’il faut bien reconnaître que l’oubli a sans doute au moins autant d’importance que la mémoire dans ces retrouvailles inattendues avec les Séquences de Robert Varlez. Il y a pour moi – un « moi » au présent et sans nostalgie – un certain plaisir à retrouver ces pages aux noirs et blancs contrastés, non seulement intactes, mais bien mieux imprimées que lorsqu’elles paraissaient dans la revue Minuit où je les avais découvertes en 1975.

Je constate, non sans étonnement, qu’un peu plus de quarante ans après la parution du premier numéro [1], je me souviens encore avec précision de cette revue qui était publiée aux Éditions de Minuit par Jérôme Lindon (directeur de publication), Tony Duvert (directeur littéraire au tout début) et Mathieu Lindon (qui lui a très vite succédé). Je l’achetais de manière assez irrégulière ; ou la feuilletais à La Joie de lire ou à La Hune quand je n’avais pas les moyens de l’acheter. J’avais d’abord été attiré par la présence au sommaire de certains grands noms de l’époque (Beckett, Robbe-Grillet, Pinget, Simon, Duras… Ou, côté philo, Deleuze et Guattari). Mais, peu à peu, le retour plus ou moins régulier d’écrivains aux noms inconnus m’avait mis la puce à l’oreille. Loin de se contenter de publier des textes inédits de glorieux aînés, cette revue semblait favoriser, de manière très ouverte, l’émergence d’une nouvelle génération, car ces inconnus étaient en effet, pour la plupart, de très jeunes gens, parfois même légèrement plus jeunes que moi (qui n’avais pourtant pas dix-neuf ans quand est paru le No.10 daté de septembre 1974 – tout premier acheté et dévoré avec passion).

Je n’ai malheureusement gardé aucun de ces volumes pourtant peu encombrants (entre 72 et 88 pages ; la collection complète – 50 numéros en 10 ans de publication – ne doit occuper que 25 cm linéaires en bibliothèque). Il faut croire que je n’y accordais pas tant d’importance (car j’ai gardé de nombreuses revues et journaux : Change, Action poétique – ou Les Cahiers de la bande dessinée). Cependant, le souvenir reste vif, non seulement de certains écrits, mais aussi de dessins signés Michel Longuet, Martin Vaughn-James, Jean-Luc Parant (écrivain autant que dessinateur) ou Robert Varlez (mais, de ce côte-là, tout n’était pas fameux ; je me souviens que je maudissais la revue de mêler ainsi le pire : les restes d’un surréalisme moribond, et le meilleur : de nouvelles expériences de figuration, souvent énigmatiques, organisées de manière séquentielle, parfois très proches de la forme bande dessinée).

Mais les souvenirs sont autant de fantômes impalpables… En matérialiste convaincu, je préfère toucher de nouveau le disparu pour retrouver concrètement avec les mains, les yeux, le corps, les sensations de jadis et reprendre ma lecture – comme si, d’hier à aujourd’hui, seulement quelques minutes étaient passées. C’est pourquoi le collectif d’éditeurs The Hoochie Coochie (bandes dessinées et impressions artisanales depuis 2002) doit être loué d’avoir rassemblé en un volume, plutôt austère, mais d’une grande justesse, ces Séquences de Robert Varlez. D’après les confidences d’Alexandre Balcaen (qui a été la cheville ouvrière de ce projet), c’est L.L. de MARS qui avait attiré son attention sur elles en en publiant quelques-unes sur son site personnel [2]. Dans cette entreprise, assez risquée en temps de crise, tout est affaire de relais, d’affinités, d’envie de faire partager quelque chose qui devait, coûte que coûte revenir à la surface.

Robert Varlez est un artiste belge, né en 1947, qui dit venir « du néant d’Herstal (le lieu de mon enfance) [3] ». Il a fondé à Liège les Éditions de L’Atelier de l’agneau, où il a fait paraître une centaine d’ouvrages ainsi que 160 numéros du mensuel 25, « dans le but de promouvoir de jeunes créateurs belges et étrangers dans les domaines de la littérature, de la poésie et des arts visuels [4] ». Ces publications discrètes, peu luxueuses mais impeccables sont devenues mythiques parce qu’on y sentait une nécessité, une liberté, animées par le désir de faire sérieusement les choses sans se prendre au sérieux. N’étant pas passé par Liège à cette époque, je ne peux dire « je me souviens », mais je crois savoir que le mot d’utopie y avait toujours un sens (un vent de liberté soufflait dans cette ville où le compositeur Henri Pousseur avait créé en 1971 une pièce expérimentale intitulée Invitation à l’Utopie), l’idée de collectivité aussi (Robert Varlez a partagé un temps une maison avec deux des écrivains liégeois les plus féconds et inventifs, Jacques Izoard et Eugène Savitzkaya).

Je voudrais maintenant citer un peu plus longuement Robert Varlez pour que l’on puisse saisir la genèse de ce travail : « La série des Séquences a une histoire. Vers le milieu des années 1970, j’ai rencontré dans son atelier parisien Vladimir Velikovic, qui devait illustrer un livre à paraître aux Éditions de l’Atelier de l’Agneau, dont j’étais fondateur et éditeur. Velikovic m’a montré ses dessins et nous avons discuté de son travail. Il m’a dit s’être librement inspiré des photographies d’Eadweard Muybridge, qui décomposaient le mouvement d’êtres humains et d’animaux. Rentré chez moi, je me suis aussitôt procuré deux volumes des photos de Muybridge. Fasciné, j’ai entrepris un travail à partir de ce matériel, tout en abordant le sujet d’une manière très différente de Velikovic. Mes premiers essais, trop disparates, ne m’ont pas convaincu. C’est alors que j’ai eu l’idée de réaliser des séquences de dessins très contrastés, où le mouvement était représenté par diverses techniques, par exemple, en intervertissant d’une manière progressive les zones blanches et les zones noires, un peu comme un photographe passerait du négatif au positif, en rapprochant ou en éloignant l’un de l’autre non seulement les personnages mais des éléments du décor. Les protagonistes en mouvement s’inscrivent dans des rectangles, créant des espaces, dont ils transgressent parfois les limites, horizontalement ou verticalement. Contrairement à la plupart des bédéistes, je ne suis pas parti de scénarii préconçus, je me lançais à chaque fois (ou plutôt je lançais mes personnages) à corps perdu dans un labyrinthe dont je n’étais jamais sûr de trouver la sortie. Il s’est révélé que la sortie se confondait généralement avec l’entrée, la fin rejoignant le début et donnant l’impression d’un mouvement perpétuel, comme un film passé en boucle, se répétant à l’infini. La mécanique intervient pour une bonne part dans ce processus de création obéissant à une logique interne, chaque mouvement d’un personnage entraînant celui d’un ou de plusieurs autres, comme s’ils étaient reliés par un système d’engrenages, une sorte de courroie de transmission. C’est une clé, mais plusieurs interprétations sont possibles. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire de comprendre, il faut (se) laisser aller. [5] »

Effectivement, l’art de Varlez est plus libre, comme dégagé de l’idée de « dire », moins « torturé » que celui de Velikovic dont les dessins et peintures sont pour moi assommants à regarder (au fil du temps, sa matière première – le mouvement des corps – s’est très vite épuisée au fur et à mesure que sa « manière » tombait dans le redoutable piège du maniérisme). Plutôt que de surajouter, d’en faire trop, volontairement, Varlez a décidé, au contraire, d’accorder une grande place à l’effacement – visible, et comme marqué musicalement. Dans les Séquences (comme dans Roman inachevé, à ce jour inédit), le blanc reprend ses droits, selon un processus plus ou moins graduel (pour reprendre une expression de Steve Reich, musicien américain en grande faveur dans les années 70) : ajouter, retrancher, intervertir. On me rapporte (je n’ai pas vu les originaux) que ces pages étaient dessinées sur calque, ce qui me fait aussitôt penser à la possibilité de gratter l’encre au cutter (comme le font les musiciens qui tracent leurs partitions sur un tel support pour pouvoir facilement corriger – ou les architectes) ; mais, apparemment, nulle trace de repentir… Travail au scalpel, d’une relative sècheresse : nulle recherche purement plastique.

Pour être publié dans la revue Minuit dans la seconde moitié des années 1970, un texte (ou un dessin) « ne doit pas obligatoirement posséder les signes qu’il est de l’avant-garde d’aujourd’hui » (Mathieu Lindon, éditorial du n°26 – ce qui ne l’empêchera pas de publier un entretien mémorable avec Pierre Guyotat ; et aussi, pour mettre en pratique l’ouverture qu’il revendiquait, un autre, non moins fameux, avec Hergé). En cette époque où brûlaient les derniers feux des mouvements nés entre les deux guerres mondiales (relancés, avec plus ou moins de radicalité, après la fin de la seconde), les jeunes créateurs commençaient à ne plus supporter le poids de leurs aînés. Ce temps était comme pris dans un étau, dans un entre deux encore invisible (entre la modernité qui donnait des signes de fatigue et la post-modernité arrogante qui commençait à pointer le bout de son nez). Les écrivains étaient (comme déjà noté) en majorité très jeunes : Yves di Manno (par ailleurs dans la première équipe de rédaction des Cahiers de la bande dessinée à Grenoble) est né en 1954 ; Eugène Savitzkaya, Hervé Guibert, Mathieu Lindon en 1955 ; Benoît Peeters, en 1956 ; et le plus jeune Frédéric-Yves Jeannet, en 1959 (pour ne citer que les plus reconnus d’entre eux aujourd’hui). Les dessinateurs les plus réguliers étaient plus âgés d’une décennie : Longuet, né en 1945 ; Varlez, donc en 1947 ; Ramón Alejandro et Martin Vaughn-James, en 1943. Ce dernier, a eu un rôle très important, d’abord par la rigueur et la qualité de son travail (parfois inspiré par l’ancien directeur littéraire de Minuit : Alain Robbe-Grillet), ensuite par son nomadisme (il est né à Bristol et a vécu à Londres, Montréal, Tokyo, Paris et Bruxelles), ce qui lui a occasionné de nombreuses rencontres, dont celle de Robert Varlez qui le publie dans sa revue 25 et à qui il conseille d’envoyer ses Séquences à Minuit (plus tard, en 1982, dernière année de parution de la revue Minuit, l’Atelier de l’agneau publiera un petit livre de 32 pages, Axe de l’œil, plutôt remarquable, tant pour le texte de Jacques Izoard que pour les dessins de Martin Vaughn-James). Belle circulation, entre écriture et dessin, d’une génération, l’autre, entre projets à la lisière des domaines (on peut noter au passage qu’Yves di Manno établira le texte français de L’Enquêteur, de Vaughn-James, chez Futuropolis en 1984). Les années 80 seront de dispersion, de perte d’énergie, de dissolution, marquant le début d’une restauration qui s’est avancée d’abord masquée, avant de s’affirmer de manière de plus en plus décomplexée…

Cela dit, certaines des Séquences de Robert Varlez sont parues sur d’autres supports que la revue Minuit. Sans titre 2, par exemple, une pure merveille que je ne me risquerais pas à décrire et qu’il est nécessaire de lire avec la pointe de l’œil, est parue dans Odradek, la revue d’Izoard, au titre kafkaïen (Kafka, comme Borges ou Beckett, irrigue en profondeur ces années-là – Michaux sans doute aussi, même si c’est moins visible). En publiant en volume un ensemble de ces Séquences, organisé avec cohérence, The Hoochie Coochie aura sorti ce travail exploratoire d’une longue nuit de sommeil quasi-hivernal. Réveil sans fanfare au petit jour, une fois minuit passé, qui suscitera peut-être, nous ne pouvons que le souhaiter, de nouvelles lectures, au présent.

À la question : « Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? », Robert Varlez répond : « Je ne me prends pas au sérieux. Je joue, je m’amuse ». Il travaille « partout » et fait « feu de tout bois [6] ». On peut en savoir (un peu) plus long sur son parcours en explorant la toile (en allant, par exemple, jeter un œil sur sa page Facebook, ouverte à tous, où sont publiées d’assez nombreuses reproductions de dessins, de peintures et surtout de collages, dans le droit fil des collages dadaïstes et surréalistes). À découvrir ces images, quel que soit le moment de leur production, il ne semble pas que la bande dessinée ait été le domaine – et encore moins le « genre » – qu’il ait désiré le plus marquer de son empreinte, même si son éditeur présente de manière très juste son travail des années 70 en tant que « forme singulière d’écriture dessinée ». Varlez raconte, dans la présentation de son livre pour Chronic’Art [7], que « pendant la période qui a directement précédé [ses] recherches pour les Séquences », il avait « réalisé à la mine de plomb une série de grands dessins réinventant une mécanique interne du corps humain. Ils ont fait l’objet d’un livre À main nue ici même (Atelier de l’Agneau, 1974), préfacé par Bernard Noël, qui écrivait : Le sens ne saurait être clos sur lui-même ; il déborde, il coule, et c’est un chemin. Un chemin qui ne mène qu’à soi et qui est à la fois la vue et le point de vue. […] Une fois terminé, [le dessin] est irréductible. On dirait qu’il s’est pensé tout seul. » On ne saurait mieux conclure ce billet. Et c’est aussi un « message » pour la bande dessinée en quête d’avenir au présent – un présent traversé par la mémoire, mais débarrassé de toute forme de nostalgie.

Christian Rosset
Chaville, 1er juin 2013


[1Le No.1 est sorti en novembre 1972 et le No.50 et dernier, en septembre 1982.

[5In Chronic’Art, juin/juillet 2013.

[7Voir note 5.

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