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souterrains

par Nicolas Tellop

[décembre 2012]

Si l’on devait dresser une typographie des lieux favorables à l’imaginaire, sans doute que le souterrain y tiendrait une des toutes premières places, aux côtés du labyrinthe, avec lequel il se confond souvent. Sur ce sujet, comme on va le voir à travers un petit parcours anthologique limité, pour l’essentiel, au domaine francophone, la bande dessinée se montre digne héritière des littératures de l’imagination. Elle se voit redevable d’un topos vieux de plusieurs siècles et qui remonte même, comme tout ou presque, au berceau de l’humanité. Nous serons amené à distinguer le souterrain infernal, le souterrain gothique, le monde-bulle du souterrain de la Terre creuse, et enfin le souterrain initiatique.

Les mondes souterrains exercent sur les hommes une fascination superstitieuse depuis les mythologies antiques et l’image des enfers qu’elles ont définie à travers les lieux ténébreux, tout à la fois royaume des morts et décor d’aventures extraordinaires et tragiques (L’Odyssée d’Homère, L’Enéide de Virgile, la légende d’Orphée contée dans Les Métamorphoses d’Ovide, l’un des héroïques Travaux d’Hercule qui l’oblige à descendre aux Enfers…). Dans les temps reculés, les entrailles de la Terre possèdent une dimension symbolique et allégorique, l’obscurité et les formations rocheuses fantastiques servant par ailleurs de giron à de multiples croyances religieuses, du culte des profondeurs telluriques propre aux Sumériens jusqu’au Nekromanteion grec en passant par le Duat de l’Egypte ancienne, bouches des enfers d’où l’on pouvait invoquer l’ombre des morts. La Divine Comédie de Dante, dont la longue plongée au milieu des cercles infernaux reste l’épisode le plus fameux, en est une variation qui contribua à fixer définitivement l’assignation des enfers aux lieux souterrains.
La puissance fantasmatique de telles visions a conditionné leur représentation iconographique jusqu’à nos jours – et la bande dessinée s’en fait abondamment le relais, par exemple avec les dessins infernaux du Conte démoniaque d’Aristophane, et surtout ceux du manga Dante Shinkyoku de Go Nagai. Tous deux se situent dans la tradition du poète italien, le deuxième assumant la référence au point de citer graphiquement le style fouillé du graveur Gustave Doré, lui-même illustrateur de la Divine Comédie. Le rêve de Mic Mac Adam qui ouvre Le Bois des Lépreux (d’André Benn et Stephen Desberg) en reprend les grandes lignes : on voit le détective écossais s’enfoncer toujours plus profondément dans le sol, d’abord une cave et puis les égouts et de là la bouche des Enfers, où il est encore précipité dans un abîme de flammes.

On peut citer aussi Styx, de Foerster et Andreas, dont le titre fait référence au fleuve de la mythologie hellénique qui plonge dans les Enfers ; l’album prend justement comme décor un parc d’attraction reproduisant le monde des âmes damnées, plus vrai que nature – décor du parc qui renvoie en abyme au décor de la bande dessinée elle-même, reflet des stéréotypes et des fantasmes auxquels nous voue notre humanité.

Le XIXe siècle va se charger de vulgariser et de populariser l’univers souterrain comme décor incontournable de certaines fictions. À compter du Château d’Otrante, d’Horace Walpole, en 1764, les romans gothiques anglais feront des souterrains, des cryptes, des puits, des fosses, des cachots, des gouffres, des tombeaux, des catacombes, des caveaux et autres sous-sols en tous genres le théâtre de leurs récits épouvantables, avec la postérité romanesque que l’on connaît (Ann Radcliffe, Charles Robert Maturin, Sheridan Le Fanu, Bram Stocker et même Alexandre Dumas, pour ne citer qu’eux). Dès lors, deux tendances peuvent être dégagées. Il y a tout d’abord les auteurs qui vont creuser la veine fantastique liée aux souterrains gothiques. Décor aux résonances dramatiques par excellence, le sous-sol gothique est le refuge de secrets enfouis, le lieu où se cachent les vérités généalogiques les plus terribles (les révélations sur les crimes des parents, par exemple).
Edgar Allan Poe est le plus illustre représentant de cette veine fantastique grâce à certaines de ses Histoires Extraordinaires, où le sous-sol implique peur, angoisse et horreur morbide (Le Puits et le Pendule, La Chute de la Maison Usher, etc.). Les célèbres comics américains de terreur des années 1950 s’inscrivent sous ce haut patronage horrifique, en allant jusqu’à faire siéger le narrateur dans le souterrain lui-même, comme c’est le cas des Tales From The Crypt, dans lesquels le principal des trois conteurs qui se succèdent à chaque histoire, le fameux « gardien de la crypte », habite et apparaît dans sa tanière souterraine, comme son nom l’indique. Ainsi, le sous-sol sert de fondement au récit fantastique : plus qu’un lieu commun, il s’agit du lieu de ses origines.
Au début du XXe siècle, Howard Phillips Lovecraft s’impose comme l’héritier de cette tradition en achevant d’en répandre le motif. Les domaines souterrains abritent alors l’horreur innommable, la monstruosité indicible, l’horreur antédiluvienne et les mythes originels, à côté desquels l’humanité paraît bien dérisoire. Lorsque la bande dessinée cultive cette veine, elle produit des œuvres justement très référencée à l’univers respectif de ces deux auteurs. Les Aventures de Mic Mac Adam en constituent une fois encore un des meilleurs épigones (en particulier avec la grotte macabre des Mains d’Ivoire et la cave à la créature mystérieuse du Cottage). On retrouve aussi l’influence prépondérante de Lovecraft dans les sous-sols de Londres où Tif et Tondu traquent un monstre à la croissance démesurée (cf. l’album Sorti des abîmes, de Will et Tillieux). Mais c’est surtout avec La Conspiration des poissonniers, une aventure de Dick Hérisson contée par Savard, que le motif lovecraftien s’incarnera le mieux, une créature mythologique et la secte qui l’adore trouvant refuge dans les égouts de Marseille. Outre-Atlantique, les comics feront aussi très largement écho à l’image du souterrain infernal et monstrueux, notamment à travers la série Hellboy, créée par Mike Mignola, dont l’univers subit considérablement l’influence du modèle Lovecraft : le récit intitulé Les Germes de la destruction en est un exemple représentatif, avec son final en apothéose dans un temple souterrain.

Il convient par ailleurs de citer les adaptations en bande dessinée de certains récits des deux auteurs américains, en particulier celles de Dino Battaglia (Histoires Extraordinaires) et d’Alberto Breccia (Le Mythe de Cthulhu), où, en toute logique, le décor souterrain trouve matière à s’épanouir en images.

L’autre rayonnement du souterrain gothique s’oriente au XIXe siècle vers la littérature populaire et en particulier le roman-feuilleton, où le souterrain vaut premièrement par l’atmosphère qu’il dégage. Le registre n’y est presque jamais fantastique, mais le motif permet néanmoins de connoter le mystère et l’inquiétude. Le souterrain autorise en outre l’éclosion d’une multitude de rebondissements sous l’espèce de trappes, portes dérobées, passages secrets et autres artifices savoureux du retournement de situation. En France, Les Mystères de Paris, d’Eugène Sue, en est le plus célèbre modèle, en faisant des catacombes parisiens le décor ténébreux de certains épisodes à sensation, motif développé par la suite chez des auteurs comme Elie Berthet, Pierre Zaccone, Joseph Méry et surtout Gaston Leroux avec ses fondateurs Le Roi Mystère et Le Fantôme de l’Opéra (qui, lui, privilégie les égouts de la capitale).

La bande dessinée assume d’autant mieux cette filiation que sa narration repose aussi sur la publication périodique, en feuilleton, et nécessite en conséquence le recours aux mêmes « ficelles ». Les souterrains deviennent alors rapidement un leitmotiv narratif pour certains dessinateurs, pour ne pas dire une obsession qui assume pleinement l’héritage des récits du siècle précédent. Ainsi, dès Tintin en Amérique, Hergé met en scène son héros reporter aux prises avec des trappes qui se dérobent continuellement sous ses pieds, souvent pour le faire tomber dans un piège, mais aussi parfois pour lui sauver la mise in extremis, quand son adversaire n’adopte pas la même ruse en stratégie de repli – elles s’inscrivent en tout cas pleinement dans la tradition du rebondissement rocambolesque. Les souterrains ne quitteront d’ailleurs jamais vraiment l’œuvre d’Hergé, qu’il s’agisse des Cigares du Pharaon avec son exploration des tombeaux égyptiens et les galeries souterraines qui servent de repaire à une secte conspiratrice (où il est encore question d’une trappe en forme de piège mortel), des tunnels creusés dans la roche derrière une cascade qui donnent accès au Temple du Soleil, ou des galeries du temple indonésien de Vol 714 pour Sidney… À chaque fois, le topos fonctionne comme une boîte à surprises pour le lecteur, vecteur d’inconnu et d’inattendu.

Autre grand explorateur des contrées souterraines, Edgar P. Jacobs s’inscrit lui aussi en dépositaire d’une tradition feuilletonesque, avec en supplément une puissance de théâtralisation des lieux qui souligne sa prédisposition pour la mise en scène. Dans les Aventure de Blake et Mortimer, le monde sous la terre est un décor grandiose propice aux ambiances mystérieuses et à l’aventure haletante, source de fascination et d’émerveillement qui ne peut que rappeler la poésie si particulière aux romans d’aventures de la fin du XIXe et du début XXe. Le motif en est d’ailleurs récurrent, et pour tout dire omniprésent, car il n’est pas une seule des aventures de Blake et Mortimer qui ne les conduit à un moment ou à un autre dans les entrailles du sous-sol. Comme chez Hergé, les civilisations égyptiennes sont propices à l’exploration des hypogées (Le Mystère de la Grande Pyramide), et comme chez les feuilletonistes d’antan les héros se trouvent plongés dans les méandres d’égouts lugubres (La Marque jaune), de repaires souterrains (Le Secret de l’Espadon, SOS Météores, Le Piège diabolique, etc.) et même de ces catacombes en vogue au XIXe (L’Affaire du collier). Jacobs se nourrit en outre d’une autre grande influence populaire dans l’imaginaire du souterrain du XIXe siècle, celle de Jules Verne. Le romancier français fit prendre à ses Voyages Extraordinaires plus d’une fois le chemin des profondeurs de la Terre, avec Les Indes noires, par exemple, mais surtout avec l’inoubliable Voyage au centre de la Terre. Jacobs en donnera une relecture dans L’Énigme de L’Atlantide, qui prend presque intégralement pour cadre la fameuse civilisation perdue, cachée aux yeux des citoyens du monde, univers insoupçonné dans les profondeurs de notre planète, véritable utopie souterraine.

Cet épisode de la série Blake et Mortimer et ce roman de Jules Verne nous conduisent par ailleurs vers tout un pan de la littérature populaire rassemblé sous le nom générique de lost race fiction : il s’agit d’un sous-genre qui a commencé à se développer en Angleterre à la fin de l’époque victorienne et qui implique la découverte d’un nouveau monde (ou d’un monde ancien qu’on avait oublié) en dehors du temps, ou de l’espace, ou des deux. Le motif du souterrain apparaît dans ce contexte comme le vecteur récurrent de cette découverte, toujours en raison de cette capacité qu’ont les profondeurs terrestres à enfouir, à dissimuler, à receler des mystères. Il répond alors à la théorie fantastique dite de la « Terre creuse », qui suppose que la planète possède une surface interne habitable. Le romancier Henry Rider Haggard en est fort représentatif, avec Les Mines du Roi Salomon et surtout son chef-d’œuvre Elle. Les références au genre se rencontrent en nombre dans le neuvième art, ne serait-ce que dans Le Temple du soleil ou justement L’Énigme de l’Atlantide, où le souterrain conduit à une dimension qui paraissait ne plus exister ou n’avoir jamais existé. On pourrait aussi citer les Znouf Znouf des profondeurs glacée du Secret de l’Antarctique, dans la série Bob Morane, ou encore les Gnac Gnac du Pépito de Luciano Bottaro, que le petit corsaire découvre sous la bien nommée « île des surprises ».
La fortune du genre est encore plus grande et multiple dans l’univers Marvel, qui met régulièrement en scène des empires souterrains dirigés par des super-vilains tels que l’Homme-Taupe ou Tyranus – mais aussi des super-héros comme Rockman, chef d’un peuple troglodyte descendant des premiers colons d’Amérique du Nord, dont le royaume sis sous les USA s’appelle Abyssmia. Le catalogue Marvel permet de référencer encore une race de mutants qui vit sous la surface, survivants d’anciens habitants de la légendaire Lémurie devenue souterraine : Les Déviants. La fortune de certaines œuvres littéraires en bande dessinée confirme cet intérêt pour la lost race fiction, en particulier celle de l’important cycle de Pellucidar, d’Edgar Rice Burroughs, et de l’épisode Tarzan au cœur de la Terre, successivement mis en images par Rex Masson, Burne Hogarth, Russ Manning ou Gray Morrow, entre autres. Le propre fils de Burroughs, John Coleman Burroughs, illustrateur et dessinateur de comics, est d’ailleurs connu pour ses travaux reposant sur cette œuvre de son père, notamment les récits Land of terror et David Innes of Pellicular.

On pourrait dresser une longue liste des bandes dessinées qui, à travers le motif du souterrain, s’inscrivent dans la tradition de la littérature populaire, notamment parmi les proches d’Hergé et de Jacobs (Jacques Martin, par exemple, en particulier avec le personnage de Lefranc et des titres évocateurs comme La Crypte). D’ailleurs, les émules du créateur de Tintin se chargeront de relayer le motif, comme l’attestent les illustrés édités chez Fleurus, chaperonnés par l’Action Catholique des Enfants, qui furent les introducteurs d’Hergé en France dans les années 30, et qui donnèrent pour consigne à leurs auteurs de le prendre comme modèle. Le dessinateur Herboné, créateur de Fripounet et Marisette, en est l’exemple criant, en manifestant pour les trous, gouffres, cavernes et autres « goules rouges » un engouement qui confine à l’obsession.
D’autres dessinateurs ont été en phase avec la littérature jeunesse de leur temps, comme ce fut le cas de Mitacq − épaulé par Jean-Michel Charlier au scénario − avec La Patrouille des Castors (voir Le Chaudron du Diable, Vingt Milliards sous terre, ou El Demonio) ou le scout solitaire Jacques Le Gall (Le Lac de l’épouvante ou Le Secret des templiers), qui n’étaient pas sans rappeler Enid Blyton, son célèbre Club des Cinq et la disposition de ses personnages pour la spéléologie. Il faut signaler aussi le cas de Bob Morane, héros de romans pour la jeunesse créé dans les années 50 par Henri Vernes et rapidement transposé en bande dessinée par l’auteur lui-même en compagnie de dessinateurs tels que Dino Attanasio, Gérald Forton, William Vance et Coria : là encore, l’exploration du monde souterrain s’impose comme une évidence et renforce la stéréotypie (Les Géants de Mu ou L’Œil d’iguanodon).
Il existe même un album que l’on peut lire comme une allégorie de cette filiation avec la littérature populaire, nous voulons parler de la reprise de Spirou par Frank Le Gall, pour une aventure intitulée Les Marais du temps (2007). Spirou et ses compagnons y voyagent dans le passé et se retrouvent coincés dans le Paris de 1865, au beau milieu des quartiers mal famés et surtout parmi les catacombes et leurs mystères. Le Gall tisse des liens entre la bande dessinée populaire et les territoires romanesques où elle puise ses fondements. En se retrouvant plongé en 1865, Spirou fait un retour aux origines de l’intrigue à sensations, avec le souterrain comme matière première de l’imaginaire.
Avant lui, des dessinateurs ont utilisé le potentiel référentiel du souterrain avec une distance plus critique dans le but d’ironiser sur la permanence du cliché populaire. C’est le cas de la première aventure de Freddy Lombard signée Yves Chaland, Le Testament de Godefroid de Bouillon, avec les souterrains du château qui sont censés abriter un trésor, ou bien encore du Démon de la Tour Eiffel, une aventure d’Adèle Blanc-Sec par Tardi, où le sous-sol parisien sert de refuge à la secte de Pazuzu (le ton de la série et le décor de la capitale au début XXe siècle en appellent d’ailleurs directement à la tradition feuilletonesque).

Qu’il s’agisse des enfers, des tombeaux, des caves aux recoins insondablement ténèbreux ou des tunnels labyrinthiques, le souterrain s’impose dans la bande dessinée par sa connotation du mystère. Ce qui est sous terre est caché, dissimulé, inconnu, et de ce fait étrange, pour ne pas dire redoutable. L’exploration du souterrain, en rejouant la plongée aux enfers d’Hercule ou d’Orphée, offre la promesse d’un dépaysement qui confine à la désorientation. La descente de Tintin dans le tombeau égyptien des Cigares du Pharaon en est fort représentative. La trappe qui ouvre l’entrée de la sépulture se referme sitôt que le héros et Milou y ont pénétré, ce qui a pour effet de les plonger dans l’obscurité. À partir de là, les invraisemblances du récit confinant à l’onirisme surréaliste s’enchaînent, jusqu’à la vision hallucinante du corps sans connaissance de Tintin emporté dans les profondeurs du souterrain par des protagonistes du récit transfigurés en divinités égyptiennes. L’apothéose est atteinte lorsque le héros se réveille dans un sarcophage flottant en pleine mer, contraste on ne peut plus dépaysant avec le désert où il se trouvait encore avant de pénétrer l’hypogée. En traversant le souterrain, le personnage a perdu tous ses repères dans la réalité, et plongé dans une confusion de l’espace et de la raison. Il en va de même chez Jacobs, dans Le Mystère de la Grande Pyramide, où la violation du domaine souterrain des pharaons condamne Blake et Mortimer à une amnésie partielle, et surtout Olrik à la démence. Dans L’Affaire du collier, les deux héros s’égarent dans les catacombes et semblent destinés à ne plus jamais trouver d’issue. Cette confusion spatiale est complétée par une confusion temporelle dans Le Piège diabolique, où la pénétration dans la cave-laboratoire de Miloch conduit Mortimer à errer dans le temps, perdu et déconnecté de son époque.

Le souterrain, comme espace de la confusion, est propice au renversement des valeurs et au motif de l’inversion. Les baroques du XVIe et du XVIIe siècles avaient déjà construit cette image des mondes souterrains et sous-marins comme miroirs de notre réalité, espaces privilégiés du rêve et de l’imaginaire. Par la suite, Alice au Pays des Merveilles, de Lewis Carroll, ne fera qu’entériner cette vision en faisant entrer son héroïne dans le terrier d’un lapin conduisant à l’univers insensé du Chapelier fou. Dans un mini-récit de Pif le chien réalisé par Luciano Gatto, La Caverne oubliée, le héros canin et son acolyte Hercule se retrouvent plongés dans un monde souterrain fantastique, où les proportions sont renversées à cause d’une graine mystérieuse. Voulant protéger le village autochtone de l’attaque d’une chenille géante, Pif fait avaler la graine à un moineau qui, devenu gigantesque, chasse l’insecte nuisible : le héros utilise ainsi avec cohérence la logique du sens dessus dessous propre aux anfractuosités baroques. Il en va souvent de même pour l’univers très carrollien de Fred dans sa série Philémon, en particulier dans cette célèbre planche extraite de L’Île des brigadiers où le héros, qui se trouve dans la cabane de Félicien, descend à la cave par une échelle et puis remonte la page sans parvenir à sortir de la cave pour autant : lecture chronologique et lecture spatiale se concurrencent et se chevauchent pour au final « tout détraqu[er] », comme le déplore Félicien, la lecture se retrouvant elle aussi littéralement sens dessus dessous.

Pour d’autres personages, le sous-sol est l’occasion de concrétiser un vœu cher, dont la réalisation a pourtant été invariablement refusée à la surface. C’est le cas d’Obélix dans Astérix et Cléopâtre, qui, parce qu’il est enfermé dans les souterrains inextricables d’une pyramide, est autorisé pour la seule et unique fois de sa carrière à boire un peu de potion magique. De même, c’est habituellement à la faveur de son repaire souterrain que l’identité du superficiel Bruce Wayne se renverse pour laisser place au sombre et torturé Batman.
Enfin, si le souterrain retourne les habitudes de la normalité, il est aussi susceptible de donner à voir l’envers de la vie à la surface, allant jusqu’à en trahir l’absurdité, comme dans les premiers tomes de la série Koma, de Frederick Peeters et Wazem, dans lesquels on s’aperçoit que chaque être humain est en réalité animé par une machine personnalisée et mystérieuse, actionnée par une créature qui ne l’est pas moins.

En conséquence, à travers l’idée du renversement qu’il implique, le souterrain n’apparaît pas nécessairement comme un lieu de danger, mais aussi comme le lieu d’une possible révélation. La reptation désespérée de Tintin dans les profondeurs d’un boyau rocheux de L’Île noire va lui permettre d’en percer le secret et de confondre les faux-monnayeurs. En démasquant les faussaires, maîtres de l’illusion et de la mystification des apparences, Tintin n’est pas loin de s’inscrire dans la logique métaphysique de l’Allégorie de la Caverne de Platon, dans laquelle la demeure souterraine apparaît sous le double auspice successif du mensonge lié aux faux-semblants et du dévoilement de la réalité. De leur côté, Blake et Mortimer seront mis dans le secret du culte de la pyramide par Cheik Abdel Razek avant de perdre la mémoire, non autorisés qu’ils sont à détenir un tel savoir (de la même façon que, dans l’allégorie de Platon, celui qui accède à la Vérité ne peut la supporter sans en perdre la vue).

Outre la révélation et la vérité, c’est aussi dans le monde souterrain que l’on cherche les trésors oubliés (à l’instar des 4 As et le trésor des tsar, de François Craenhals et Georges Chaulet) ou que l’on cache les secrets les plus précieux (le voyage spatial de Tournesol dans Objectif Lune se prépare dans les profondeurs souterraines d’une montagne – beau contraste inversif, d’ailleurs). De manière plus singulière encore, dans Le Trésor de Rackham le Rouge, on s’aperçoit que le dit trésor ne se trouvait pas où les héros l’avaient cherché tout au long de l’album, mais dans la cave de Moulinsart où Tintin avait été enfermé dans Le Secret de la Licorne, le souterrain n’apparaissant plus comme un lieu de réclusion ou de péril, mais comme celui de la résolution de l’énigme.

Tout cela rappelle que c’est dans les profondeurs de la Terre que se forment les métaux précieux que l’homme n’a cessé de chercher et de convoiter. Ce trésor caché sous nos pieds, l’alchimie cherche à en réaliser le fantasme. C’est un stéréotype que de représenter les alchimistes se consacrant à leur Grand Œuvre dans un laboratoire souterrain, forgeant la matière avec le feu pour accéder à la connaissance suprême, comme on peut le voir dans la série Le Legs de l’alchimiste, d’Hubert, Tanquerelle et Bachelier.

À un autre niveau, Bobo, l’éternel prisonnier de Rosy et Deliège, ainsi que les frères Dalton de Morris, feront des trous creusés dans le sol et des galeries souterraines le moyen privilégié de l’évasion, chemin de la liberté retrouvée. Le célèbre gag de Franquin où l’on voit Gaston réfugié dans un tunnel formé à l’aide des innombrables courriers et archives qu’il a laissés en suspens va exactement dans ce sens : Prunelle lui-même « hésite à interrompre [ce] moment de bonheur ». Gaston s’est créé un refuge, une utopie souterraine à l’écart et à l’envers du monde, avec cela même qui représentait pour lui une contrainte.

L’exiguïté du souterrain n’empêche donc pas un large épanouissement de l’imaginaire ; c’est même un lieu qui libère l’inspiration. Cette image du souterrain comme demeure de la chimère se retrouve dans Les Incidents de la nuit, de David B, où le héros entreprend de retrouver la trace d’une mystérieuse série d’ouvrages dans une librairie qui « fonctionn[e] comme un champ de fouilles », avec des plaines et surtout des tunnels et des cavités formés par les livres eux-mêmes.

Ainsi voit-on un moment le narrateur arrêter ses fouilles « pour lire des ouvrages qu’[il] piochai[t] dans les couches géologiques »… David B montre alors que l’imaginaire romanesque repose sur une hiérarchie qui s’organise dans les profondeurs. Ce qu’il lit à ce moment est d’ailleurs à bien des égards révélateur, car il est question des cinq entrées principales de l’Agartha, célèbre royaume imaginaire qui s’étend à tous les passages souterrains du monde entier. Il s’agit d’un grand territoire sous terre, comptant des millions de sujets, sur lesquels règne le « Roi du Monde » qui connaît toutes les forces de la Nature, lit dans toutes les âmes humaines et même dans le grand livre de la Destinée. Le lieu souterrain concentrerait ainsi toutes les énergies terrestres, en même temps qu’il se ferait le dépositaire d’un savoir suprahumain, garant de l’équilibre du monde. Cette utopie mystique n’est pas sans avoir certaines résonances avec les révélations faites par les lectures de David B : plus tard, dans un rêve, il se verra encerclé par trois livres, dont l’une des pages laisse ouvrir une porte dans laquelle il pénètre et où on le voit s’enfoncer comme dans un souterrain. Il faut le rappeler, « plonger dans la lecture », « s’immerger dans un livre » sont des expressions qui renvoient à la descente dans les profondeurs de l’imaginaire, action dont le but est parfois d’y dénicher, justement, des « vérités profondes ». Par ailleurs, la lecture, dans son rapport à l’espace, s’apparente à une descente tout le long de la page, mouvement descendant qui fait écho à la descente dans le souterrain, dans les ténèbres de l’imaginaire.

On n’est pas loin, alors, de l’ultime symbolique du sous-sol et des profondeurs terrestres, celle du moi primitif, du moi intérieur. En effet, lorsqu’on dit que l’on descend en soi-même, c’est que l’on cherche à se connaître, à se comprendre, à examiner sa conscience. La descente dans le souterrain n’est pas anodine quant à son écho dans notre psyché. Lorsque David B se sera enfoncé dans les profondeurs du livre à travers la porte qui s’y était ouverte, il aura acquis la capacité de revêtir plusieurs formes : lui-même, l’être-ombre, l’être-squelette et l’être-papier. Ces quatre identités évoquent les instances de la personnalité qui apparaissent dans la deuxième topique freudienne : le ça, le surmoi et le moi, qui fondent le « je ».

Selon Jung et sa méthode psychanalytique, le sous-sol symbolise aussi une phase régressive ; souterrain, abîme, tunnels représentent alors le giron maternel, la Terre-Mère, le lieu des origines. Il est amusant, à cet égard, de se souvenir qu’Edgar P. Jacobs, qui a fait des souterrains le théâtre privilégié de ses récits, a été victime dans son enfance d’une chute au fond d’un puits, événement traumatisant qui pourrait apparaître comme la scène originelle, la scène primitive de son imaginaire. De manière beaucoup plus générale, on peut voir aussi dans le monde souterrain le lieu des origines du dessin lui-même, qu’il s’agisse de l’art rupestre des grottes préhistoriques, des hiéroglyphes présents dans les galeries et tombeaux de l’Egypte Antique, ou encore des dessins « grotesques » dont le nom vient précisément de l’italien la grotta, qui devint ensuite la grottesca, en hommage au lieu de leur découverte. Ainsi, après bien des transformations et développements, la bande dessinée trouve sa source dans la grotte primitive dont les parois servaient de support à la projection graphique d’un imaginaire immémorial. En 2011, l’album Rupestres exprimait l’émoi de six dessinateurs (Prudhomme, Guibert, Rabaté, Troub’s, Mathieu et Davodeau) devant les représentations de leurs « collègues » de la Préhistoire.

Un épisode de Tintin en Amérique nous offre l’allégorie de cette filiation. Le héros s’est aventuré dans un étroit tunnel et découvre une grande salle souterraine « décorée de dessins indiens ». Dans les deux cases qui prennent la salle comme décor, l’ombre projetée de Tintin se mélange aux petits dessins rupestres, comme pour montrer leur nature similaire. Alors, au milieu des ténèbres du souterrain, le héros de bande dessinée découvre dans son ombre l’altérité de sa condition, projection en noir sur blanc. Il fait ainsi remarquer que « c’est probablement dans cette grotte que se réfugiaient les Orteils-Ficelés, lorsqu’ils étaient traqués par leurs ennemis ». Dans ce contexte, les indiens, « c’est les autres », c’est l’altérité,c’est le contraire de Tintin le visage pâle (pourtant Tintin lui-même reviendra s’y cacher, poursuivi par les Peaux-Rouges, forcé à s’inscrire dans leur filiation, à les imiter, à être comme eux). L’ombre de Tintin dans la grotte lui rappelle qu’elle est à la fois la projection de sa propre image, mais aussi celle de quelque chose d’autre, de plus primitif mais qui fait partie de lui-même : le dessin de ses origines.

Nicolas Tellop

Bibliographie

L’Imaginaire du souterrain, textes réunis par Aurélia Gaillard, L’Harmattan, 1997. / Terrin, Jean-Jacques, Le Monde Souterrain, Hazan, 2008. / Vogliotti, Guido, Blake et Mortimer : souterrains et voyage initiatique dans l’œuvre de E.P. Jacobs, Romans-sur-Isère : Pavesio, 2010.

Corrélats

aventure – fantasy – géographie – mythe − paysageville

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