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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

Ware, Chris

quimby the mouse

par Jacques Samson

La planche originale de Chris Ware reproduite ci-contre appartient au cycle « Quimby the Mouse » et elle est, à l’évidence, typique de son travail comme de ses préoccupations – on dirait peut-être mieux de ses obsessions. Comme il arrive souvent chez lui, elle livre, sous des dehors rudimentaires, un agencement complexe et finement imbriqué de cases dont le déchiffrement pose un défi considérable, ne serait-ce que par leur petitesse et leur nombre excessivement élevé (59 !). Les micro-récits qu’elle contient empruntent à des formes primitives de narration graphique – par rapport auxquelles le choix d’une souris est emblématique ! – qui témoignent d’une fascination, déjà entrevue ailleurs, pour la scansion de brefs intervalles temporels inhérente au dessin d’animation, ou encore pratiquée dans ces petits objets rares et démodés que sont les folioscopes (flip-books). L’ensemble qu’elle compose accorde une place de choix à la pensée visuelle de l’artiste telle qu’il se la représente dans sa production même, comme s’il voulait en éprouver la cohérence, la consistance, autant qu’en repousser les limites.

Par autodérision, la courte série incluant cette planche est qualifiée par son auteur de « bandes dessinées incompréhensibles » et on suppose que c’est une apparente saturation du sens qui lui vaut une semblable étiquette. En effet, l’historiette ici racontée, à travers un lancinant « ralenti », tient davantage du chaos que ce que suggère l’hyperstructuration qui s’en dégage au premier coup d’œil. C’est que le monde de Chris Ware est un facétieux mirage prenant pour cible une certaine prétention à la lisibilité. Pourtant rien n’est jamais aussi limpide qu’il n’y paraît. Le raconté y semble toujours en surplomb par rapport au représenté et c’est ce déséquilibre qui en fait tout le miel.

Une attention plus soutenue au chantier de cette planche révèle l’existence d’une variété de modes graphiques (trait de contour, modelé, aplat, trames de densités diverses, etc.) qui en indexe le parcours. De même, la multiplicité des plans de représentation (dont l’inégal degré d’achèvement suppose d’autres interventions en aval de l’œuvre sur un support superposé à ce celui-ci), renforce l’idée d’une stratification où l’art de Ware, de couche en couche, évoque celui d’un excavateur fouillant la surface de la page (métaphore de son espace fictionnel) pour faire ressurgir des formes archaïques dont témoignent ces arborescences tourmentées, comme abandonnées en fond de planche. Toujours en quête des traces sédimentées d’un idiome pur, il cherche à revitaliser un usage de la bande dessinée aujourd’hui caduc où l’épaisseur de la durée, son hyperrationalisation, exprime une vérité de conteur à l’abri de l’épanchement émotionnel. Ainsi, le cauchemar bicéphale de ses énigmatiques « Quimbies » demeure à même de préserver l’essentiel de ses secrets.

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