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mardi 16 octobre 2012

billy bat ou le dessein des dessins (2)

par Nicolas Tellop

Deuxième partie du feuilleton consacré au manga à succès de Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki.

dialoguer avec le dessin

Dans le quatrième tome, les questions qu’on a évoquées précédemment retrouvent une vigueur qui s’était atténuée entre temps (le personnage de Kevin, figure du dessinateur, est absent du volume 3), et accentuent cette problématique du rapport au dessin. En effet, plusieurs scènes sont fondées sur un dialogue entre l’image dessinée et l’image de la réalité, entre le dessin diégétique du comic qui est au cœur de toutes les convoitises et le dessin extra-diégétique du manga que nous lisons. Le personnage de Lee Harvey Oswald cherche à entrer en contact avec Billy Bat, cette mystérieuse chauve-souris qui semble présider aux destinées de l’humanité, et le seul moyen qu’il a trouvé consiste à s’adresser à un exemplaire du comic, qui bien sûr reste muet. Le dialogue entre le personnage et l’image se réalise d’une autre manière, reposant sur les mécanismes subtils de la mise en abyme graphique : une case représentant Oswald questionnant la chauve-souris alterne en contrechamp avec une autre, extraite du comic, dans laquelle Billy Bat semble réagir ironiquement au désarroi de l’homme. Se joue alors une fascinante conversation entre les différents statuts de l’image, entre les différents niveaux de lecture, entre la réalité et le dessin, entre le vivant et la représentation. Tout semble indiquer que le dessin détient un savoir retors, un secret qui ne peut être percé qu’en se confrontant étroitement à l’image, en l’interrogeant, constamment.

Plus tard, on verra un échange d’une autre nature avec le dessin : comme cela avait été déjà le cas dans le tome 2, Billy Bat se manifeste à Kevin, en incarnation de l’inspiration créatrice, mais plus tyrannique que la simple muse qu’on imagine parfois. Car, ici, ces manifestations tiennent du harcèlement et font de la vie de Kevin un enfer – il en est venu à fuir éperdument son personnage, allant même jusqu’à se réfugier au milieu de nulle part et surtout dans l’oubli de l’alcool. À la fin du volume, la créature et le créateur se font de nouveau face, la chauve-souris en imper apparaissant debout sur une planche encore blanche pour adresser des mots aussi fermes que bienveillants au dessinateur : « Ça s’est passé exactement comme je te l’avais dit, non ? […] Allez, au boulot, maintenant. » Cette injonction pressante révèle le caractère obsessionnel du dessin, vocation qu’il n’est plus possible à Kevin de renier, à laquelle il faut au contraire faire face, et qui l’oblige, par nécessité, à coucher sur le papier les visions qu’il reçoit. À cet effet, l’apparition de Billy Bat devant Kevin traduit très exactement l’expression « coucher sur le papier », puisque si la chauve-souris détective se tient debout dans toute sa verticalité, l’ombre projetée de ses ailes déployées s’étend, elle, sur l’horizontalité de la planche – le symbole du mystérieux animal se dessine déjà sur la page, comme une projection des intentions obscures qu’il attache à la création graphique.

Cette obsession du dessin comme sacerdoce presque mystique, qui fait passer Kevin pour une sorte d’oracle, s’oppose à l’obsession désespérée d’Oswald, qui lui n’est pas admis dans le saint des saints, qui n’est pas capable de saisir le sens de l’image, qui est perdu au milieu du monde des signes et du simulacre : on apprendra ainsi qu’il n’est qu’une version parmi d’autres de multiples faux-semblants de lui-même. En cela, il rappelle les robots de Pluto, incarnations de l’artefact, du simulacre et de l’artifice, c’est-à-dire des incarnations du dessin lui-même. Oswald est prédisposé, prédestiné à jouer un rôle dans le petit théâtre de marionnettes de la chauve-souris, mais seulement celui de pantin. Oswald, c’est l’homme égaré dans les abymes de la représentation et de l’illusion, qui ne parvient plus à distinguer le vrai du faux, à comprendre le sens des images, et qui voit sa vie lui échapper – ce n’est plus qu’un personnage de papier privé de libre-arbitre. Kevin se situe à l’opposé de cette hiérarchie : dessinateur, il détient les clés de la représentation et le pouvoir d’agir sur le réel.

l’ambiguïté du monde

La mise en abyme est ainsi utilisée pour mettre en valeur le rôle fondateur du dessin dans ce récit. Dans le tome 2, lorsque le vieux mangaka discourt sur les origines du dessin et qu’il évoque l’inspiration primitive qui influença tous les autres dessinateurs, il fait une remarque étrange sur la possibilité qu’une chauve-souris ait pu faire l’objet du tout premier dessin de l’histoire. Cette remarque possède un sens propre à l’égard du récit, puisque cette fameuse chauve-souris est censée tirer les ficelles du destin depuis l’aube de l’humanité. Mais surtout, ce rapprochement avec la représentation de la réalité ouvre d’autres perspectives.

Il faut d’abord s’interroger sur ce que représente cette chauve-souris dans les multiples ramifications du récit. Evidemment, c’est encore un mystère. Mais plusieurs pistes nous permettent de définir la dimension que cherche à lui insuffler Urasawa. D’abord, la chauve-souris, c’est l’animal par excellence qui renverse les valeurs communément admises : elle est essentiellement nocturne et dort la tête en bas, elle s’oppose littéralement à l’être humain, qui incarne en elle ses angoisses (l’associant au vampire, par exemple). Si elle est donc invertie, elle n’en est pas pour autant systématiquement associée aux forces obscures dans le manga, puisqu’elle fait elle-même l’objet d’une division manichéenne entre le bien et le mal. En effet, on sait qu’il existe deux chauves-souris, de la même manière qu’il existe deux manuscrits ancestraux à son effigie et au moins deux bandes dessinées avec un personnage similaire (Billy Bat/Bat Boy) : la blanche et la noire. Cette dualité correspond à une déclinaison dichotomique constante dans le récit, et à l’ambiguïté certaine qui s’attache à cet inquiétant animal. Ainsi, elle semble précipiter Kevin dans le chaos en le poussant au meurtre, mais elle aide aussi le chauffeur de taxi new-yorkais à faire une bonne action.

L’apparence de Billy Bat, l’icône populaire, fait elle-même l’objet d’une dualité, puisqu’à l’origine le personnage créé par Kevin est désabusé, cynique et ambigu, un rictus déformant son sourire, les yeux toujours mi-clos (le chauffeur de taxi en fait d’ailleurs la remarque), et qu’ensuite il devient niais et enjoué, icône naïve d’un parc d’attractions familial. À partir de là, Billy Bat semble concilier deux figures légendaires de la contreculture américaine : d’un côté Batman, évidemment, pour le versant obscur et torturé ainsi que l’univers urbain qui le caractérise, et de l’autre Mickey Mouse, pour l’universalité féerique, aseptisée et lumineuse (sans oublier son esthétique, très disneyenne). Cette dualité entre le bien et le mal, entre le jour et la nuit, entre le blanc et le noir, elle se répercute sur plusieurs personnages. C’est le cas de la prostituée japonaise qui prend soin de Kevin : une figure de la nuit et de la luxure, moralement salie par sa profession, mais qui s’avère être plus pure que l’obscurité à laquelle elle est vouée, et que le jeune dessinateur qualifiera d’ailleurs d’ « éblouissante de beauté », rapprochant son image de celle de la lune, seule lumière à briller dans les ténèbres. Le couple dont le mariage est sabordé à New-York cristallise aussi cette dichotomie chromatique, puisqu’il s’agit d’un jeune homme de bonne famille blanc et d’une jeune femme défavorisée noire, nouveaux Roméo et Juliette dont l’union se fera finalement et malgré les conflits raciaux qui ravagent leur famille et la ville. Le jeune ninja, dont l’ordre tire ses principes des ténèbres, et dont les valeurs semblent s’orienter vers l’immoralité (trahison, lâcheté, duplicité), se révèle jouir tout compte fait d’un honneur sans tâche, et d’une droiture exemplaire.

L’une des moindres qualités du manga consiste donc à ne jamais trancher, à toujours proposer une alternative aux jugements que le lecteur s’était faits. En déplaçant toujours la frontière entre le bien et le mal, Urasawa rend compte avec virtuosité de la complexité du monde et de la difficulté d’en saisir une image juste et nette.

Nicolas Tellop

(à suivre)

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