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neuvième art

par Thierry Groensteen

[septembre 2012]

Le système des Beaux-Arts par rapport auquel la bande dessinée revendique le neuvième rang n’est plus, dans la culture contemporaine, une évidence admise, une référence commune. Qui pourrait citer le troisième art ? Le cinquième ? De fait, la bande dessinée s’est choisie ce drapeau en pensant au seul « 7ème art », le cinéma, avec lequel elle a d’ailleurs en commun d’être un art du récit en images.

C’est en 1920 que Ricciotto Canudo fonda le « Club des amis du 7ème Art ». Un peu plus tard apparut la Gazette des sept arts, dont le No.2, daté du 25 janvier 1923, accueillit le « Manifeste des Sept Arts » dans lequel Canudo se félicitait du rayonnement de l’appellation dont il était l’inventeur, et reformulait sa théorie. Celle-ci postule l’existence de deux arts fondateurs : l’Architecture et la Musique, découverts par « l’homme primitif [en] fabriquant sa première cabane, et en dansant sa première danse avec le simple accompagnement de la voix que cadençaient les frappements des pieds sur le sol. » La Peinture et la Sculpture apparaissent ensuite comme des déclinaisons de l’Architecture, la Poésie et la Danse comme des prolongements de la Musique. Et Canudo de conclure par cette belle envolée : « Aujourd’hui, le “cercle en mouvement” de l’esthétique se clôt enfin triomphalement sur cette fusion totale des arts dite : Cinématographe ».
Il faut croire que la clôture du cercle n’était pas hermétique, puisque la bande dessinée allait encore y prendre sa place.

On peut remarquer que, si les arts canoniques pouvaient être considérés comme « chimiquement purs », il n’en va pas de même pour le cinéma et la bande dessinée, qui sont des médias composites, tressant plusieurs codes.

L’initiative de labelliser la bande dessinée « neuvième art » revint précisément à un critique et historien du cinéma, Claude Beylie. Il fut le premier à proposer la fameuse appellation, dans le deuxième article d’une série de cinq, publiée de janvier à septembre 1964 dans Lettres et Médecins, sous le titre générique « La Bande dessinée est-elle un art ? » C’est donc dans le numéro daté de mars 1964, à la page onze, que l’expression fait sa toute première apparition, de manière fort discrète, à la faveur d’une parenthèse : la bande dessinée, écrit Beylie, « (que je propose, au passage, d’appeler neuvième art, en hommage à Phil Corrigan dit X-9, et parce que la huitième place est déjà réservée)… »
Beylie pensait à la radio-télévision, mais le référent du « huitième art » est resté flottant, d’autres auteurs l’ayant attribué à la photographie et même à la chanson.

Peu après débuta dans Spirou un feuilleton intitulé « 9e Art » et sous-titré « Musée de la bande dessinée », dans lequel Morris (le dessinateur de Lucky Luke) et Pierre Vankeer (alors directeur aux chemins de fer, par ailleurs collectionneur érudit et délégué du CELEG) présentèrent les classiques de la bande dessinée. Cette chronique est introduite par un texte signé « la rédaction », qui entérine le fait que « la télévision, à la suite du cinéma, a porté le nom de 8e Art », et assure que la bande dessinée, « on peut la prendre tout aussi au sérieux que la littérature ou la musique. Ou bien que la télévision et le cinéma. » Le texte prend soin également de répondre à ses détracteurs : non, la bande dessinée n’est pas une invention américaine, elle ne désapprend pas à lire, et elle n’est pas, intrinsèquement, de mauvais goût. « Ce qu’on y trouve, c’est de l’humour, de la poésie, de l’aventure, du merveilleux. » Une cinquantaine d’articles parurent, disséminés entre le No.1392 (décembre 1964) et le No.1523 (été 1967). La première livraison, à elle seule, témoigne d’un indéniable éclectisme, puisqu’elle associe Maurice Motet, Wilhelm Busch, l’imagerie d’Epinal, Les Pieds Nickelés, Le Fantôme et Tintin.

Vint enfin, en décembre 1971, la parution chez Christian Bourgois du livre-manifeste de Francis Lacassin : Pour un neuvième art, la bande dessinée (livre rédigé dès 1967-68 ; réédité en 1982 chez Slatkine). Il est significatif que Lacassin, président du CELEG (Centre d’étude des littératures d’expression graphique) et alors titulaire d’un cours en Sorbonne sur l’histoire et l’esthétique de la bande dessinée, n’ait pas cru devoir justifier ou expliquer l’appellation de « neuvième art » : dans l’euphorie de son prosélytisme bédéphile, il la considérait sans doute comme définitivement admise.

Curieusement, Luc Boltanski ne dit mot de cette étiquette dans son étude classique sur « La Constitution du champ de la bande dessinée », parue en 1975 dans le premier numéro d’Actes de la Recherche, alors qu’il s’y penche sur la quête de respectabilité de la littérature dessinée.

En France, l’expression ne mit pas longtemps à s’imposer dans l’usage ; non pas, certes, dans le grand public, mais au moins parmi le cercle des amateurs de bande dessinée et dans celui, plus restreint, de ceux que la passion ou la profession conduit à écrire sur le sujet. Cependant cet usage ne s’exporta pas : point de Ninth Art aux Etats-Unis (sauf sur l’un ou l’autre site de fan, souvent avec ironie), pas de Neunte Kunst en Allemagne, et en Espagne, de Noveno Arte, peu de traces ! Comme on peut le lire sur wikipedia.org, « the distinction of comics as the "ninth art" is prevalent in Francophone scholarship on the form (le neuvième art), as is the concept of comics criticism and scholarship itself. » Citons encore ce cartoon de Posy Simmonds, en couverture de RSL, la revue de la Royal Society of Literature, en 2006. Deux hommes devisent, l’un dit : « …een France, Bande Dessinée eez known as zer Ninth Art... » et l’autre répond : « Ah yes… what we tend to call ‘comics’ ».

La Belgique elle-même semble opposer quelque résistance, si l’on en croit Xavier Guilbert : « L’encyclopédie en ligne Larousse indique fièrement que la bande dessinée (BD) a été baptisée ‘huitième art’ par ses nombreux fans, appellation que l’on retrouve de fait dans les pages du quotidien belge Le Soir ou sur la RTBF. »

L’expression de neuvième art apparaît clairement comme un outil lexicologique de revendication, comme une pétition de légitimité. L’usage de notions comme celles de patrimoine, de maître de la discipline, de classique et de roman graphique relève plus ou moins du même registre, qui s’oppose aux infantilisants « BD » ou « bédé ».

Apparue dans le contexte militant d’un combat pour la reconnaissance de la bande dessinée comme forme artistique à égalité de dignité avec les autres, l’expression devrait, plusieurs décennies plus tard, sanctionner un statut acquis, signifier qu’en terre française, la bande dessinée a définitivement conquis ses « lettres de noblesse », pour reprendre des termes qu’affectionnent les médias. Pourtant, les médias eux-mêmes l’utilisent fréquemment avec des guillemets implicites : neuvième art, comme ils disent… Dans le chapeau d’un article de Télérama, on lisait ainsi, le 18 février 2009 : « Neuvième art pour les uns, sous-culture pour les autres… » Une preuve, parmi mille autres, que la question de la légitimité artistique de la bande dessinée fait encore débat, et ne sera peut-être jamais pleinement tranchée. Ce qu’Eric Maigret résume en une formule : « le vol suspendu de la légitimité culturelle ».

Le musée de la Bande dessinée d’Angoulême, partie intégrante du CNBDI, puis de la CIBDI, est, par nature, l’un des lieux de la légitimation. Il n’est pas surprenant qu’il ait choisi, pour sa revue lancée en janvier 1996, le titre (curieusement disponible) de Neuvième Art. Depuis sa migration sur la toile, en 2010, la revue a été rebaptisée NeuvièmeArt2.0. Elle accueille en septembre 2012 le présent Dictionnaire.

« Ce cher Neuvième Art », écrivait Jean-Christophe Menu en 1990 sur la couverture de Labo. La vraie question, dont le traitement dépasse les limites de cet article, est de savoir si la bande dessinée est réellement un art. Comme l’on sait, elle a longtemps été un mode d’expression réputé mineur, invisible aux yeux des élites culturelles ou condamné par principe. Elle souffrait, entre autres, d’être une forme hybride, d’être vouée à la reproduction, d’être l’héritière de la caricature, d’avoir repris à son compte les genres hérités de la littérature populaire, d’être restée longtemps cantonnée dans le ghetto de la presse enfantine, d’être suspecte de ne pas avoir épousé le mouvement des autres arts au XXe siècle.

Les défenseurs de la bande dessinée ont su fourbir toutes sortes d’arguments pour répondre à ces différents motifs de suspicion. Par exemple, s’agissant du premier, ils demandent : si le dessin a été tenu jadis pour la base de toute formation artistique, et si la valeur artistique des grandes œuvres littéraires n’est contestée par personne, pourquoi un projet narratif associant texte et dessin serait-il voué à la médiocrité, pourquoi l’association de ces deux formes de langage les dégraderait-elle l’une et l’autre ? Pourquoi en sortirait-il nécessairement un hybride sans valeur ? Ne serait-il pas plus raisonnable d’envisager, au contraire, que la rencontre entre les possibilités de l’imagination narrative, les ressources du verbe et la puissance de l’image dessinée est de nature à générer des œuvres de qualité, riches de tout ce qu’elles mobilisent et, potentiellement, des plus sophistiquées ?

Les points de vue sur le sujet ne sont sans doute pas prêts d’être réconciliés, ne serait-ce qu’en raison de l’extrême hétérogénéité de ce qui se publie aujourd’hui sous le nom de bande dessinée. C’est pourquoi Maigret estime, non sans bon sens, que la bande dessinée doit accepter « les différences en elle et autour d’elles, l’incomplétude, l’impossibilité de se délimiter, d’être un Art, c’est-à-dire une entité quasi métaphysique ».

Thierry Groensteen

Bibliographie

Groensteen, Thierry, « ’Neuvième art’ : petite histoire d’une appellation non contrôlée », Neuvième Art, No.1, janvier 1996, p. 4 ; Un objet culturel non identifié, Angoulême, L’An 2, 2006. / Guilbert, Xavier, « La légitimation en devenir de la bande dessinée », Comicalités (en ligne), mis en ligne le 6 juillet 2011. URL : http://comicalites.revues.org/181 / Maigret, Eric, « Bande dessinée et postlégitimité », in Maigret, Eric & Stefanelli, Matteo (dir.), La Bande dessinée : une médiaculture, Armand Colin, 2012, p. 130-148.

Corrélats

bédéphilie – critique – légitimation – prix – roman graphique

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