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héros

par Thierry Groensteen

[septembre 2012]

Dans l’économie d’un récit dessiné, le héros est d’abord celui-à-qui-il-arrive-quelque-chose.
On ne lui demande pas nécessairement d’être intelligent (le nom d’Annaïk Labornez, dite Bécassine, en dit suffisamment sur ses capacités intellectuelles), honnête (les Pieds Nickelés sont de sympathiques filous) ou beau (la petite taille d’Astérix, la laideur proverbiale de Popeye en témoignent), ni même nécessairement humain (un animal, un robot, un légume – le Concombre masqué de Mandryka – ou… une voiture, telle la Rosalie de Calvo, font aussi bien l’affaire).

Cependant, héros est un vocable sémantiquement connoté, sous lequel on entend bravoure, qualités exceptionnelles, en un mot héroïsme. Les catégories de l’anti-héros et du super-héros, même si elles ne sont pas exactement symétriques, paraissent avoir été inventées pour situer les personnages sur une échelle de l’héroïsme et de l’exemplarité : d’un côté, le héros qui n’y prétend pas, qui se présente comme un être ordinaire, voire grotesque ou peu recommandable, de l’autre, le champion exceptionnel et super-qualifié.

Historiquement, les héros de bande dessinée ont commencé par être des bourgeois ridicules, comme les Messieurs Jabot, Vieux Bois et Cryptogame de Rodolphe Töpffer, le Môssieu Réac de Nadar ou le César Plumet de Gustave Doré (dans Dés-agréments d’un voyage d’agrément, 1851). Sont arrivés ensuite les enfants terribles : Max et Moritz de Wilhelm Busch, aux Etats-Unis la ribambelle des Buster Brown, Little Jimmy, Perry Winkle (frère de Winnie, et plus connu en France sous le sobriquet de Bicot) et autres Kin-der-Kids ou Katzenjammer Kids.

Au début du XXe siècle, la bande dessinée se diversifie et se structure progressivement en genres. On relève la présence récurrente de personnages socialement déclassés et même de tramps, de vagabonds ; Séraphin Laricot, de Louis Forton, rivalise brièvement avec le Happy Hooligan de Frederick Burr Opper, tandis que Charlot, le personnage créé à l’écran par Chaplin, est adapté graphiquement par Elzie C. Segar aux Etats-Unis et par Raoul Thomen en France.

La bande dessinée d’aventures se développe à partir des années trente, proposant des héros d’un genre nouveau, censés susciter l’admiration et l’identification des lecteurs, jeunes et moins jeunes. L’aventurier type est un homme fait, athlétique, viril, sans peur ni reproche, doué d’astuce et de compétences pratiques apparemment sans limites (il peut se mettre indifféremment au volant d’un char d’assaut, d’une voiture de course, d’un avion de chasse ou d’une fusée). Il met toutes ces qualités au service de l’Ordre, de la Justice et du Bien, soulageant les faibles et combattant les tyrans, les pirates, les gangsters. Tintin, Tarzan, Jim Bou, Jim la Jungle, Yves le Loup ou Flash Gordon : le héros dessiné devient, pour la première fois, proprement héroïque. Sa geste est une suite de « travaux » éclatants, comme ceux qui dans l’Antiquité, révélaient au monde les héros mythiques.
Américain, il est généralement flanqué d’une fiancée féminine et sexy, d’un domestique indigène et, quelquefois, de savants dont la science saura au besoin le tirer du pétrin. Européen, il est nettement plus asexué, et n’a droit qu’à des compagnons d’armes mâles. Cette différence s’explique par la spécificité des supports et des publics : la presse quotidienne, lue par l’ensemble de la famille, aux États-Unis, les « illustrés » pour la jeunesse, sur le Vieux Continent.

Quelle que soit son activité, le héros est, dès les premières pages d’un nouveau récit, arraché à la banalité de la vie. Les professions de détective, reporter, archéologue, avocat ou agent d’assurances deviennent, grâce à l’imagination des auteurs de bande dessinée, des professions singulièrement aventureuses, où le risque guette à chaque coin de rue. Par essence, ou en raison de la propension du héros à fouiner, se mêler de ce qui ne le regarde pas, se faire enquêteur et redresseur de torts, se mettre dans de sales draps ? C’est ce qui est indécidable.
Dans les termes de Wilhelm Schapp, nous dirons que le propre du héros est d’aller s’empêtrer dans des histoires, pour mieux s’en dépêtrer au terme d’une intrigue fertile en rebondissements.

Les « familles » de personnages secondaires qui entourent le héros en titre obéissent souvent à des configurations semblables. Dans les grands classiques de la bande dessinée franco-belge, l’entourage comprend généralement trois emplois principaux : le faire-valoir, l’animal familier et le savant. Soit, dans les aventures de Tintin, le capitaine Haddock, Milou et le professeur Tournesol ; dans celles de Spirou : Fantasio, Spip et le Comte de Champignac ; dans celles d’Astérix : Obélix, Idéfix et Panoramix.

Chez le « faire-valoir », compagnon de tous les instants, ami indéfectible « à la vie à la mort », la bonté, le courage et la loyauté sont équilibrés par des défauts, un caractère emporté, gaffeur, excessif, susceptible ou de mauvaise foi. De sorte que ce compagnon d’aventures a le génie de plonger le héros dans les ennuis aussi souvent qu’il l’aide à s’en sortir. En cela, il apparaît comme une figure mixte, en laquelle se combinent des traits caractéristiques du héros et d’autres qui signalent plutôt l’anti-héros. Mais il est surtout plus humain, moins désincarné que le héros en titre. Ainsi, seul le comparse peut tomber amoureux : Obélix succombe au charme de Falbala, Haddock est troublé par la Castafiore. Et lui seul aussi peut avoir un passé (il s’abandonnait à l’ivrognerie, il est « tombé dedans étant petit »), une pathologie. Il est le point de contact avec la fiction et le réel.

La catégorie du anti-héros revient sur le devant de la scène à la fin des années 1960, avec la montée en puissance d’une bande dessinée expressément destinée aux adultes. Certaines filiations se dessinent. Achille Talon est le digne descendant d’Agénor Fenouillard et du Monsieur Poche de Saint-Ogan ; les Fabulous Furry Freak Brothers de Shelton ne sont, à tout prendre, que de modernes Pieds Nickelés. Cependant, les mœurs ont évolué, et les personnages peuvent désormais donner carrière à leurs penchants pour l’alcool, la drogue ou le sexe, et contester l’ordre établi.
Le rapport à l’institution et au pouvoir se renverse. Zig et Puce, Tintin ou les scouts de la Patrouille des Castors étaient légitimistes. Ils n’avaient de cesse que de rétablir sur le trône les souverains déchus, les princesses dépossédées. Au besoin, ils s’enrôlaient comme officiers dans les armées régulières : dans Le Dictateur et le champignon, Spirou devient colonel et sert le général Zantos, Tintin joue les aide-de-camp d’Alcazar. Corto Maltese, lui, sera du côté des rebelles, en Irlande comme au Brésil. Et le lieutenant Blueberry, en délicatesse avec sa hiérarchie militaire, trouvera refuge chez les indiens Navajos. Le héros frondeur et indiscipliné créé par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud n’en restera d’ailleurs pas là : on le verra abattre un homme dans le dos, enlever la mariée au cours d’une cérémonie nuptiale, et se reconvertir en joueur de poker professionnel − pour ne citer que quelques épisodes de sa geste haute en couleur.

Le héros traditionnel était blanc par définition ; plus rusé que les indigènes des pays qu’il visitait, il devenait naturellement leur chef (Delisle : 2008).
Il était, en outre, un homme. Il faut envisager l’hypothèse, écrit Philippe Sellier (in Faliu & Touret : 2006), qu’il s’agisse d’une rêverie masculine. Mais cela aussi change à partir des années soixante. Barbarella, imaginée par Jean-Claude Forest dès 1962, et Laureline (la compagne de Valérian, personnage de Christin et Mézières), avaient fait souffler un vent de féminisme sur une bande dessinée longtemps restée très machiste. Avec la reporter-photographe Jeannette Pointu, Wasterlain propose un alter ego féminin de Tintin, contemporain et crédible. L’Adèle Blanc-Sec de Tardi ou l’Agrippine de Claire Bretécher se signaleront par leur fichu caractère et leur indifférence à la bienséance.

Sylvain Bouyer a repéré l’apparition, vers la fin des années 1970, d’un nouveau « héros d’époque » : artiste (peintre, écrivain, sculpteur, architecte…) ou acteur du monde de l’art (collectionneur, commissaire-priseur). Significativement, la dernière aventure de Tintin, laissée inachevée, devait se dérouler dans le milieu de l’art. En s’ouvrant à cette nouvelle famille de personnages, la bande dessinée manifestait son « adhésion au club de la culture ».

Selon Roger Caillois, la fiction a besoin « d’un univers différent et en même temps pathétique, incertain (…), où le risque soit possible, payant, téméraire et renouvelable… » Cette définition résumé bien les conditions nécessaires à l’héroïsation d’un personnage et à sa longévité. Le risque pris est payant, donc il assure le triomphe du héros sur ses adversaires ; et il est renouvelable, ménageant la possibilité de nouvelles aventures, en nombre potentiellement infini.
La notion de héros est donc étroitement solidaire de celle de série (suite de récits coordonnés dont le héros récurrent est le point focal). Ensemble, ces deux notions fondent l’industrie de la bande dessinée. Elles sont longtemps restées indissociables de son image comme littérature médiatique. En 1977 encore, l’on accueillit comme une audace véritable la parution d’un album, dessiné par Dany sur un scénario de Jean Van Hamme, qui avait pour titre… Histoire sans héros.

La carrière d’un héros dessiné ne s’arrête pas avec la défection de son créateur. Dans l’industrie américaine du comic book, les personnages appartiennent aux éditeurs, qui peuvent les confier, successivement ou parallèlement, à plusieurs équipes de créateurs, responsables d’autant de runs. Au bout de quelques décennies, chaque héros se trouve ainsi doté d’une histoire complexe, prodigue en étapes de relooking, requalifications et redéfinitions. À un certain degré de notoriété, le personnage transcende pourtant ces vicissitudes. Il existe des dizaines de versions de Batman mais, même si le mythe est sans cesse remis en chantier, Batman en soi demeure consistant en tant qu’icône inscrite dans l’imaginaire et convocable sur divers supports.
Dans l’espace francophone, il arrive même à des personnages d’importance secondaire (tels Modeste et Pompon, Chaminou ou Cubitus), de faire l’objet de reprises. Des séries plus emblématiques, telles Spirou ou Blake et Mortimer, sont devenues des marques, appartenant à leurs éditeurs.

Le costume, augmenté éventuellement de quelques accessoires, est un facteur important de stabilité dans l’apparence d’un héros, par-delà les fluctuations de style imposées par les changements de dessinateurs. Mais on a vu des personnages endosser différentes identités successives et autant de costumes : ainsi du Gai-Luron de Gotlib quand il parodiait Robin des Bois, Tarzan ou Nasdine Hodja, de Cubitus, déjà cité, dans ses propres avatars parodiques, ou encore de Dickie, une création du Hollandais Peter de Poortere, protagonistes de saynètes sans paroles. Initialement et « théoriquement » défini, et vêtu, comme un agriculteur, Dickie devient au fil des volumes un personnage protéiforme qui se promène dans toutes sortes d’époques. Le héros n’est alors qu’une sorte de pure effigie offrant avec flegme sa silhouette et son nom à de multiples emplois. Performer plutôt que character.

Thierry Groensteen

Bibliographie

Bouyer, Sylvain, « L’empire des références », in Lefèvre, Pascal (dir.), L’Image BD, Leuven, Open Ogen, 1991, p. 73-100. / Caillois, Roger, Obliques, Gallimard, 1987 [Stock, 1975]. / Delisle, Philippe, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial, Karthala, 2008. / Faliu, Odile & Touret, Marc, Héros, d’Achille à Zidane, catalogue d’exposition, éd. de la Bibliothèque nationale de France, 2006. / Groensteen, Thierry, « Le héros dans la bande dessinée », Héros populaires, catalogue d’exposition, Réunion des Musées nationaux, 2001, p. 144-151. / La Revue des livres pour enfants, No.60, sept. 2011 (dossier Spirou). / Schapp, Wilhelm, Empêtrés dans des histoires, Cerf, 1992.

Corrélats

anti-héros – aventurecorps – enfance – femme (1) – genre – sériesuper-héroswestern

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