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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

samedi 8 septembre 2012

un dessinateur d’anthologie

par Thierry Groensteen

Adolf Oberländer (1845-1923) demeure l’un des précurseurs de la narration dessinée les plus injustement méconnus en France.
Son nom n’a jamais orné la couverture d’aucun ouvrage de librairie.
Heureusement, grâce aux initiatives de deux sites Internet, Töpfferiana et Coconino-world, il est désormais possible d’accéder à une part significative de son œuvre. Le second cité a récemment achevé (des années après l’avoir entamée) la numérisation intégrale et la mise en ligne des douze fascicules composant la série Oberländer-Album, que les éditions Braun & Schneider, à Munich, avaient publiée par livraisons entre 1879 et 1901. Maintes fois réédités en Allemagne (notamment par Rosenheimer en 1982), cette série constitue l’un des sommets de l’art de la caricature et de la narration séquentielle au XIXe siècle.

L’histoire de la maison Braun & Schneider a déjà été retracée pour Neuvième Art par Eckart Sackmann (voir le No.6, janvier 2001, p. 22-29). C’est à l’automne 1844 que, prenant exemple sur le Charivari français, l’éditeur allemand lança le magazine humoristique Fliegende Blätter (« Feuilles volantes ») au sein duquel allait se développer une remarquable école graphique (avec entre autres Pocci, Reinicke, Meggendorfer). Wilhelm Busch, qui rejoint l’équipe en 1859, en deviendra le chef de file. Au cours de la décennie suivante ─ précisément en 1863 ─ apparaît la signature d’Oberländer, dont la popularité ne sera pas loin d’égaler celle de Busch. Ses dessins animaliers, en particulier, allaient enchanter ses contemporains.

Oberländer était considéré aux Fliegende Blätter comme le « dessinateur maison » par excellence. Venu se présenter à l’âge de dix-huit ans, il résida longtemps au troisième étage dans l’immeuble de la Briennerstrasse qui abritait la rédaction. Formé par Karl von Piloty à l’Académie de Munich, il avait renoncé à la peinture d’histoire [1] au profit de la caricature et du dessin de presse. Cette solide formation classique se retrouve dans son style. Oberländer fait de l’humour sans adopter le trait simplifié de ses collègues, mais en préservant les valeurs, les effets de modelé, les jeux d’ombre et de lumière du dessin d’art. Tournant le dos à une école du dessin schématique qui, de Töpffer à Busch, semblait incarner une certaine « essence » de la caricature, il montre que la satire s’accommode fort bien aussi d’images beaucoup plus travaillées, plus abouties. (En ce sens, un de ses héritiers directs, dans la bande dessinée, serait l’américain Bill Elder. Mais sa technique de la hachure est plus proche de celle d’un Schuiten, et bien des trognes font penser à Boucq. L’Oberländer-Album peut se lire comme une anthologie, un répertoire de modèles graphiques.)

Sans doute n’était-il pas le seul collaborateur des Blätter à être en possession d’un bagage académique et à user des mêmes techniques que les grands illustrateurs. On peut même dire que, dans l’hebdomadaire allemand comme plus tard en France dans Le Rire, quantité de dessins n’ont rien d’humoristique dans leur facture ; c’est la situation dépeinte ou, plus souvent encore, le trait d’esprit qui s’exprime dans la légende, qui en fait de facto un dessin d’humour. L’originalité d’Oberländer tient à ce qu’il concilie traitement réaliste et vision truculente. Ses personnages sont souvent grotesques, par leurs attitudes, leur mimique ou gestuelle (notre homme excelle dans la pantomime), quelquefois leurs proportions. Il y a souvent de l’excès, de la charge dans la façon dont il représente le corps en action, animé tout entier par une intention. Et néanmoins, il s’agit de véritables corps, et non pas seulement de silhouettes ou de profils, comme l’a fait remarquer Theodor Heuss dans son essai sur l’esthétique de la caricature. Au reste, Oberländer n’utilise pas de types (à la manière des corps secs et longilignes d’un Töpffer, ou des petits bonhommes tout en rondeurs de Busch) : chacun de ses personnages pourrait être un portrait. C’est ce qui, à mon sens, fait du dessinateur munichois un maître dans une catégorie rare : le dessinateur réaliste drôle. Indiscutablement, nombre de ses dessins sont intrinsèquement cocasses et font sourire par leur saveur même, indépendamment de leur prétexte anecdotique.

Sa facture lui permet de parodier les grands peintres sans descendre au niveau de la représentation « vulgaire ». Les fabulistes sont une autre de ses sources d’inspiration. Mais quantité de saynètes se moquent simplement des mœurs de la bourgeoisie allemande, de la classe moyenne ou de la paysannerie. Certains critiques ont avancé qu’à travers ses dessins, on pouvait constituer l’histoire culturelle de son temps.

Sur son excellent site Töpfferiana [2], Antoine Sausverd a publié, de mars à novembre 2011, une série de cinq billets consacrés à Oberländer. Le premier consiste en un choix de trois histoires canines, le dernier en une petite sélection d’autres histoires données aux Fliegende Blätter, les unes et les autres reprises du site de la bibliothèque de l’université Ruprecht Karls, de Heidelberg, qui a numérisé la collection complète des Blätter de 1845 à 1944. Ce modeste échantillon de son travail témoigne de la versatilité du trait d’Oberländer, et d’un certain goût pour l’expérimentation : dessin d’ombres, succession de très gros plans – sur les mains du paysan s’efforçant de signer – ou encore faux dessins d’enfant. Ces derniers, attribués au « jeune Moritz », lui valurent un succès tout particulier, et il explora cette veine pendant une vingtaine d’années, de 1880 à 1900. D’autres de ses dessins, non reproduits, pastichent à la perfection les gravures médiévales. Le qualificatif d’« aventurier du dessin narratif », proposé par Coconino-world, est tout à fait approprié.

Le bestiaire d’Oberländer est peuplé de chiens, de rhinocéros, de grenouilles, de chevaux et de bœufs, mais avec une prédilection marquée pour les lions. Dans ce registre animalier, il fait songer tour à tour à Henrich Kley, à T.S. Sullivant, à Benjamin Rabier ou à Caran d’Ache. C’est ce « caméléonisme » graphique qu’illustrent d’ailleurs les autres billets postés par Sausverd, où le travail d’Oberländer est mis en parallèle avec celui de Will Eisner, de Caran d’Ache (le Français aurait plagié son confrère d’outre-Rhin) et avec le dessinateur Pépin (pseudonyme Edouard Guillaumin), à propos d’une histoire déjà reprise à son compte par Busch.

Certaines scènes dépeignent les bêtes entre elles, mais les plus savoureuses sont celles qui imaginent des interactions entre l’homme et l’animal. Par exemple : le jardinier tond par mégarde le chien de Madame ; un philosophe médite sur le beau en contemplant un cochon ; une sympathique famille de lions observe le soleil couchant à côté des ossements de leur dernière victime humaine ; un chien refuse de céder à son maître le parapluie qu’il serre dans sa gueule, alors qu’il pleut à verse. Les scènes de ce genre sont innombrables.

On peut déplorer le racisme qui imprègne certains de dessins mettant en scène des « nègres » (un lion se plaint de ne plus pouvoir en manger aucun sans qu’il soit copieusement imbibé de schnaps ; Fliegende Blätter No.2486, 1893), mais on ne saurait marchander son admiration devant la virtuosité et l’inventivité de quantité d’images ─ à commencer par ces frises extraordinaires entourant les vignettes-titre sur les couvertures des douze fascicules de son Album.

Les animateurs du site Coconino-world ont pris un parti radical en proposant seulement un affichage vignette par vignette, en cadre serré. Ce dispositif a un avantage certain : il nous permet d’entrer dans l’intimité du trait, de nous en approcher au plus près. Il a aussi un double inconvénient : on ne voit pas les compositions dans leur ensemble, et, c’est le plus fâcheux, les titres des histoires manquent, ainsi que les légendes. Coconino magnifie la dimension proprement graphique du corpus ─ et la promenade à travers les centaines de dessins numérisés vaut véritablement le détour ─ mais ne permet pas, malheureusement, d’en faire une lecture savante ou simplement informée.

Thierry Groensteen


[1Mais pas à la peinture comme telle, qu’il pratiqua avec un certain bonheur. On peut trouver de ses toiles dans les musées de Munich, Berlin et Dresde, entre autres, sans parler de celles qui sont entre des mains privées.

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