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poïvet à "vaillant"

par Richard Medioni

[septembre 2012]

Bien que magnifique, avec un Fifi triomphant, ce n’est pas la couverture du Vaillant No.45 du 14 décembre 1945 qui restera dans l’histoire de la bande dessinée, mais c’est la dernière page où l’on découvre la première planche des Pionniers de l’Espérance, série qui paraîtra pendant vingt-huit ans, c’est-à-dire jusqu’à la fin de la « période rouge » de Pif Gadget, en 1973.

de 1945 à 1965

Avec Fifi, Roger Lécureux a convaincu tout le monde à Vaillant qu’il était un conteur hors pair, aussi lui a-t-on demandé de créer sa propre série. Et c’est ainsi que, âgé tout juste de 20 ans, il donne naissance à son premier chef-d’œuvre. Cette histoire de science-fiction, qui se déroule en 2050, met en scène non pas un héros solitaire à la Flash Gordon, mais une équipe internationale : Roger est très en phase avec l’ambiance du temps où les grandes puissances sont encore à l’unisson !
Il décide d’appeler cette nouvelle série Les Pionniers de l’Espéros. Pourquoi Espéros ? Parce que cela a un petit côté « espéranto » qui colle bien avec la composition internationale de l’équipage. Finalement, on optera pour Espérance, qui sonne mieux.

L’équipe des Pionniers est composée d’un ingénieur français qui a conçu un astronef du nom de L’Espérance, Robert, que les anciens lecteurs de Pif Gadget connaissent mieux sous le nom de Tangha. En effet, c’est au cours d’une rencontre avec un sympathique extraterrestre à peau bleue (No.64) que ce nouveau prénom lui sera donné. On y trouve aussi Maud, médecin américain qui accompagnera Tangha pendant vingt-huit ans… sans que les lecteurs décèlent la moindre liaison amoureuse entre nos deux héros pourtant bien assortis ! Les autres personnages centraux de la série disparaîtront l’un après l’autre, Roger Lécureux comprenant très vite que ce n’est pas du gâteau de faire évoluer une flopée de personnages dans une histoire ! Les premiers à s’éclipser seront Tom, ingénieur et cinéaste martiniquais, et le professeur Wright, un naturaliste anglais. Rodion, un physicien soviétique et Tsin Lu, une chimiste chinoise, ne quitteront le vaisseau que bien plus tard.

Dans le premier épisode, les Pionniers sont chargés, à l’issue d’une conférence internationale, d’atteindre la planète Radias, qui se rapproche dangereusement de la Terre. Des « capitalistes » voient dans la conquête d’une planète une bonne source de profits et tentent de corrompre Robert/ Tangha, sans succès comme vous pouvez vous en douter. Mais nos héros n’en ont pas fini avec les « capitalistes », qui préparent à leur tour une expédition.
Les Pionniers atteignent Radias où les attend un peuple pacifique. Ils se rendent ensuite dans l’Ourang mystérieux et affrontent l’armée de la cité de Bangra qui fait régner la terreur sur le peuple des grottes.
Les Pionniers le délivreront avant de partir pour le désert blanc…

raymond poïvet

Le dessinateur des Pionniers est né le 17 juin 1910 dans le Nord, au Cateau-Cambrésis. À 15 ans il doit opter soit pour la mécanique, soit pour le dessin. Il hésite et choisit d’entrer aux Beaux-Arts… où il ne reste que trois jours. Il se lance ensuite dans l’architecture décorative : il dessine, peint, moule, sculpte, puis se dirige vers la mode et la publicité. Il a 31 ans quand il publie ses premières bandes dessinées dans L’Aventureux : Christophe Colomb et Napoléon. En 1944, il fait un bref et peu compromettant passage au Téméraire (le journal nazi savait choisir ses dessinateurs !), avant d’être contacté par la rédaction de Vaillant qui a pensé à lui pour mettre en images le premier scénario du jeune Roger Lécureux. Celui-ci se souvient :
« Je me rappelle parfaitement ce jour d’été où, un peu ravi, un peu anxieux, le cœur battant, la gorge serrée, j’attendais la venue du “Maître”. J’allais enfin découvrir la première planche du premier scénario de ma première série. Oui, j’attendais la venue du “Maître”, qui était appelé ainsi par beaucoup de ses collègues […].
Et le “Maître” entra, précédé de son “aura”, arborant ce sourire à la fois gentil et légèrement ironique que je lui connaissais toujours. Pas de sacoche, pas de rituel carton à dessins, il n’avait à la main qu’un mince rouleau de papier couché, de teinte légèrement crème, serré par deux modestes élastiques, qu’il fit glisser, et la première planche des Pionniers de l’Espérance se déroula sur un bureau. Elle était merveilleuse avec ses noirs chatoyants sur le couché crème, dans cette lumière d’été… »

Lors de la préparation du premier épisode des Pionniers, Raymond Poïvet, afin de bien visualiser le vaisseau l’Espérance, construit une petite maquette en bois représentant un vaisseau spatial sur lequel sont peintes une croix de Lorraine et la mention « France Lorraine ». Il l’apporte aux Éditions Vaillant où chacun s’ébahit de ses talents, tout en espérant que la fusée qu’il dessinera aura moins l’aspect d’un jouet d’enfant !

En 1946, Poïvet installe son atelier dans les combles du 10, rue des Pyramides. C’est dans cet immeuble que Coq hardi, dont l’actionnaire majoritaire est le très gaulliste M.L.N., a installé ses locaux, en lieu et place du Parti populaire français de Doriot. Marijac, patron de Coq hardi et scénariste de Colonel X réalisé par Poïvet, veut avoir son dessinateur sous la main pour plus de commodité. Aussi lui propose-t-il de s’installer dans l’ancienne salle de réunion du parti fasciste. C’est là que Poïvet réalisera la presque totalité des épisodes des Pionniers. Ce local, connu des bédéphiles sous le nom d’« Atelier 63 », a une grande importance dans l’histoire de Vaillant : en effet, sous la houlette de Poïvet, de nombreux dessinateurs viennent s’y installer, mettant en commun leur documentation et un plateau où l’on photographie des modèles dans les attitudes voulues par les dessinateurs. Passeront dans cet atelier qui fonctionnera encore au temps de Pif Gadget : Lucien Nortier (Le Grêlé 7-13, Robin des Bois), Max Lenvers (Jacques Flash), Christian Gaty (Fanfan la Tulipe), Pierre Le Guen (Nasdine Hodja), Francisco Hidalgo (Bob Mallard), Nikita Mandryka (Le Concombre masqué)…
C’est dire si cet endroit a une importance majeure dans l’histoire de Vaillant et de Pif Gadget !

l’esprit vaillant

Revenons aux Pionniers des débuts et au contexte dans lequel cette série prend son envol. Pour Vaillant, en 1945, il ne suffit pas de montrer l’horreur des années noires et de donner en exemple ceux qui se sont battus contre le nazisme, comme c’est le cas avec Fifi, gars du maquis, il faut aussi apporter à la jeune génération de l’espoir, de l’enthousiasme. Montrer qu’il ne faut pas avoir peur de l’avenir, que la Liberté est en marche dans le monde… et même dans l’espace ! C’est la raison d’être des Pionniers de l’Espérance, et c’est en analysant cette série que l’on peut mesurer la spécificité d’un journal comme Vaillant.

Comparons avec Coq hardi, pourtant issu comme Vaillant de la Résistance. Dans Guerre à la Terre, de Marijac et Liquois (auquel succédera Duteurtre en novembre 1947), qui paraît dans Coq hardi en même temps que Les Pionniers, c’est d’un tout autre futur dont il est question ! Des hordes d’extraterrestres possédant une technologie avancée envahissent la Terre par vagues successives dans le but d’asservir ses habitants. Des monstres particulièrement répugnants sont parfois momentanément repoussés… Mais ce n’est qu’un court répit avant une nouvelle attaque, plus destructrice encore !
Les Pionniers de l’Espérance, Guerre à la Terre : deux titres de séries particulièrement révélateurs de leur contenu.

Le dynamisme de la rédaction de Vaillant est contagieux et se reflète tout naturellement dans la qualité des BD publiées. Idéalistes, ses jeunes responsables ont à cœur de faire partager à leurs lecteurs leur conception du monde où la solidarité, la liberté, l’égalité et d’autres valeurs humanistes sont mises en avant. Ils voient aussi l’avenir comme prometteur et exaltant, et cela se manifeste à chaque page.

Cette impétuosité, cet optimisme, ces valeurs qui transparaissent dans les scénarios de Lécureux ont aussi une énorme influence sur le dessin de Poïvet, autrement plus puissant que ce qu’il réalise au même moment pour Coq hardi.

Lécureux n’est pas un vieux briscard de la BD, aussi laisse-t-il une énorme liberté à Raymond Poïvet, qui travaille sur des scénarios dont les indications pour le dessin sont sommaires, le laissant libre de faire s’envoler son imagination.
Marijac, le rédacteur en chef de Coq hardi, donne au contraire à ses dessinateurs un story-board contraignant. Il raconte : « J’avais l’habitude de dessiner rapidement mes personnages, textes compris, ce qui évitait à un dessinateur d’incuber un texte dactylographié, ce qui faisait gagner un temps précieux et le mettait de suite dans le vif du sujet. » Roger Lécureux a une tout autre méthode : une page d’un scénario des Pionniers (La Planète Diamant, No.1165 de septembre 1967) nous montre de façon particulièrement parlante sa façon de faire. Dans la colonne de gauche, Roger Lécureux décrit sommairement les différentes scènes en utilisant des mots évocateurs propres à transmettre au dessinateur ce qui lui semble important. Dans la colonne de droite sont écrits les textes et les dialogues.

On notera que le scénariste n’intervient pas sur les cadrages et laisse une grande marge de manœuvre à l’artiste. Chacun peut constater d’ailleurs, en comparant le scénario original et la planche finale, que Raymond Poïvet ne se prive pas de cette grande liberté qui lui est laissée et qu’il s’écarte parfois des indications fournies par Roger Lécureux.
Ainsi, dans l’image 1, il opte pour un plan général qui contrastera avec le plan américain de l’image 2. Il a paru aussi plus efficace à Raymond Poïvet de supprimer de l’image 2 le personnage de Tangha, afin d’insister sur la surprise des chefs de l’E.M.C., tout en variant les plans. De même, le rire final a été supprimé car il aurait apporté une confusion dans un plan déjà assez complexe.

En résumé, « l’esprit Vaillant » n’a pas simplement une influence sur le message transmis mais permet aussi aux dessinateurs de se sublimer. Cet esprit, auquel les lecteurs et leurs parents sont particulièrement sensibles, amènera la création de chefs-d’œuvre comme Les Pionniers de l’Espérance, Nasdine Hodja, Fils de Chine ou encore Yves le Loup, et cela dès les premières années du journal.

l’évolution des "pionniers"

Entre 1945 et 1953, les aventures se déroulent dans un avenir proche et généralement sur la Terre, comme c’est le cas du Jardin fantastique réalisé en 1952, qui est considéré comme un monument de la BD. Puis, de 1957 à 1963, les histoires se déroulent dans un avenir plus lointain, avec l’exploration de mondes éloignés.

Chaque épisode des Pionniers s’étale sur environ cinquante planches. Le grand nombre de pages permis par la formule des « histoires à suivre » donne à Roger Lécureux la possibilité de multiplier les rebondissements, les personnages secondaires, les lieux où se déroule l’action.

Après une première période où, entre 1945 et 1963, Les Pionniers de l’Espérance paraissent dans de longs récits à suivre, la série revient en 1965, mais cette fois-ci en récits complets de douze pages. Les Pionniers ne sont plus que quatre : seuls Tangha, Maud, Rodion et Tsin Lu ont survécu.

Roger Lécureux décide alors de transporter les Pionniers au cinquantième siècle (pourquoi lésiner ?), ce qui rend crédibles quelques avancées scientifiques stupéfiantes comme la régénération des organismes (nos héros peuvent ainsi retrouver leurs vingt ans) et le voyage dans le temps. Ils deviennent membres de l’État-major des affaires cosmiques (E.M.C.) et la mission qui leur est confiée est d’explorer des planètes nouvelles tout en apportant aux civilisations extraterrestres un message de paix.

Pour Les Pionniers, le passage de la formule « à suivre » au récit complet de douze pages se fait dans la douleur. Un récit de science-fiction a besoin de durée, et ces douze pages sont bien insuffisantes. Il en résulte un appauvrissement manifeste de la série et la cote des Pionniers auprès des jeunes lecteurs en pâtit.
En outre, la science-fiction est en train de négocier un virage à 180 degrés. Lécureux et les membres de la rédaction voient fleurir de nouvelles bandes dessinées de SF, dont Lone Sloane de Philippe Druillet qui nous époustoufle. Il est clair que la SF a pris un nouveau tournant.
Les mondes de la SF deviennent de plus en plus abstraits, de moins en moins anthropomorphes, et la rédaction souhaite, à tort ou à raison, que les Pionniers prennent cette nouvelle direction. Roger Lécureux a accueilli avec sympathie cette suggestion mais, à l’usage, il s’est rendu compte que ce type d’histoire n’est pas son truc… Depuis plus de vingt ans il s’est forgé un style simple et efficace, un style de conteur populaire. Scénariste de l’aventure classique, travaillant sans discontinuer, il n’a ni le temps ni l’envie profonde d’opérer cette rupture.

Quand Rahan prend son envol en 1969, Roger Lécureux nous avoue qu’il a de plus en plus de mal à écrire les scénarios des Pionniers. Pour chaque épisode de douze pages il lui faut trouver une idée originale à exploiter, et chacun peut aisément comprendre qu’une idée originale de SF est difficile à dénicher, alors que pour une histoire d’homme préhistorique, de cow-boy ou de Résistance c’est relativement aisé. Bref, Lécureux sue sang et eau pour nous livrer ses scénarios des Pionniers.
Le succès de Rahan devient colossal, les idées pour la nouvelle série se bousculent au portillon car le sujet est parfaitement adapté aux histoires complètes… Alors, le temps passé pour réaliser les scénarios des Pionniers devient de plus en plus pesant pour Roger…

les feutres séchés

En 1972 j’ai une conversation avec Roger Lécureux sur Les Pionniers. Je me souviens au mot près d’une phrase qu’il me dit : « Quand un enfant voit une BD de science-fiction avec une fusée, il veut pouvoir y compter les boulons. » À cet instant-là, Roger et moi examinons une planche de Poïvet et tous deux sommes assez circonspects face à l’évolution de son style. Poïvet utilise des feutres noirs qu’il laisse sécher et cela donne à son dessin de moins en moins de netteté. Comme son trait va de plus en plus vers l’esquisse et que le feutre séché donne un trait bleuté difficilement reproductible en photogravure, on se retrouve au final avec des pages qui semblent mal imprimées. En comparant les pages imprimées avec les originaux d’une beauté stupéfiante, on se dit qu’il faut faire quelque chose…
Roger, qui entretient des rapports distants avec Poïvet, me laisse le soin de faire part à celui-ci de notre opinion. Mais ma conversation avec Poïvet, bien que fort amicale, est sans le moindre effet. Il est conscient que son style évolue de plus en plus vers l’épure et c’est ce qu’il souhaite.
Bien évidemment, il n’est pas question pour moi de lui imposer un quelconque changement de graphisme et nous en restons là. Il n’empêche que la rédaction trouve cette évolution problématique. La rédaction d’un journal a en mains différents outils (courriers, contacts, référendums, sondages, chiffres de vente…) qui lui permettent de connaître l’impact d’une BD sur le public visé. Et là, nous savons que, malgré ses immenses qualités – personne ne les conteste –, cette série est en train de « décrocher ».

Dans les mois qui suivent, et pour toutes les raisons évoquées plus haut, Roger Lécureux espace alors ses envois de scénarios. Sept semaines entre deux épisodes, puis huit, puis dix, puis onze… Jusqu’au moment où la série disparaît dans des circonstances honteuses.

une nouvelle rédaction

En octobre 1973 paraît donc le premier numéro d’une nouvelle ère que les collectionneurs nomment « période blanche ».
La rédaction est à présent dirigée par un cadre du P.C.F., Jean-Claude Le Meur, lequel n’a pas d’expérience de la presse enfantine ni de la BD. Dans les mentions légales qui figurent dans le journal, on est étonné qu’aucun rédacteur en chef ne soit mentionné, comme cela avait été le cas depuis 1945. Claude Gendrot est présenté comme rédacteur en chef adjoint et ce sera le cas pendant des années. À la rédaction, il est secondé par Salvador Soldevilla.
Michel Nicolini, qui est pourtant l’un des grands artisans de la réussite de Pif Gadget depuis son origine, ne se voit attribuer aucun poste de responsabilité à la rédaction. Il quittera les Éditions Vaillant un an et demi plus tard pour devenir rédacteur en chef aux Éditions Miroir. Là, il montrera tout son talent avant de fonder un journal de cyclisme qui connaîtra renommée et succès.
Claude Bardavid – qui comme Michel Nicolini a désapprouvé le changement de ligne éditoriale prôné par le service commercial – reste à la rédaction mais sans responsabilité particulière. Il devra attendre douze ans pour devenir rédacteur en chef de Pif Gadget.

Outre le fait que la rédaction est pour la première fois dirigée non par un professionnel mais par un responsable du P.C.F., ce qui retient l’attention, c’est la rupture totale avec le passé des Éditions Vaillant : hormis Michel Nicolini en instance de départ, plus personne n’a connu le vieux Vaillant, n’a participé à la création de Pif Gadget, à son lancement, à sa montée en puissance.

la suppression des "pionniers"

Les Pionniers sont la plus ancienne série des Éditions Vaillant (elle existe depuis 1945) et c’est aussi l’une des préférées des plus anciens lecteurs et des bédéphiles. Mais voilà, sa popularité n’atteint pas celle d’un Rahan ou d’un Docteur Justice.

L’épisode intitulé La Grande Sépulture est paru dans le dernier numéro de la « période rouge », et ce sera l’ultime car la nouvelle rédaction décide de mettre immédiatement un terme à la série (avec l’accord du scénariste Roger Lécureux), mais sans en faire part officiellement au dessinateur Raymond Poïvet, qui ne reçoit tout simplement plus de scénarios !

Ignorant que je suis déjà loin des Éditions Vaillant et qu’une nouvelle équipe a pris le relais, Poïvet m’envoie une lettre… que je ne lirai qu’en mai 2008 ! Dans celle-ci, il évoque nos bonnes relations passées et s’étonne des « coups de téléphone, dont un anonyme, m’annonçant amicalement la fin prochaine des Pionniers ».
C’est le nouveau directeur des rédactions, Jean-Claude Le Meur, qui reçoit la lettre qui m’était destinée et, plus d’un mois après, il répond à Raymond Poïvet. Sans démentir le moins du monde la suppression des Pionniers, il demande à Raymond Poïvet de lui téléphoner pour convenir d’un rendez-vous.
Raymond Poïvet, qui comprend en lisant cette lettre que j’ai quitté Pif Gadget et que la fin des Pionniers a été décidée en haut lieu, ne s’abaisse pas à téléphoner pour « convenir d’un rendez-vous » avec une personne dont il n’a jamais entendu parler !
Après Corto Maltese, l’une des plus belles bandes dessinées du monde quitte les pages de Pif Gadget.

d’autres séries de poïvet

En 1949, Poïvet dessine Rouge et or, BD sportive mettant en scène les footballeurs − amateurs, comme il se doit − de l’U.S. Clamecy, qui battront Marseille puis Strasbourg en finale de la Coupe de France ! Pour Vaillant toujours, il réalise aussi 20 degrés latitude sud, l’histoire d’un hydravion en perdition et de ses neuf passagers qui s’échouent sur une île déserte. Un ancêtre du fameux feuilleton télévisé diffusé à partir de 2005 : Lost.

On lui doit aussi en février 1950 un très beau Salammbô adapté de Gustave Flaubert, puis on fera régulièrement appel à lui pour des travaux de circonstance tels que La Vie de Gagarine ou Lénine et la grande révolution, un récit de douze pages scénarisé par son complice Roger Lécureux, qui se termine par l’envol d’une fusée vers l’espace…

La carrière de Poïvet ne se limite pas à Vaillant et à Pif Gadget. Citons parmi les plus connues de ses réalisations : Colonel X dans Coq hardi entre 1947 et 1949, Mark Trent et Guy Lebleu dans Pilote entre 1959 et 1967. Les anciens lecteurs de L’Humanité se souviennent encore de Mam’zelle Minouche, qui paraît entre 1961 et 1964. Il réalise aussi L’Échiquier cubique et quelques passages de L’Histoire de France en bandes dessinées.

Ce n’est qu’après sa mort survenue en 1999 que l’on découvrira, sous son matelas, 46 planches d’un Faust réalisé sur un scénario de Rodolphe. Ces planches avaient été livrées à un éditeur qui fit faillite ; on renvoya donc ses planches à Poïvet par la poste dans un rouleau en carton. Les planches ayant pris une forme cylindrique, Raymond Poïvet les plaça sous son matelas pour les aplatir… et les oublia.

des relations distantes

Les souvenirs que j’ai de Raymond Poïvet sont ceux d’un homme réservé, parfois à la limite de la froideur.

En 1968, quand il fait son entrée dans la salle commune de la rédaction de Vaillant, Poïvet adresse un petit signe de tête aux rédacteurs, et détourne très vite son regard pour ne s’adresser qu’au seul rédac’ chef. Habituellement, les dessinateurs sont chaleureux avec tous les membres de la rédaction, quelle que soit leur place dans la hiérarchie, et les tutoient illico… Ce n’est pas le cas avec Poïvet, que l’on vouvoiera toujours (une exception dans la maison).

Un exemple : tout nouveau rédacteur, on m’envoie dans les locaux vastes et vieillots de la rue des Pyramides (l’Atelier 63) pour récupérer des planches des Pionniers. Lucien, le dessinateur du Grêlé, me reçoit avec chaleur et me fait visiter son antre. On se connaît à peine mais je fais désormais partie de la grande famille Vaillant. Poïvet lève la tête de sa planche en cours de réalisation. Il me montre un paquet posé sur une table et se remet au travail.

Autre souvenir : au musée des Arts décoratifs se tient une réunion de la Société française de bandes dessinées avec, au programme, une projection sur écran géant d’un diaporama sur Les Pionniers. La petite rédaction de Vaillant, fière de l’honneur que l’on fait à l’un de ses plus illustres dessinateurs, est venue au complet. Arrive Poïvet entouré d’admirateurs ; nombre de jeunes dessinateurs, dont certains, par respect, l’appellent « Maître », le considèrent comme le plus grand. Poïvet vient serrer la main de notre rédacteur en chef, nous adresse un petit signe furtif, et s’en va dans un autre coin de la salle, qu’il ne quittera pas. Habituellement, dans ce genre de circonstances où un « dessinateur Vaillant » tient la vedette, celui-ci fait toujours bloc avec la rédaction de son journal.

Mes rapports avec lui, froids au début, deviennent de plus en plus cordiaux et, quand je deviens rédacteur en chef, ils sont tout à fait normaux, d’autant que Raymond Poïvet constate que Les Pionniers de l’Espérance n’ont rien à craindre de moi.

Ses relations avec son scénariste Roger Lécureux sont également cordiales, sans plus. Pour Poïvet, ce qui compte c’est avant tout le dessin, l’histoire et les dialogues étant accessoires. « Il était admis qu’une bande dessinée, c’était d’abord une histoire. Je n’ai jamais été d’accord : c’est d’abord un dessin », dira-t-il dans une interview. On imagine que ce type de propos n’est pas pour améliorer ses rapports avec Roger Lécureux !

Nous savons qu’avec ses proches et ses collègues dessinateurs, Poïvet montre un tout autre visage. De Nortier à Gigi en passant par Uderzo, les témoignages ne manquent pas : tous parlent d’un homme chaleureux. Homme d’une grande valeur, aux qualités personnelles évidentes, il donne de lui, en notre présence, une image qui ne lui correspond certainement pas.

Richard Medioni

Cet article est tiré de l’ouvrage de Richard Medioni Mon Camarade, Vaillant, Pif Gadget : l’histoire complète, 1901-1994, qui paraît en cette fin septembre 2012. Somme de 560 pages comprenant quelque 1150 documents, ce livre truffé d’informations inédites commence par l’évocation du premier journal pour enfants de la gauche révolutionnaire, Jean-Pierre, lancé en décembre 1901, évoquant ensuite, entre autres publications, Le Jeune Camarade (1921-29) et surtout les 198 numéros de Mon Camarade (1933-39), l’hebdomadaire communiste dirigé par Georges Sadoul. Ancien de Vaillant puis rédacteur en chef de Pif, Richard Medioni documente tout un pan de l’histoire de la presse enfantine en France. Nous le remercions d’avoir accepté de nous laisser reproduire ici les pages consacrées à Poïvet et aux Pionniers de l’Espérance.
Son livre peut être commandé contre la somme de 44 € chez Vaillant Collector, 10 Grande Rue, 02330 Pargny-la-Dhuys, ou sur le site vaillant-collector.com.

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