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Fred

philémon : l’enfer des épouvantails

par Pierre Fresnault-Deruelle

Planche 21 | album Dargaud, 1983 | 44 x 35,2 cm | mine de plomb, encre de Chine et collage sur papier | Inv. 95.18.2

[janvier 2009]

Nous sommes au royaume des Épouvantails. Barthélemy, enfermé dans une case, est menacé de périr sur le bûcher. Dans ce monde, en effet, une victime doit être sacrifiée chaque jour. Rencontrant un tigre de papier (roulé) qui désire précisément s’autodétruire, Philémon voit le parti qu’il peut tirer de la situation...

D’emblée s’est offerte à nous cette caractéristique de l’auteur, qui veut que celui-ci passe son temps à jouer des interférences entre images verbales et images visuelles. Ainsi, est-il question d’un « tigre de papier » (expression qui sert à dénigrer politiquement son adversaire) et d’une effigie qu’il s’agit de brûler (« brûler quelqu’un en effigie »).

Fred n’est pas le seul, certes, à user de cette sorte de rhétorique. Magritte, Topor, Man Ray, Christian Zeimert, etc., sont connus pour faire de même. Mais, parce qu’il est cartoonist, Fred se distingue de ces artistes en ceci qu’il a matériellement toute latitude pour filer la métaphore. On pourrait même dire que le père de Philémon invente ses histoires pour le seul plaisir de nourrir graphiquement sa chimère.

Cette transposition du registre de la langue à celui de la figure (qu’on trouve également chez McCay, Uderzo ou Marc-Antoine Mathieu), s’accompagne ici d’un substrat historico-mythologique qui a fonction de prétexte. Ce substrat est celui que nous fournissent, d’une part, les témoignages concernant la religion des Aztèques, d’autre part, la Fable grecque. Pour ce qui relève de ce dernier point, le monde souterrain des Épouvantails rappelle l’Hadès où vont errer Ulysse et Orphée. La référence méso-américaine, quant à elle, s’impose avec le bûcher, où doit brûler Barthélemy, qui ressemble à ces autels qu’on appelait teocali.

Ce monde des Épouvantails, aussi « léger » qu’est lourd le fond de terreur (surmontée) sur lequel flottent les choses, a l’accent du merveilleux un rien désabusé qu’on connaît depuis Le Petit Cirque. Précisons : si tout peut arriver chez notre auteur, c’est parce son boniment a la vertu du fiat des dieux (sortis, ou non, de la machina). On notera à ce sujet qu’au premier plan du deuxième strip, l’homme en haut de forme n’est autre qu’un Monsieur Loyal présidant à la manœuvre. La fausseté assumée des rôles est gage de vérité.

Avant-dernière image : bien que prisonnier de sa case, le puisatier se trouve de plain-pied avec le tigre de papier (déroulé) qui, par ailleurs, ne se satisfait pas de « faire tapisserie ». Furieux de voir la situation lui échapper le prêtre menace le fauve (« Arrière ou je te brûle ») dont la réplique (« Ça tombe bien, je suis là pour ça ») déstabilise le sacrificateur. Coup double : à l’aubaine dont se saisit le tigre (il s’agit de « partir » en fumée), s’ajoute, pour Fred, l’occasion de terminer sa planche sur la plus belle des chutes.

Pierre Fresnault-Deruelle

Cet article est paru dans le numéro 15 de 9ème Art en janvier 2009.

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