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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

Killoffer

six cent soixante-seize apparitions de killoffer

par Thierry Groensteen

Planche 3 | album édité par Association en 2002 | 54,8 x 37,8 cm | encre de Chine sur papier | Inv.004.2.3

[janvier 2006]

Killoffer s’éveille dans son lit. Il vient de rêver que, revenant chez lui d’un voyage (peut-être d’un festival de bande dessinée ?), il découvre dans l’évier de la cuisine une vaisselle négligée depuis trop longtemps, sur laquelle une matière organique non identifiée a proliféré ; elle lui saute au visage, ce qui a pour résultat d’y faire pousser comme champignons des petites excroissances à son effigie.

Ouf. Ce n’était donc qu’un cauchemar. Il n’y a toujours qu’un Killoffer.

En est-on bien sûr ?

Rien que dans cette planche, j’en compte six. Le premier est relativement protégé par les contours de sa case, équivalent symbolique de sa chambre. Le sixième se tient dans le même décor, finissant de s’habiller pour sortir. Mais les quatre autres semblent se partager un espace commun, celui de l’appartement ou du studio. Ubiquité de Killoffer-personnage, représenté simultanément sur le canapé, à sa table de travail, à la cuisine et assis à la table où il prend ses repas.

Le procédé de la figuration simultanée était déjà connu des artistes du Moyen Age et de la Renaissance. Cependant, le propre de la bande dessinée étant d’être narrative, le lecteur ne peut faire autrement que de se mettre en quête d’un ordre logique, c’est-à-dire d’un lien de consécution-causalité, entre les différents moments représentés. Peine perdue. Ainsi, Killoffer arbore des tenues différentes à chacune de ses « apparitions », qui pourraient laisser penser à différentes phases dans le processus consistant à se vêtir. Mais qui pourrait croire qu’il entame sa journée par dessiner, encore nu, sans même avoir pris le temps de se faire d’abord du café ? L’hypothèse d’une continuité narrative ne résiste pas à l’examen. Et le texte ne nous aide pas à y voir plus clair. En somme, tout se passe comme si il y avait bien cohabitation, dans cet espace unique, de plusieurs Killoffer. Comme notre raison récuse cette idée, nous mettons cette impression sur le compte d’une convention artistique. La suite du livre nous montrera bientôt que nous avons tort.

Killoffer cohabite tellement avec ses doubles qu’il se bat contre eux, leur dispute le lit, doit protéger ses planches contre leurs facéties, se mélange à eux en une gigantesque partouze, etc. L’ambiguïté initiale du procédé de représentation sera donc levée, et l’on comprendra que le mot apparition qui figure dans le titre de l’album doit être pris au sens spectral : le logis de Killoffer est bel et bien hanté par ses clones. Le noir et blanc, là -dedans, aide à bien séparer les différents espaces. Il est distribué de manière arbitraire, avec pour seul souci l’équilibre de la page et sa lisibilité. La table de travail projette une ombre portée ; la table à manger et ses chaises non. Comme chez le Will Eisner des années 1970 à 2000, les éléments d’architecture et de mobilier sont fortement mis à contribution pour parcelliser l’espace de la page, le proposer en même temps à une vision et à une lecture.

Thierry Groensteen

Cet article est paru dans le numéro 12 de 9ème Art en janvier 2006.

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