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bande dessinée et art brut

fletcher hanks : artiste et brute

de Kris Jacobs

[janvier 2010]

Pour les chercheurs en quête du patrimoine le plus étrange qu’ait enfanté la bande dessinée, l’œuvre de Fletcher Hanks (1887-1976) s’apparente au Saint Graal. Quinze histoires publiées durant sa très courte carrière ont été réunies dans l’ouvrage I Shall Destroy All the Civilized Planets (Je détruirai toutes les planètes civilisées). Ce titre emphatique ne relève nullement de l’exagération. Le trait est difforme et les scénarios simplistes : invariablement, les responsables d’innombrables morts sont impitoyablement châtiés. Ces récits ne semblent pas s’embarrasser d’une quelconque tradition artistique « civilisée » ni de sentiments de compassion. Lorsqu’il s’agit de qualifier ces bandes dessinées, le terme « art brut » vient immédiatement à l’esprit. Toutefois, Paul Karasik, qui a coordonné l’édition du recueil et déniché ces joyaux dans les coffres aux trésors des collectionneurs, considère que cette notion est inappropriée compte tenu de ce qu’il sait de la vie de Hanks. Son art n’est, certes, peut-être pas brut mais l’artiste était, lui, en revanche, une véritable brute.

La brève carrière de dessinateur de Hanks, de 1939 à 1941, se déroule à un moment charnière pour l’industrie de la bande dessinée américaine. Un an plus tôt, Superman apparaît, pour la première fois, dans le numéro un d’Action Comics, événement-clé qui marque le début de ce que l’on nomme aujourd’hui le « Golden Age of Comic Book ».
Ces revues qui, jusqu’alors, reprenaient, pour l’essentiel, du matériel déjà paru dans la presse quotidienne sous forme de strips, publient désormais des créations originales. Superman marque aussi l’avènement d’un nouveau genre, celui de ces héros tout-puissants vêtus de costumes en fibre élastique qui ont, depuis, proliférés.

Une industrie nouvelle apparaît notamment sous l’impulsion du légendaire Will Eisner, qui compte parmi les premiers à adopter ce que l’on appellera plus tard le « bullpen system » : les différentes tâches (scénario, crayonné, encrage, lettrage, mise en couleur) sont déléguées à des individus différents, comme dans une chaîne d’assemblage. Le succès remporté par les titres les plus populaires attire la convoitise d’éditeurs avides de prendre leur part du gâteau. Les tirages de certains titres atteignaient parfois les cent mille exemplaires voire, dans quelques cas exceptionnels, dépassent le million. Le studio formé par Eisner et son collaborateur Jerry Iger répond à cette demande en fournissant de quoi remplir les publications. Hanks fait partie de ces créateurs qui livrent des histoires courtes, généralement de six à huit pages, destinées, dans son cas, à des éditeurs tels que Fiction House ou Fox Features Syndicate. Celles-ci apparaissent dans les titres Fantastic, Jungle, Fight ou Planet. Mais Hanks est une anomalie au sein du « bullpen system ». Il livre lui-même ses réalisations terminées et crée seul en dehors du studio alors que ses collègues sont soumis à un travail routinier de production à la chaîne. Contrairement à ces derniers qui sont le plus souvent de jeunes créateurs parfois encore adolescents, Hanks a déjà atteint la cinquantaine. Paul Karasik [1] a interrogé Will Eisner, voici quelques années, à propos de ses souvenirs relatifs à Fletcher Hanks. Eisner disait l’avoir beaucoup apprécié parce qu’il rendait toujours ses travaux à temps. Rien d’autre à ajouter si ce n’est qu’« Il se souvenait que Hanks rentrait, déposait ses planches et repartait aussitôt. C’est une autre raison pour laquelle il l’aimait bien : il ne prenait pas de place dans le bureau [2]. »
Les histoires de Hanks sont imprégnées des genres en vigueur dans les « pulps », traque les saboteurs de sous-marins américains… Mais, la majeure partie de la production de Hanks est consacrée à Stardust et Fantomah, personnages omniscients dénués de la moindre parcelle de faiblesse qui châtient les conspirateurs assoiffés de pouvoir, les savants fous et autres individus malfaisants. Stardust the Super Wizard (Le Super-mage Stardust), comme le désigne le titre complet de la série, n’est rien moins que «  l’homme le plus remarquable de tous les temps » qui, impitoyablement combat le mal sur la Terre. Par exemple « une armée secrète d’espions et de terroristes assoiffés de sang » conspire à la destruction des bases de l’économie et du gouvernement. « Nous devons mettre un terme à la démocratie et à la civilisation à jamais ! », déclare le scientifique chauve Yew Bee, lequel obéit aux injonctions d’un « dictateur impitoyable donnant des ordres militaires secrets » et qui appelle ses hommes de main « camarades ». Si ce n’est la civilisation, c’est, à tout le moins, l’American way of life qui, ici, mise en péril.
Tout est bon pour atteindre ce but et les conspirateurs disposent de moyens considérables. Suffisamment d’avions bombardiers pour assombrir le ciel, des armées entières de voyous prêts à tirer sur tout ce qui bouge, des navires de transport qui déchargent « des milliers de tanks lourds » sur les côtes américaines. Destructo, « ‘le cerveau’, tête pensante clandestine d’un réseau de gangsters international sur la terre », a même à sa disposition un rayon destructeur d’oxygène activé depuis un point central. « Tous les maîtres de l’Amérique vont mourir étouffés au même moment ! »
De même, Fantomah, Mystery Woman of the Jungle (La Femme mystérieuse de la jungle) est « la femme la plus remarquable qui ait jamais existé. ». Elle protège, grâce à des pouvoirs tout aussi phénoménaux, les enfants de la jungle des menaces de sorciers, d’explorateurs avides d’or ou de génies scientifiques qui ont un compte à régler avec ce site naturel. « Angel Eyes » appartient à cette dernière catégorie : ses parents ont étés assassinés dans des circonstances mystérieuses lors d’une expédition scientifique. En guise de vengeance, il crée des « hommes chimiques. ».

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Fletcher Hanks, I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007.

Toutefois, seules les mains enflammées de ces créatures sont visibles donnant forme à des images d’apparence surréaliste : des mains roses géantes flottant dans les airs.

L’idée de figurer ces mains résulte probablement d’une volonté de rapidité, tout comme de nombreux dispositifs propres aux récits de Hanks. Dessiner des mains requiert certainement moins de temps que de représenter, dans son entièreté, une créature imaginaire. De même, dans les histoires de Stardust, les avions bombardiers, qui constituent des armadas gigantesques, semblent avoir été décalqués les uns sur les autres. Très souvent aussi, Hanks se contente de dessiner des silhouettes, s’épargnant du même coup la représentation des détails anatomiques. N’importe quel enfant pourrait aisément dessiner l’éclair de Stardust, signature graphique du héros qui suffit à l’évoquer.

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Selon Karasik, « Les récits de Hanks démarraient en trombe et ses intrigues reposaient sur des formules éprouvées [3]. » Mais, sur le plan visuel, les choses sont bien différentes : « Une des caractéristiques les plus remarquables de son travail repose sur sa capacité à très peu se répéter. Les quinze histoires [réunies dans Je détruirai toutes les planètes civilisées] sont basées sur des schémas narratifs similaires mais chacune possède sa propre identité graphique. »

Une autre spécificité de cette œuvre tient dans ses choix chromatiques : des couleurs vibrantes, primaires ou secondaires. Le ciel peut être jaune vif dans une vignette et uniformément bleu dans la suivante. « Évidemment, il ne réalisait pas ses couleurs lui-même. » souligne Karasik. Ce travail était exécuté à l’imprimerie en suivant les indications au crayon bleu qui figurent sur la planche originale encrée. « Certains éditeurs de comic books fournissent des indications de couleur très détaillées, d’autres sont beaucoup plus imprécis, laissant une grande latitude à l’imprimeur. Je suis incapable de le prouver mais j’ai le sentiment que Hanks lui-même intervenait dans la mise en couleur [des premières histoires]. Il avait donné des indications. » Le raisonnement de Karasik repose sur une histoire tardive, réalisée aux alentours de 1941, qui se distingue par son usage très différent de la couleur. Parfois, une surface cernée par un trait de contour est comblée par plusieurs nuances de teintes. Par exemple, lorsqu’il s’agit de restituer les nuances du plumage d’un oiseau.


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Fletcher Hanks, You Shall Die By Your Own Evil Creation
© Fantagraphics, 2009.

Karasik suppute que Hanks n’est pas intervenu dans la mise en couleur de ces histoires dont la palette est plus sobre en comparaison avec les premières dont les couleurs évoquent celles d’une boîte de cubes pour enfants. « Ces planches sont éclatantes et colorées. […] Je pense que la mise en couleur est une des raisons pour lesquelles celles-ci sont à ce point excitantes et immédiates. »

L’histoire du rayon anti-gravité de Gyp Clip en est un remarquable exemple. Publiée, à l’origine dans Fantastic numéro sept, elle contient quelques unes des images les plus fascinantes que Hanks ait produites. En particulier, les quatre premières planches : le dessinateur figure, notamment, dans une vignette occupant toutes la largeur de la page, de minuscules silhouettes humaines, la nuque rabattue, flottant désespérément dans l’espace suite à la destruction de la force de gravité.

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Fletcher Hanks, I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007

À partir de la page cinq, le nombre de cases par planche passe, de façon drastique, de six à huit par page à seulement quatre ou cinq. Les dessins semblent exécutés à la hâte comme si la réalisation des remarquables vignettes des premières pages avait exigé beaucoup trop de temps, au point de mettre en péril le respect des délais. D’autre part, le visage de Gyp présente un nombre très limité d’expressions qui sont sans cesse recopiées. C’est une autre des caractéristiques récurrentes du travail de Hanks : on a souvent l’impression qu’il a lui-même décalqué ses propres dessins.

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Fletcher Hanks, I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007
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Fletcher Hanks, I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007

Les mauvais dessinés par Hanks présentent des visages déformés par des expressions patibulaires, avec leurs os saillants susceptibles de donner des sueurs froides à n’importe quel phrénologiste. Stardust, quant à lui, affiche invariablement la même expression faciale emprunte de gravité : la mâchoire ferme du héros qui ne se laissera pas dévier de sa mission et la chevelure blonde du justicier. Les visages contorsionnés des vilains trouve leur contrepoint dans le corps tout en muscles de Stardust : les épaules sont exagérément large et la tête trop petite en comparaison avec le corps. Lorsqu’il vole dans les airs, il affiche pratiquement toujours le même angle de vue. Il est toujours vu de dos, les bras serrés le long du corps, le visage détourné du lecteur comme s’il était trop complexe de dessiner le personnage principal de face lorsqu’il est en plein vol.

Les images apparemment exécutées à la hâte, les évidentes déformations anatomiques, l’usage élémentaire de la couleur confèrent à l’œuvre de Hanks des vertus naïves et enfantines. Le résultat est frais et séduisant comme si le lecteur se surprenait à relire les bandes dessinées qu’il réalisait lui-même, il y a bien longtemps, lorsqu’il était encore un gamin. « Je suis entièrement d’accord avec vous » dit Karasik. « La lecture de Hanks procure un sentiment comparable à celui que l’on ressent dans l’enfance lorsque l’on lit ses premières bandes dessinées. Il m’a procuré la même excitation que la découverte de, mettons, Jack Kirby quand j’étais gosse. »

Toutefois, outre la nécessité de respecter les délais de livraison, une autre raison explique le caractère branlant de cette approche graphique : tout était encore à inventer ! Le comic book n’existait que depuis peu de temps, la codification de ce nouveau support ne faisait que débuter. Les dessinateurs en étaient encore à tenter de comprendre ce qui fonctionnait ou pas sur ces pages médiocrement imprimées. Mais, très rapidement, l’industrie du comic book va forger ses propres carcans afin d’assurer la pérennité du « bullpen system ». Ceci est déjà perceptible durant la brève période d’activité de Fletcher Hanks. Selon Karasik, « L’influence des contraintes éditoriales est manifeste dans les quelques derniers épisodes de Stardust où la mise en page se fige dans un schéma de huit cases par page alors que, dans les toutes premières histoires, le dispositif était très variable, le contenu des images dictant la forme des vignettes. Dans les dernières réalisations, le brun et le gris sont inévitablement plus présents. Comme pour s’approprier les tensions d’un monde qui, entre 1939 et 1941, est en train de s’assombrir. » Karasik explique que 1939 a été une date fondamentale dans l’Histoire américaine. Alors que l’Europe était déjà plongée dans un conflit dévastateur, New York ouvrait la plus grande foire jamais organisée ; la première à se focaliser sur le futur, portée par le slogan Dawn of a New Day (L’Aube d’un nouveau jour). Karasik précise : « C’est aussi l’année du Magicien d’Oz ou d’Autant en emporte le vent. Ce fut une grande année et, à bien des égards, la dernière où, dans ce pays, le futur apparaissait plus réjouissant que le passé. Les choses n’ont véritablement commencé à décliner qu’entre 1940 et 1941. »

Durant cette période charnière, Hanks est unique en son genre. Karasik : « Une de ses principales influences provient certainement des couvertures de pulps comme Astounding Science-Fiction de même que certains comics strips de l’époque : Flash Gordon, Buck Rogers... » Une comparaison qui vient immédiatement à l’esprit est Basil Wolverton.

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En particulier, si l’on se penche sur les curieux extraterrestres qui peuplent les chroniques science-fictionnesques de Hanks. « C’est intéressant que vous mentionniez Wolverton. » note Karasik, « Stardust et le Spacehawk de Wolverton datent quasiment de la même époque. Je pense que Spacehawk est apparu deux ou trois mois après le premier épisode de Stardust. Il y a, dans les décors de ces deux hommes le même côté abrupt et leurs héros ont une cage thoracique exagérément développée avec une tête relativement petite. Bien sûr, le trait de Fletcher Hanks est nettement plus exagéré que celui de Wolverton. » Karasik précise qu’il y a une profonde différence entre les deux. « Les personnages et les histoires de Wolverton ont tendance à être assez franchement narratives. Même s’il y a chez lui des créatures d’aspect singulier, on n’y retrouve pas ce frémissement d’angoisse qui vient sourdre à la surface de n’importe quel récit de Fletcher Hanks. Ceci le différencie, non seulement, de ce que faisait Wolverton, mais aussi de n’importe quel comic de genre ou de super-héros publié à l’époque. »

Comme le fait remarquer Karasik dans l’excellente introduction du second volume des histoires de Hanks [4] : « Dans les tous premiers comic books, le monde apparaît radieux et optimiste. Le désastre a été évité, la jeune femme est sauvée et, dans la dernière vignette, le héros énigmatique adresse un clin d’œil entendu à l’adresse du lecteur. Ceci contraste avec le caractère sinistre des récits de Hanks […] Il faut que des innocents aient subis de multiples souffrances graphiques pour que le héros se décide à fondre sur la Terre. Voilà qui diffère fondamentalement du canevas habituel des comic books. Les traits d’encre de Hanks se délectent de la souffrance humaine et de la destruction du monde. Pour le reste – quand ce n’est pas l’essentiel du récit, l’histoire type dépeinte par Hanks montre dans le détail les châtiments violents subits par les criminels. Ceux-ci sont l’œuvre d’un héros stoïque brandissant l’épée de feu d’une justice – aux accents souvent poétiques – qui exhale une odeur de soufre et de feu de l’enfer aux relents d’Ancien Testament. »

Poétique, en effet ! Ainsi, Skulface et sa bande disposent de toutes les richesses qu’ils convoitent sur la planète où Stardust les a envoyés : « Cette planète est entièrement en or, en diamants et en émeraudes ! [...] Mais la pesanteur est telle que vous ne pourrez jamais rien soulever ! L’air est si pur, et si plein de vitamines, que vous vivrez jusqu’à un âge avancé ! »

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Fletcher Hanks, I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007

Et, pour parachever le tableau, la nuit est sur point de tomber sur leur planète-prison et durera plusieurs siècles. En effet, le tout-puissant, l’omniscient Stardust n’inflige sa punition qu’après que New York ait été entièrement bombardé et que d’innombrables habitants aient étés tués, drame qu’il aurait aisément pu éviter. Dans un autre récit, Yew Bee et les chefs de la cinquième colonne sont transformés en rats. [5]]Gyp Clip est, quant à lui, projeté dans l’espace d’où, gelé pour l’éternité, il doit contempler ses crimes.

L’homme qui pourfend de la sorte ses personnages tel un dieu impitoyable n’était pas, loin s’en faut, exempt de péchés. Je détruirai toutes les planètes civilisées s’achève par une bande dessinée de Paul Karasik, Whatever Happened to Fletcher Hanks ? (Qu’est-il arrivé à Fletcher Hanks ?), où il relate sa quête de l’insaisissable auteur. Son fils, Fletcher Hanks Junior y raconte que l’homme n’est pas à mettre sur le même pied que l’artiste que Karasik admire. Il se souvient qu’à peine âgé de cinq ans, son père, ivre mort, était entré dans une rage folle et l’avait projeté dans les escaliers suite à des propos dont il a, aujourd’hui, oublié la teneur [6]. Il explique aussi que, durant cinq ans, il fût incapable d’exprimer ses pensées verbalement. « Il a fracassé le visage [de ma mère] à coups de poing. Il n’a pas appelé le médecin. Les os se sont ressoudés comme ils ont pu » dit-il à Karasik. Dans sa bande dessinée, ce dernier a juxtaposé ces propos et l’image de Stardust flanquant un coup de poing dévastateur à la figure d’un de ses adversaires.
Fletcher Hanks abandonne sa famille en 1930. Beaucoup plus tard, son fils apprend que, durant les années soixante-dix, il a été retrouvé mort, congelé sur un banc, dans un parc à New York. Pour illustrer cela, Karasik, fait référence, une fois encore, à une image issue des comics de Hanks. Plus précisément, une case de l’histoire de Gyp Clip : « Dans cet état de gel, tu vivras à jamais pour te rappeler tes crimes ! » Il a redessiné Stardust empoignant le scélérat mais son visage est, ici, celui de Karasik désemparé.


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Paul Karasik, Whatever Happened to Fletcher Hanks ?, 2007 postface de I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007

Le récit infernal du fils a produit, sur ce dernier, l’effet d’une douche froide. Il explique : « Après avoir entendu cette histoire, la publication du livre était devenue inévitable. »
Je détruirai toutes les planètes civilisées a été originellement publié en anglais par Fantagraphics en 2007. Karasik : « Je pensais que ce livre allait toucher une douzaine d’amis. Donc, j’ai été très surpris de voir qu’il se vendait. Ce sont d’abord les lecteurs de bande dessinée indépendante qui s’en sont emparés puis le public des super-héros a suivi. Ils ont étés très surpris : ‘Si ce type est à ce point excellent, comment ne l’ai-je pas découvert plus tôt ?’ Il était dans la tombe, voilà pourquoi !’ (rires) Enfin, il y a eu un article dans le magazine Believer. Du coup, les jeunes américains dans la vingtaine et au fait des dernières tendances en vogue se le sont appropriés à leur tour. » Deux ans après sa publication, le livre continue à bien marcher. Karasik estime qu’à l’heure actuelle, pas moins de vingt mille exemplaires ont étés vendus.

Ce succès a, à bien des égards, encouragé la publication du second volume. Avec cet ouvrage, Karasik démontre sa propre capacité à tenir le lecteur en haleine. Le premier livre s’achève par un suspense. Le tyran alcoolique qui a jeté son fils du haut des escaliers n’avait pas livré tous ses secrets. Certes, grâce au fils de Hanks, Karasik a pu obtenir un certain nombre de renseignements. Mais, il était demeuré, tout comme les lecteurs, dans un état de frustration quant à la mystérieuse existence de ce singulier artiste longtemps oublié. La bande dessinée réalisée par Karasik s’achève lorsque Hanks Junior désigne du doigt un autoportrait de son père figurant dans une histoire de Stardust. La case en question montre un groupe d’agents fédéraux désemparés par les disparitions des hommes les plus fortunés du pays. « Pas l’ombre d’un indice » déclare l’un d’entre eux.

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Paul Karasik, Whatever Happened to Fletcher Hanks ?2007 postface de I Shall Destroy All the Civilized Planets !
© Fantagraphics, 2007

De même, le lecteur est laissé dans un état de perplexité. Il sait désormais à quoi ressemble Hanks mais l’homme qui se cache derrière ce visage racé demeure plus que jamais une énigme.

Une suite semblait s’imposer quand bien même, à l’époque, Karasik ne l’avait pas préméditée. « Le premier livre ne contenait que les quinze histoires qui étaient en ma possession ; je ne pensais pas qu’il y aurait un second volume. Mettre au jour ces quinze histoires-là a été très laborieux. Il fallait que je déniche de généreux collectionneurs d’accord pour partager leurs bandes dessinées avec moi. » Mais, une fois le volume un publié, d’autres collectionneurs se sont manifestés pour proposer d’autres histoires. Ce premier livre a également permis d’éclairer la biographie du dessinateur. « La rencontre avec d’autres membres de la famille a été un des principaux motifs de satisfaction résultant de la parution de Je détruirai toutes les planètes civilisées. Ils m’ont fait découvrir des dessins qu’il avait réalisés dans le cadre de cours par correspondance. » L’histoire de Hanks a pris un tour nouveau. Ces dessins réduisent à néant les tentatives pour l’assimiler à l’art brut et l’image du créateur autodidacte et naïf. Karasik a découvert que lorsque Hanks avait une petite vingtaine d’années, il s’était inscrit aux cours de la W. L. Evans School. Il a également eu entre les mains des dessins réalisés dans le cadre de devoirs. Ceux-ci montrent clairement sa maîtrise de l’anatomie ainsi qu’un style beaucoup plus réaliste et détaillé.

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Dessins réalisés par Fletcher Hanks dans le cadre des cours de la W.L. Evans School extrait de l’introduction de You Shall Die By Your Own Evil Creation.
© Fantagraphics

Ces mêmes exercices réalisés dans le cadre des cours par correspondance de la W. L. Evans School ont enfanté plusieurs dessinateurs célèbres comme E. C. Segar, créateur de Popeye et Chester Gould, l’auteur de Dick Tracy. Ce dernier est le plus proche de Hanks en termes de style et d’état d’esprit, selon Karasik.

« Dans les deux univers, les personnages ont presque l’air de vivre dans le néant. Pas de bruissement d’air, l’oxygène semble avoir été entièrement aspiré. Les silhouettes sont délimitées par un trait précis et tranchant. Les contours et les gestes sont rendus avec la plus grande netteté. Et puis, il y a cette même inclination pour le châtiment implacable et la justice vertueuse. »

Karasik a tiré profit de ces nouveaux éléments pour élaborer une histoire entièrement différente : le talentueux auteur de bande dessinée naïf en apparence n’est pas aussi naïf que l’on voudrait bien le croire. « Si je pouvais rassembler toutes les histoires de Hanks, je serais à même de raconter une autre histoire. » déclare Karasik pour expliquer en quoi la publication d’un deuxième livre fait sens. « Le premier volume raconte deux récits : l’un à propos de l’œuvre, l’autre à propos de l’homme. Le second raconte une autre histoire, celle qui se dégage lorsque l’on replace ces réalisations dans l’ordre chronologique. L’effet est bien différent : des histoires assez faibles, d’autres très puissantes, beaucoup de récits mettant en scène des bûcherons, lesquelles comptent parmi les plus sobres. Enfin, il y a cette évolution stylistique qui résulte de l’utilisation d’un dispositif beaucoup plus contraignant comme ces pages composées d’une grille de huit cases conformément aux exigences des éditeurs de comic books. »

Bien que ce second livre soit différent, à la lecture, l’impression laissée par le premier volume demeure à l’esprit. L’image de l’artiste naïf, inconnu et mystérieux semble difficile à démonter. Les notes figurant en quatrième de couverture renforcent cette vision d’un créateur en connexion directe avec l’expression originelle du subconscient. «  Un rêve miraculeux qui est devenu réalité » écrit Kim Deitch. « Hanks était un primitif, une énigme et un mystère » telle est l’opinion de Jules Feiffer. Les autres boniments sont du même tonneau : « cauchemar majestueux », « David Lynch », « aussi barré que tous ce qui a pu apparaître dans les comics underground des années soixante-dix », « l’un des plus grands artistes outsiders issus des comics », « franchit les limites du cinglé et de l’inexplicable »… Hanks est clairement perçu comme un parrain alternatif, une composante d’une histoire secrète de la bande dessinée.

Notre époque est marquée par un désir d’exploration du subconscient de la bande dessinée, de ses liens cachés avec d’autres formes d’art, avec les avant-gardes historiques comme en témoigne L’Association dans sa passionnante revue L’Éprouvette. Inscrite dans cette dynamique, elle révèle à ses lecteurs des bandes dessinées « outsiders », en d’autres mots, des créations artistiques qui ne sont pas traditionnellement inscrites dans le champ de la bande dessinée mais partagent avec elles de notables ressemblances. Leben ? Oder Theater ? [7] est une série d’à peu près huit cents gouaches réalisées par Charlotte Salomon, jeune femme d’origine juive, lorsqu’elle demeurait cachée afin d’échapper aux nazis.

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Charlotte Salomon, Leben ? oder Theater ? Extrait de L’Éprouvette vol.2, L’Association, 2006.

Avec un passé dans la peinture, Salomon a inventé un langage narratif inédit mu par la besoin de raconter le récit de sa vie. Cette œuvre ne ressemble en rien à la bande dessinée de son époque mais entretient surtout des liens avec la bande dessinée alternative contemporaine [8]. Le cas de Hanks est bien différent mais exprime une même liberté : Salomon réinvente la forme de par la nécessité de raconter une histoire, Hanks réinvente la forme parce que, à l’époque, il n’existait pas – ou si peu – de normes adaptées à ce nouveau média qu’est le comic book.

C’est à peine une coïncidence si, dans le catalogue de L’Association, on trouve également un recueil des épisodes de M le Magicien de Massimo Mattioli.

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Massimo Mattioli, M le Magicien
© L’Association, 2003.

De nouveau, les dessins élémentaires ont ce parfum d’« authenticité » propre aux lectures de l’enfance, en particulier pour ceux qui, à l’instar des membres de L’Association, l’avait découvert, dès le plus jeune âge, dans l’hebdomadaire Pif.

Pour d’autres, la mémoire des jours depuis longtemps révolus s’inscrit dans une quête contemporaine vers l’intégrité artistique. Le très beau livre de Lynda Barry What It Is, publié en 2008 par Drawn & Quarterly, en est un parfait exemple.

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Une partie de l’ouvrage relate les souvenirs de son enfance, une autre associe, sous forme de collages, des mots et des images subconscientes. Au final, cela s’apparente à un appel au lecteur à explorer « l’écriture automatique » de ses propres souvenirs enfantins, envisagés comme un point de départ vers l’expression d’une écriture et d’un dessin authentiques, désentravés par des considérations du type : « Est-ce publiable ? »

Dans ce contexte, Hanks apparaît comme une composante à part entière d’un canon occulte qui invite à réécrire l’histoire de la bande dessinée – et, dans ce même processus, à repenser son futur. « Il sera intéressant de voir qui sera influencé par Hanks », pense Karasik. «  Le livre a été très populaire mais sans véritablement atteindre le ‘mainstream’. Quand quelque chose acquiert un certain degré de popularité mais que son statut demeure celui d’une œuvre culte, il y a toujours des répercussions qui sont visibles. Dès lors, ma curiosité est titillée. Je n’ai pas encore de certitude quant à la forme que cela va prendre mais quelque chose va émerger. »

(traduit de l’anglais par Erwin Dejasse)

Article publié dans neuvièmeart 2.0 en janvier 2010.


[1Paul Karasik a collaboré à la mythique revue RAW, laquelle avait déjà, en son temps, publié une histoire de Hanks. Les rédacteurs en chefs, Art Spiegelman et Françoise Mouly, l’avaient découverte par l’intermédiaire du peintre et dessinateur Jerry Moriarty. Avec David Mazzuchelli, Karasik a adapté, en bande dessinée, le roman de Paul Auster City of Glass (La Cité de verre). Il est également dessinateur et a notamment publié dans le New Yorker. Avec sa sœur Judy, il a signé The Ride Together. A Memoir of Autism in the Family, ouvrage qui alterne prose et bande dessinée. Karasik, enfin, est conférencier et enseigne la bande dessinée.

[2Sauf mention particulière, les citations de Paul Karasik proviennent d’un entretien téléphonique avec l’auteur réalisé en septembre 2009.

[3Interview sur Newsarama.com (http://forum.newsarama.com/showthread.php?t=104479) consulté le 4 octobre 2009.

[4You Shall Die by Your Own Evil Creation !, Fantagraphics Books, 2009. Ce livre n’a, à ce jour, pas été traduit en français.

[5[PAGE 35

[6Voir Bruce Pringle, The Pull of Memory sur le site web de la LeHigh University où Fletcher Hanks Junior a étudié (http://www3.lehigh.edu/News/news_story.asp?iNewsID=829) Consulté le 3 novembre 2009.

[7Jean-Christophe Menu, « Le Grand Livre de Charlotte Salomon », L’Éprouvette n°2, 2006, p. 128-141. Charlotte Salomon a été déportée et est morte à Auschwitz.

[8Menu note, dans son article, que l’œuvre de Charlotte Salomon est « une révélation à bien des titres, mais plus particulièrement encore si on la considère par rapport à la bande dessinée moderne et contemporaine. »

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