little annie fanny - neuviemeart2.0

accueil > planches > commentaires de planches > little annie fanny

la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

Kurtzman, Harvey

little annie fanny

par Harry Morgan

[janvier 2002]

Chapitre 44, Sex Movies, planches 2 et 3 | 1969 | Paru dans Playboy | encre de Chine, gouache blanche et mine de plomb sur papier | Inv. 90.1.1 (détail)

[janvier 2002]

À la différence des scénaristes de BD qui écrivent une espèce de script de film avec la description de chaque case et une colonne consacrée aux dialogues, Kurtzman a l’habitude de dessiner au brouillon les planches ou les strips dont il fait le scénario. Naturellement, aucune des deux manières n’est plus « textuelle » ou plus « visuelle » que l’autre (les rédacteurs de script doivent eux aussi visualiser la planche qu’ils décrivent !). Il y a pourtant une différence entre les deux écoles : le scénariste qui a dessiné son scénario est amené à agir dessus, à la fois parce qu’il peut juger de la proximité ou de l’éloignement de sa réalisation avec son idée et parce que le brouillon en lui-même peut faire naître des idées (cette manière de « penser sur le papier » a déjà été théorisée par Töpffer).

On constate par exemple que Kurtzman a refait en marge le diagramme de la première image pour montrer que la composition serait plus harmonieuse si les bulles et les onomatopées knock knock étaient disposées le long d’une courbe dont la ligne lumineuse de la porte entrebâillée fait l’asymptote. Le brouillon au lavis étant peu lisible, on observe que les marges sont consacrées à des sortes de model sheets des personnages, et on peut penser ici encore que leur forme se condense progressivement à partir de l’esquisse de la case. Entre la case et la marge, l’accessoiriste perd en grande partie son fessier et gagne une voussure qui le définit comme un personnage subalterne à la Dickens, blanchi sous le harnais et qui a perdu son individualité.

Cette condensation progressive fait qu’un brouillon de Kurtzman ressemble à un brouillon d’écrivain (où la forme est modifiée pour coller au mieux à l’effet que l’auteur veut obtenir de sa phrase) ou même à un brouillon de compositeur (car une phrase musicale notée n’est, elle aussi, qu’une approximation d’une idée musicale).

Kurtzman est par ailleurs un auteur complet et on sait que, quand il est son propre dessinateur, la distance entre le brouillon et la version publiée est faible. Kurtzman dessine vite, de façon assez schématique, même dans des récits « réalistes » comme ses superbes histoires de guerre pour les EC Comics. Son chef-d’œuvre satirique, The Jungle Book, est pratiquement un brouillon soigné (il est même dessiné sur papier ligné). Le brouillon nous présente donc un Little Annie Fanny virtuel, qui serait dessiné par Kurtzman et qui aurait sa place dans le Jungle Book.

Inversement, un brouillon de Kurtzman cesse totalement de ressembler à du Kurtzman quand il est dessiné par un autre dessinateur (un strip de Flash Gordon sur story-board de Kurtzman ressemble à du Dan Barry et plus du tout à du Kurtzman). Dans le cas de Little Annie Fanny, le calque de mise en couleur a clairement un rôle de passerelle et on est presque tenté de poser l’équation : brouillon de Kurtzman + mise en couleur = dessin de Elder.

Harry Morgan

Cet article est paru dans le numéro 7 de 9ème Art en janvier 2002.

Le procédé Hozoom d'IGS-CP nécessite le plugin Adobe Flash Player.