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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

Dut

crayonné sans titre

par Manuel Hirtz et Harry Morgan

Provenance non retrouvée | 50,3 x 32,8 cm | mine de plomb sur papier | Inv. 93.9.2.

[janvier 2002]

Dut (Pierre Duteurtre, 1911-1990) a travaillé pour les publications Offenstadt avant-guerre et pour Marijac après-guerre et jusqu’aux années soixante. S’il s’est illustré dans tous les genres de l’aventure, le meilleur de son œuvre se trouve probablement dans ses séries sentimentalo-historiques pour Frimousse.

La planche présentée ici n’a pas été identifiée. Elle appartient à une histoire de pirates, genre increvable. On a beau ne rien connaître de l’intrigue, les « gentils » se reconnaissent facilement. Ils sont pétris d’attitudes héroïques. C’est l’homme au bandeau qui renverse un canon dans la première case, c’est le sbire au foulard qui se porte volontaire pour une mission dangereuse, dans l’antépénultième, la main sur le cœur, en proférant un « moi » qui semble faire partie de lui et que le dessinateur a lettré spontanément. On retrouve, au début du XXIe siècle, ce type de dramatisation, à peine modifié, dans les séries historiques franco-belges.

La nature de crayon « poussé » du document permet de suivre les étapes du travail de l’artiste. La posture de l’homme qui renverse le canon n’a été obtenue qu’assez difficilement et l’artiste en prévision de l’encrage, a déjà réinterprété son propre dessin en renforçant certains traits. Dans la dernière case, le rameur a sans doute été dessiné d’après modèle, peut-être après une première tentative infructueuse, et il reste curieusement terre-à-terre au milieu de toutes ces attitudes martiales. Inversement, l’officier à la longue vue de la sixième case et son second proviennent peut-être d’une archive, car ils ont été tracés sans effort, l’artiste prenant soin cependant de préciser certains détails délicats, comme la forme des chaussures vues de l’arrière.

Le premier modèle de Dut, c’est la peinture historique, telle qu’elle a été vulgarisée par l’édition scolaire. Case après case, les compositions sont claires et équilibrées, elles sont des modèles de narration par l’image (on pourrait les titrer : « on fusille les prisonniers », « une voile à l’horizon », « la bataille navale », etc.), décors et costumes sont soignés. Ceci ne va pas sans rendre la présence de bulles quelque peu incongrue. Elles sont toujours de dimension modeste et figurent à l’arrière-plan de l’image.

Précisément pour éviter un côté scolaire, illustratif et monotone, et dynamiser sa planche, Dut renonce à l’ordonnance classique des cases au profit de gouttières obliques, voire crénelées. La répartition en strips, si elle n’est pas remise en cause, est elle aussi déguisée : on distingue bien les lignes horizontales des limites primitives des strips qui seront, d’une case à l’autre, exhaussées ou surbaissées. Le résultat paraît aujourd’hui délicieusement vieillot.

Si ces modestes excentricités ont parfois une fonction rhétorique (dans la première case, la pente à gauche du résumé vient renforcer le déséquilibre du canon qu’on renverse ; la dernière gouttière de la planche vaut un « au même moment » reliant la bataille navale et le départ clandestin de la chaloupe), le plus souvent, les quadrilatères irréguliers n’obéissent à d’autre loi qu’un équilibre général de la planche : une ligne crénelée court à gauche, des zig-zags se répondent de haut en bas du côté droit. Certains filets ont d’abord été esquissés à main levée, révélant ce souci de la composition générale.

Les avantages du dispositif choisi par Dut sont évidents. L’encastrement des cases donne à la planche sa compacité et son unité organique. Chaque case devient le fragment d’une scène plus vaste, en quelque sorte arraché au réel. Mais, du côté négatif, le caractère discrétionnaire de la forme de la case risque sans cesse de déséquilibrer la composition du dessin, voire de nuire à la logique du récit (la case centrale de la planche est aberrante des deux points de vue), et le caractère d’écart par rapport à une norme (celle du quadrillage), assumé sur le plan stylistique, n’est donc pas entièrement justifié du point de vue de la narration.

Manuel Hirtz et Harry Morgan

Cet article a paru dans le numéro 7 de 9ème Art en janvier 2002.

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