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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

Wolinski, Georges

à bas les jeunes !

par Thierry Groensteen

Lieu et date de parution inconnus ; H 27 x L 36,5 cm, en deux parties ; feutre sur papier. Inv. 79.1.15

Le titre résume le propos. Dans cette planche, nous écouterons (subirons) le monologue d’un homme d’âge mûr qui en a après « les jeunes ». Cet homme est sans nom, et rien ne le caractérise précisément sinon sa hargne envers la génération suivante. Si c’est Wolinski lui-même, il est faiblement ressemblant. Cependant la huitième vignette atteste que cet homme est un dessinateur, ce qui renforce l’hypothèse d’un autoportrait. Et le « nous » que comporte l’incipit (« Les jeunes nous font chier ») suffirait à associer implicitement l’artiste à la diatribe de ce Français moyen, râleur, qui s’érige en porte-parole d’une opinion qu’il suppose largement partagée - peut-être celle de la « majorité silencieuse » à laquelle il aurait décidé de prêter sa voix.

Cette voix va nous guider dans notre lecture, nous accompagner d’un bout à l’autre, prêtant, par la continuité du discours, une cohérence à une succession de scènes disparates. Douze vignettes, et autant de lieux différents, d’interlocuteurs différents, de situations différentes. Comme il est de coutume chez Wolinski, le décor est quasi inexistant : trois clés valent pour une réception d’hôtel, une ligne horizontale et une ébauche de lampe pour un bureau, une table dressée pour un restaurant. Les images non encadrées, le dessin à l’économie s’accommodent à merveille de cette représentation synecdochique et abréviative. Les accessoires, en revanche, sont plus nombreux : pioche, raquette de tennis, serviette de table, carton à dessin, billet de banque, livre glissé sous le bras sont nécessaires, soit pour expliciter la situation, soit pour participer à la caractérisation de tel ou tel personnage (le patron dynamique, l’étudiant studieux).

Cette construction repose sur une convention narrative que Wolinski affectionne. La faconde de l’artiste s’exprime sous la forme d’un discours enfilant les opinions toutes faites. C’est l’accumulation des stéréotypes qui enferme le personnage dans sa monomanie. Ce discours pourrait se tenir seul, sans les images. Il peut être lu pour lui-même, et on doit le supposer proféré d’un seul tenant, d’un même souffle. Dès lors, les scènes figurées ne peuvent pas être synchrones des phrases auxquelles elles servent d’illustration – à moins d’imaginer que notre râleur ait le don d’ubiquité. Le plus logique est sans doute de les considérer comme autant de souvenirs d’un passé proche, d’expériences engrangées, dans lesquels notre homme puise la matière première de sa harangue.

A regarder les choses de plus près, on ne peut manquer de noter que les scènes en question ne confirment aucun des préjugés et des griefs à l’endroit des jeunes. Ceux-ci apparaissent au contraire presque tout du long polis, compétents, sensés, compréhensifs ; au contraire, l’homme qu’ils « font chier » est énervé, grossier, désagréable, injurieux, obscène. Ainsi les scènes censées illustrer et conforter son propos ne cessent de le désamorcer et d’en dénoncer l’arbitraire. Wolinski emploie une forme particulière et réjouissante de dialectique, celle de la plus parfaite mauvaise foi.

Un bout de dialogue, des personnages campés en trois coups de plume dans des attitudes éloquentes, il n’en faut jamais davantage à Wolinski pour planter une situation. Son talent particulier porte un nom : c’est le génie du raccourci.

(juillet 2012)

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