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paulette, un feuilleton agité

par Bernard Joubert

[janvier 2006]

« Si on met bout à bout les différents épisodes qui constituent ma vie, on n’obtient même pas un roman convenable », se lamente un jour Paulette. « Tout ce qui les intéresse [les lecteurs] c’est ton cul, l’histoire, ils s’en foutent », lui répond ailleurs Joseph. C’est assez bien vu. Dans Paulette, l’agitation tient lieu, pour une bonne part, de fil conducteur.

La première moitié de la série, en particulier, est conçue comme un incessant serial aux rebondissements rapides et improvisés. Le résumé des épisodes précédents du Charlie n° 22 (novembre 1970), attribuable à Wolinski, aurait pu resservir tous les mois : « Paulette se retrouve Dieu sait où, après des aventures épuisantes. Mais tout ça, c’est du passé. il n’y a que l’avenir qui compte. Et l’avenir de Paulette, c’est ce que vous allez lire. Et quand vous l’aurez lu, ce sera du passé. C’est comme ça, la vie. » On se fait kidnapper, on s’échappe, on se refait kidnapper, on montre ses formes opulentes. Tout et n’importe quoi peut survenir à la case suivante. C’est divertissant.

Avec Ulysse, sur scénario de Jacques Lob, Georges Pichard est présent dans Charlie (mensuel) dès son lancement. Professionnel aguerri de 49 ans, professeur à l’École supérieure des arts appliqués, où il dirige l’atelier bande dessinée, il ne se sent pas encore capable d’être un auteur complet — un comble de la modestie ! — et propose au journaliste Delfeil de Ton, qui n’a, lui, jamais fait de BD et est alors le rédacteur en chef de Charlie, d’être son scénariste. DDT n’est pas tenté, mais un couple se forme avec Wolinski. Ce sera l’unique grande collaboration de Wolinski avec un dessinateur, à qui il livre ses scénarios non pas sous forme de textes, mais de pages sommairement crobardées, imaginées bien souvent la veille, dans l’urgence.

Paulette commence dans le n° 12, en janvier 1970. Telle qu’on la perçoit en tant que lecteur, l’idée est d’avoir, tout de suite après le sommaire, une série à suivre, bien vivante, de création, capable de faire un peu écho à l’actualité sociale et politique française, avec un personnage récurrent et sympa. Une ouverture en fanfare, avant la grosse ration de strips américains (Schulz, Al Capp, Chester Gould) ou d’histoires sans héros (Reiser, Willem, Gébé). Aurait-il fallu chercher un nouveau titre à la revue que Paulette (mensuelle) aurait été parfait.

Les trois premières années se présentent donc comme une cavalcade ininterrompue, une parodie de feuilleton populaire, avec des airs de contes des Mille et Une Nuits contemporains et des réminiscences de la Little Annie Fanny de Kurtzman et Elder. Paulette est une enfant de grands bourgeois, indocile, gauchisante, généreuse, tout à la fois nymphomane et fleur bleue, qui ne cesse d’être enlevée par des proxénètes, des émirs, des illuminés, des hell’s angels, des nazis... Lorsqu’elle hérite de ses parents, elle décide de dilapider sa fortune en la distribuant à quiconque lui prétend avoir besoin d’argent. Elle devient alors la cible des administrateurs de ses entreprises qui la font enfermer à l’asile (une des péripéties conservées dans l’adaptation cinématographique que réalisera Claude Confortès en 1986, Paulette, la pauvre petite milliardaire). Elle croise des maoïstes, des CRS, Jean Royer (le maire puritain de Tours), Ali Baba, le fils de Zorro, Hitler, Howard Hughes... Elle se marie (son époux meurt deux pages après), accouche (son fils, devenu immédiatement adulte, est mangé par des riches pervers), se suicide, fait un tour au Vietnam en guerre, en Amazonie, au Mexique, au paradis...

Aucun des nombreux personnages secondaires ne laisse de grand souvenir, sauf le très réussi Joseph, présent du premier au dernier épisode, avec quelques éclipses. Le Capitaine Haddock de Paulette. C’est, au départ, un vieillard, qui vit dans un taudis. Une taupe magique mais myope lui redonne la jeunesse, en se trompant sur son sexe. Joseph devient une jeune femme séduisante, avec l’esprit et les manières d’un septuagénaire ronchon qui, pour couronner le tout, tombe amoureux de lui-même. Les meilleurs gags de la série sont ses réparties de vieux réac, prisonnier d’un corps de pin-up, qui fume le cigare, boit du calva et glisse sa main aux fesses des filles. Politiquement, il est odieux, tout ce que le lecteur type de Charlie exècre. Paulette est idéaliste, Joseph est raciste, ils sont diamétralement opposés. Mais le second degré permanent qui règne dans les dialogues ne permet pas toujours de distinguer si Wolinski exprime sa pensée propre, par le biais de l’une ou de l’autre, ou la parodie de son contraire.

Si, dans un premier temps, la bande est conçue uniquement pour de la presse, la reprise des épisodes en albums amène à calibrer autrement les scénarios. Le feuilleton échevelé se calme en 1973, avec Ras-le-bol-ville, un récit développé sur 63 pages. Paulette et Joseph assistent à une projection de l’An 01, le film. La première adore, tandis que l’autre n’a évidemment vu qu’une « bande de barbus crasseux qui ne veulent rien foutre ». Gébé en personne, charmeur, vient les réconcilier. Surprenant leur conversation, un escroc qui ne vise qu’à s’enrichir incite Paulette à investir sa fortune dans la création d’une communauté libertaire dont la réussite pourra « foutre en l’air l’économie mondiale ». Une île paradisiaque est achetée. À grand renfort de panneaux publicitaires, les gens sont incités à rompre avec leur vie actuelle et venir s’y installer. Les lois sont remplacées par un principe unique : ne pas gêner les autres. Trouvaille cocasse, l’argent n’est pas aboli, mais distribué à volonté. Cette microsociété anarchiste est un succès, jusqu’à ce que le gouvernement français dépêche un espion pour tout faire sauter. Retour à la grisaille, aux horloges pointeuses, au tiercé, aux soirées télévision. Wolinski n’a pas l’optimisme d’un Gébé. Et pas son imagination politique non plus.

Cette histoire terminée, la plus longue et la meilleure de la série, Wolinski fait une pause durant laquelle Pichard continue de collaborer tous les mois à Charlie, mais en compagnie du cinéaste Claude Faraldo (Les Manufacturées) ou de l’écrivain de science-fiction Jean-Pierre Andrevon (La Réserve et Édouard). Après une année d’absence, Paulette revient en beauté. Elle se remémore avoir, enfant, suivi un cirque de femmes dans sa tournée des villages. La bizarrerie des numéros est dans la veine du Petit Cirque de Fred : il est prévu que les trapézistes se tuent volontairement, que les lions mangent la dompteuse et que le lancer de couteaux se termine tragiquement.

Le flash-back se poursuit avec une errance moins intéressante dans une campagne enneigée où les jeunes et les vieux se font la guerre. Cette histoire se conclut fin 1975, c’est-à-dire peu après la libéralisation de la pornographie au cinéma. Alors que la série, cinq ans plus tôt, n’osait pas montrer un sein dénudé (Wolinski éditorialisant en 1970 : « Il n’y a pas d’érotisme dans Charlie et il n’y en aura jamais parce que sinon nous serions interdits. »), quelques cases presque hard font à présent leur apparition. (« Oui je sais, c’est cochon. Je vous assure qu’on l’a pas fait exprès Pichard et moi c’est venu comme ça. ») Pichard, qui prépare parallèlement son premier Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope, y prend sûrement plaisir. [1]

Dans la dernière année, Paulette, ruinée, devient publicitaire, ouvre un centre de vacances rustique pour riches, infiltre la secte Moon, est enlevée par un simili Kim Il Sung et sème la zizanie syndicale dans une maison close. Le dernier épisode paraît dans Charlie n° 91 (août 1976). Wolinski prévient : « L’histoire tourne court. J’avais envie de la tuer, ces temps-ci. Je me contente de l’oublier un peu. On la reverra sans doute un jour, les personnages de bandes dessinées ont la vie dure. »

Mais Paulette ne reviendra pas, si ce n’est dans le très oubliable film de Confortès. Tant pis, elle aura bien marqué les esprits quand même. Et notamment ceux de tout enfant de famille d’artistes, de soixante-huitards ou de simples intellectuels de gauche de l’époque, là où toujours traînait un Charlie et sa jolie marraine. « Ma fille m’a dit qu’elle avait appris à lire dans Paulette. J’ai rencontré d’autres femmes qui me l’avouaient aussi », racontera Wolinski à la mort de Pichard [2]. Et si ce témoignage partial ne suffisait pas à prouver que Paulette fut la fée bienveillante d’une certaine génération, ajoutons-y celui de David B. qui, dans le tome 6 de L’Ascension du Haut Mal, dédié à Pichard, évoque les raisons qui l’amenèrent à s’inscrire à l’école Duperré : « J’ai choisi cette école et ce cours pour une raison précise : je sais que Georges Pichard enseigne là. Georges Pichard ! L’auteur, avec Wolinski, de Paulette que je lis dans Charlie mensuel. Paulette ! Mes parents attachaient les pages licencieuses avec un trombone pour nous empêcher de les lire. Ma sœur et moi, nous nous rendions alternativement aux toilettes pour enlever le trombone et nous régaler de ses aventures. »

Cet article est paru dans le numéro 12 de 9ème Art en janvier 2006.


[1Je m’autorise un aparté inspiré par ces citations de Wolinski. On notera que, dans la première, l’ennemi des représentations sexuelles est extérieur. Une poignée d’années après, c’est l’inverse. Ambiance de l’époque. Wolinski fait état dans un autre éditorial de protestations féministes contre Crepax. Nous entrons dans une période où ce sont des femmes qui vont demander et obtenir l’interdiction aux mineurs de Métal hurlant (parce que « la » femme y est « traitée en femme objet [et] se trouve constamment et complaisamment prise pour cible, sur un mode sadique et dans l’intention manifeste de l’avilir ») ainsi que d’ Ah ! Nana — c’est surprenant mais les documents officiels en gardent une trace incontestable. Ce sont des interventions féministes, dont celle de la députée communiste Gisèle Moreau concernant l’« image dégradante de la femme », qui déclenchent les attaques contre l’hebdomadaire Détective et mène à son interdiction définitive. Il arrive que des groupes féministes viennent scander rue des Trois-Portes que Détective et Charlie hebdo sont à mettre dans le même cercueil des torchons sexistes. Bref, le jour où sa revue ose pour la première fois laisser discerner des sexes en action, le futur auteur de J’étais un sale phallocrate ne crie pas victoire pour la liberté, mais pardon lectrices, le front bas, comme un enfant surpris à se masturber.

[2Penthouse n° 2, septembre 2003. Propos recueillis par Christian Marmonnier.

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