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dimanche 8 avril 2012

la bande dessinée : quelle politique ?

par Benoît Berthou

au sujet de La Présidente : Lille 1994 de Blutch et Jean-Christophe Menu, Autrement, 2000, rééd. L’Association, 2010

La politique ne nous invite-t-elle pas à reconsidérer ce que nous avons coutume d’appeler « bande dessinée » ? La question se pose en effet car, confronté à la chose publique, le neuvième art semble ne pouvoir faire l’économie d’une redéfinition de ses moyens d’expression. Telle est la position qu’adopte une œuvre à l’incipit on ne peut plus éloquent, La Présidente de Blutch et Jean-Christophe Menu. L’ouvrage s’ouvre en effet par une séquence surprenante : un personnage (que l’on imagine ministre au vu de l’escorte de motards entourant son véhicule) fait irruption dans un bureau (que l’on imagine présidentiel au vu du porche élyséen qui en protège l’accès) pour rejoindre une réunion (que l’on imagine de crise au vu des airs graves des militaires présents) : et il y est question de politique puisque les discussions tournent autour d’un « d’attentat écologiste », de manifestations aux mots de « pouvoir au Verts » et de l’incapacité à déterminer une adéquate stratégie de communication.

Puis le récit s’interrompt : au sein de la planche, les auteurs du livre que nous sommes en train de lire apparaissent. Ils se représentent, pensifs, au sein de cases isolées puis attablées en train de « parler du scénar » : « Tu crois pas qu’on s’embourbe dans une espèce d’histoire baba post-atomique à la Auclair […] un truc “bédé” » ? Les narrateurs livrent ainsi un message clair : quant à un certain projet éditorial (en l’occurrence la participation à un volume collectif sur le thème « L’écologie au pouvoir » qui sera publié en 1995 aux éditions Autrement sous le titre Noire est la terre), une certaine conception de la fiction mène à l’impasse. « Chercher une intrigue à la noix » (Blutch et Menu, 2010, p. 4) ne permet pas de saisir l’essence du politique : décision est alors prise de partir de ce qu’on a « sous les yeux », en l’occurrence « la seule personnalité politique écologiste “au pouvoir” en France ».
L’ouvrage sera ainsi construit (et intitulé) autour de Marie-Christine Blandin, alors présidente du Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais. Et il est constitué du récit des deux jours passés au sein de la délégation du président du Mali qui est reçu à Lille dans le cadre d’un programme régional de coopération internationale susceptible de prendre « en charge les préoccupations des populations » (Blutch et Menu, 2010, p. 20). Il y a effectivement rupture avec « un truc “béd锫 , et plus exactement avec une certaine conception de la fiction : à l’instar du travail de Claude Auclair cité par Blutch et Jean-Christophe Menu, et notamment de Simon du fleuve (série en 9 tomes publiés chez Dargaud de 1976 à 1989), celle-ci peut être conçue sur le mode du roman d’aventures. Les pérégrinations d’un personnage principal sont alors l’occasion de considérations quant au pouvoir et au mode d’organisation des hommes en société, à l’instar des multiples voyages du célèbre héros d’Hergé (Le Spectre d’Ottokar faisant directement référence à l’Anschluss ou Le Lotus bleu aux conflits embrasant l’Asie avant la Seconde Guerre Mondiale.
Nous sommes bien ici face à une bande dessinée que l’on pourrait dire « engagée » : elle se soucie du pouvoir et n’entend nullement camper des personnages évoluant dans un monde exempt de tensions. Mais, aussi informées soient-elles, ces œuvres semblent soulever une question qui est peut-être au fondement de la position qu’adoptent Blutch et Jean-Christophe Menu dans l’ouvrage cité ci-dessus : que devient le « politique » au sein de ces fictions ? Si le terme désigne un ensemble d’activités mobilisant des discours, des procédures et des structures complexes, force est de constater qu’un travail comme celui d’Hergé en restitue une vision on ne peut plus simplifiée. Le cas de L’Affaire Tournesol est à cet égard éclairant puisque le lecteur peut y découvrir une Bordurie faisant office de caricature de pays européen dirigé par un maréchal dont les attributs pileux font office de juron national (« Par les moustaches de Plekszy-Gladz ») et dont l’effigie surplombe le centre-ville d’une capitale bâtie d’immeubles arborant de grands drapeaux rouges.
Dans un projet comme La Présidente, le pouvoir n’est nullement présenté sous une forme romanesque mais prend place dans le cadre d’institutions censées permettre discussions et concertations. La fiction fait une place à une politique conçue sur le mode de l’organisation puisque, dans l’ouvrage de Blutch et Jean-Christophe Menu, le récit est de bout en bout structuré autour d’un événement protocolaire et la narration progresse au gré d’une série de visites soigneusement sélectionnées par les hôtes. Le lecteur découvre ainsi une médiathèque « toute fraîche » présentant le travail d’un artiste ivoirien qui donne lieu à quelques considérations sur la polygamie, puis arpente une rue Tinkaré (ainsi nommée en l’honneur d’une commune malienne) qui « s’étale, impeccable, entre les pavillons au garde-à-vous » avant de s’introduire dans une « station d’étude biologique » que le narrateur qualifie de « truc expérimental » et de « tentative “verte” que le Conseil Général a envie de montrer ».
Le problème du pouvoir se pose donc ici tout autrement : il n’est pas question de se demander comment représenter le politique dans le cadre d’une œuvre de bande dessinée, mais de montrer un personnel politique en représentation. L’« écologie au pouvoir » n’est pas tant pensée en termes d’intention ou de réalisation qu’à travers un cérémonial dont il s’agit de saisir les tenants et aboutissants. L’interview de « la présidente » occupe ainsi deux pages dans lesquelles les bordures des différentes cases ne sont pas dessinées comme s’il s’agissait de laisser le champ libre aux propos recueillis et ici retranscrits. Et le reste de l’œuvre est parcouru par un effort constant pour produire des cadres afin de représenter les multiples participants du cortège : agents de sécurité et motards aux costumes impeccables, « tronches de notables incroyables », « vieux canasson de la presse locale » ou député communiste fustigeant des maires qui « ne veulent plus lâcher »…

Nous sommes face à une entreprise qui tient du dessin d’actualité ou du carnet de voyage : il s’agit de rendre compte d’un événement on ne peut plus foisonnant à l’aide des larges feuilles de papier et des simples crayons que les personnages manipulent tout au long de l’ouvrage. Les auteurs se représentent ainsi de façon bien précise : dans la position de l’observateur, voire carrément de l’intrus, lorsqu’ils occupent une minuscule table jouxtant l’imposant « U » dressé dans une salle du Conseil Général afin de permettre à l’ensemble des partenaires sociaux de prendre place aux « Assises régionales pour l’emploi et le travail ». Et ils n’ont de cesse de mettre en évidence l’effort constant que suppose la production d’images de cette « politique au quotidien » : aux imprécations du scénariste envers le dessinateur (le personnage de Menu disant à Blutch, « La tête du chauffeur ! Chope-le, chope-le ! ») succède ainsi l’attitude harassée de ce dernier après ce qu’on image être une intense séance de croquis lors de ces mêmes Assises ou à l’issue d’une de la « séance plénière exceptionnelle avec tous les élus » du Conseil Général organisée en l’honneur du président malien (« Enfin la fin ! Chuis mort »).
Débouchant sur un dessin faisant montre d’une réelle économie de moyens (puisque, réalisé exclusivement en Noir et Blanc, celui-ci semble n’accepter pour seul luxe qu’un usage parfois extensif de l’encre de Chine), ce travail semble plus s’apparenter à un « journalisme de terrain » soucieux d’investir les lieux mêmes d’une action qu’au traditionnel « dessin assis » de l’auteur de bande dessinée. Il semble qu’il soit ici question de réinventer le reportage afin de lui conférer une place à part entière au sein du neuvième art : les auteurs partent à la recherche d’informations, de « plein de choses » qu’il est intéressant de dessiner et le « politique » est présenté comme un ensemble d’activités qui se prêtent au croquis d’après modèle. Un genre comme la caricature peut ainsi devenir pleinement narratif : ne renvoyant plus forcément à des images autonomes, il est ainsi à même de constituer la matière même d’un récit comme dans le cas de la véritable galerie de portrait à laquelle donne lieu ce conseil général du Nord-Pas de Calais.

Benoît Berthou

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