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Steve Ditko

steve ditko : comic book / political book

par Guillaume Laborie

[janvier 2010]

Spider-Man, Doctor Strange, Captain Atom… la liste des personnages animés par Steve Ditko est longue. Avec Jack Kirby, Ditko est le deuxième grand créateur de ce que l’on a appelé le Silver Age (âge d’argent) du comic book et, à ce titre, il a permis la renaissance du genre super-héroïque avec une débauche de personnages plus bariolés les uns que les autres. On oublie cependant parfois que tout un autre pan de son œuvre est consacré à des héros dont la tenue n’est qu’un simple costume civil, chapeau et imperméable éventuels.

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Spider-Man, Doctor Strange, Captain Atom… la liste des personnages animés par Steve Ditko est longue. Avec Jack Kirby, Ditko est le deuxième grand créateur de ce que l’on a appelé le Silver Age (âge d’argent) du comic book et, à ce titre, il a permis la renaissance du genre super-héroïque avec une débauche de personnages plus bariolés les uns que les autres. On oublie cependant parfois que tout un autre pan de son œuvre est consacré à des héros dont la tenue n’est qu’un simple costume civil, chapeau et imperméable éventuels. Ces personnages ne vivent pas des épopées cosmiques ou ne se livrent pas des combats titanesques au sommet des buildings ; ils affrontent la pègre ou des tueurs psychopathes dans une ambiance urbaine crépusculaire. La question politique et sociale en devient un arrière-plan privilégié et supplante le positionnement mythique ou mythologique inhérent au genre super-héroïque. Peu à peu, elle en vient même à constituer l’unique projet au cœur de la création de Steve Ditko.

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Tales of The Mysterious Traveler n°5, Novembre 1957
© Charlton

Le premier personnage en costume civil d’importance de Steve Ditko est le narrateur des Tales of the Mysterious Traveler. Adaptée d’une émission de radio titrée The Mysterious Traveler (diffusée de 1943 à 1952 sur le réseau MBS), cette série de comics est un titre anthologique présentant diverses histoires courtes à suspense ou fantastiques publiée par Charlton à partir du numéro 2 de février 1952. Ditko livre nombre de récits jusqu’au numéro 11 de février 1959. Le personnage avait été défini graphiquement par Bob Powell pour le premier numéro du titre en 1948 sous les auspices de l’éditeur Transworld. L’interprétation de Ditko s’impose par le travail sur la gestuelle du personnage et les effets de mise en page et de découpage qu’il utilise afin de développer son rôle de coryphée. Avec ce premier personnage, l’artiste peut vérifier qu’un protagoniste en tenue simple peut tout aussi bien fasciner le lecteur et animer parfaitement une planche qu’un héros bigarré. The Mysterious Traveller est aussi à l’évidence un personnage qui stimule Ditko : il est le narrateur omniscient qui tient son pouvoir et son emprise sur l’histoire de sa seule présence et de la force de sa parole !

Quand Dick Giordano, courant 1965, devient le principal responsable éditorial de Charlton, il a pour mission de développer les héros costumés dont la firme a les droits et qui végètent. Le but de Charlton est de profiter à plein de la véritable renaissance du genre amorcée en 1956 par D.C. Comics et confirmée par le triomphe de Marvel à partir de 1961 avec ses nouveaux héros (The Fantastic Four, Spider-Man…). Avec Joe Gill, le prolifique auteur maison, il crée de nouveaux héros (Judomaster, Peacemaker…) et en relance d’autres. Steve Ditko aide sur Captain Atom tout en livrant son chef-d’œuvre pour Marvel avec Spider-Man. Quand Ditko quitte la Maison des Idées, Giordano accepte volontiers sa proposition de redéfinir le personnage nommé The Blue Beetle, un héros datant des années quarante. Le personnage est testé en récit complémentaire sur Captain Atom (numéros 83 de juin 1966 à 86 de juin 1967) avant d’obtenir son propre titre. Dans l’optique de toujours développer la nouvelle ligne de titres maintenant baptisée « Action Heroes », Ditko développe une autre back-up : The Question.

Dans le civil, The Question est Vic Sage, reporter pour la station W.W.B. Il fustige dans ses émissions les criminels et les financiers ou les notables qui fraient avec eux. La nuit, il les traque grâce au matériel du professeur Rodor : un masque blanc qui efface tout trait de son visage, des cartouches de gaz qui lui permettent d’apparaître ou disparaître de façon fantomatique et des cartes de visite blanches où apparaissent des points d’interrogation ! Steve Ditko reste anonyme puis demande à un compère dessinateur de « signer » officiellement les scénarios mais il est en fait le seul maître à bord. Première incursion de Ditko dans le domaine du policier hard-boiled, The Question reprend nombre d’idées plus ou moins anciennes du genre. La série The Green Hornet mettait par exemple déjà en scène un journaliste nommé Britt Reid en butte à des politiciens véreux. La carte de visite est celle d’un enquêteur privé dénommé « Q » qui apparaît dans l’un de premiers romans policiers jamais publiés, The Leavenworth Case, récit écrit par Anna Katherine Green en 1878. Le masque qui lisse complètement les traits du visage et produit cet aspect inquiétant est repris d’un des plus formidables épisodes de la bande dessinée Dick Tracy : un personnage mystérieux nommé The Blank se fait d’abord passer pour un justicier hyper-violent avant que Dick Tracy ne le démasque ! Déjà un frisson certain parcourait les lecteurs du strip de Chester Gould quand apparaissait cet exécuteur froid décimant les méchants (dans un des temps fort de l’aventure, il en expédie un d’un avion en vol sans parachute !).

Trente ans plus tard, Steve Ditko retrouve cette sauvagerie avec The Question et l’aventure publiée en complément de Blue Beetle 4 de décembre 1967. Dans cet épisode, The Question laisse périr deux truands qu’il pourrait sauver alors que ces derniers sont emportés par le flot des égouts. Le héros se justifie : pour lui, ils sont à leur vraie place ! Le Comics Code, instauré en 1954, avait policé le médium et une telle violence avait disparu des productions des éditeurs. Ditko subvertit ici totalement la « règle » : loin d’être exercée par les truands, la violence devient le fait des justiciers. Un basculement idéologique se produit qui n’avait guère été anticipé par les rédacteurs du Code !

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Mysterious Suspense n°1, Octobre 1968
© Charlton

Dick Giordano demande à Steve Skeates de reprendre les dialogues de l’épisode, ce qu’il fait sous le pseudonyme de Warren Savin, mais Ditko demande lui aussi de nouveaux changements. Finalement une version mutilée est publiée. Les espaces blancs dans certaines bulles sont les traces de ces modifications multiples. Ditko s’éloigne de Charlton pour un temps : le matériel déjà réalisé paraît au fil des mois suivants mais c’est bientôt l’ensemble de la « Action Heroes Line » qui s’arrête en 1968. Les back-ups (histoires de complément) prévues pour The Question sont regroupés dans un numéro spécial titré Mysterious Suspense : Return of the Question (daté d’octobre 68). Une dernière histoire paraît avec le Blue Beetle 5 daté de novembre 1968.

Dans ces épisodes, la violence diminue d’un cran, ce qui explique que le point d’orgue de la back-up de Blue Beetle 4 passe tout d’abord inaperçu ; en revanche le changement est profond dans le discours et l’écriture des œuvres. La tirade de The Question dans « Kill Vic Sage » n’est que la première envolée d’importance du personnage et la première formulation à l’état brut d’un discours véritablement politique qui envahit les textes et les images de la production de Steve Ditko. Dick Giordano constate alors que les prises de position de Ditko deviennent problématiques. En fait, Steve Ditko avait déjà commencé à transformer ses créations au cours de son formidable travail sur Spider-Man, modifiant sensiblement le personnage de Peter Parker au cours des ultimes épisodes précédant son départ pour « incompatibilité » avec Stan Lee. Avec The Question et bientôt Mr. A, Steve Ditko introduit dans les propos de ses personnages des reprises claires de positions énoncées par la romancière Ayn Rand, allant jusqu’à structurer ses récits pour provoquer une mise en situation de problématiques traitées par elle, afin d’illustrer au sens propre et figuré ce qu’elle présente comme une philosophie, mais qui est en fait plutôt une conception politique.

D’origine russe, émigrée aux États-Unis en 1924, Ayn Rand travaille d’abord comme scénariste à Hollywood avant de produire ses premiers récits d’inspiration autobiographique. Son chef d’œuvre est The Foutainhead écrit de 1936 à 1942 et adapté au cinéma en 1948 par King Vidor. Le héros Howard Roark est un architecte (inspiré de Frank Lloyd Wright) qui refuse toute compromission de son art et va jusqu’à détruire un de ses projets car il a été dénaturé. Un de ses plus grands ennemis est Ellsworth, un critique d’art animant une cabale par l’intermédiaire de grands quotidiens. Atlas Shrugged, publié en 1957, est encore plus radical et voit son héros, John Galt, créer un refuge pour les grands esprits de son temps, afin qu’ils puissent travailler au bonheur complet de l’humanité sans interférence des masses qui ne les comprennent pas. Énormes succès de librairies, ces romans marquent indubitablement leur époque.

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