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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 25 mars 2012

à la lumière de maus

par Dominique Hérody

au sujet d’À l’ombre du convoi de Toussaint Beroy, Casterman, janvier 2012

Voilà un titre qui fleure bon le mystère.
Rapidement on comprend le sens de « convoi », la couverture le suggère, elle aussi sur le mode « mystère, suspense et angoisse », à l’instar du parangon du genre pour la bande dessinée du côté franco-belge : La Marque jaune. Notons qu’Art Spiegelman a adopté pour Maus ce même principe éprouvé sous bien des latitudes.
On ouvre l’album, il s’agit bien d’un convoi de déportés.
Un convoi de déportés juifs, une histoire inspirée d’un fait réel, est-il indiqué en quatrième de couverture, et, sur le site de Casterman, l’éditeur ajoute, usant d’un procédé très hollywoodien : « L’histoire s’inspire d’un épisode authentique de la Seconde Guerre mondiale en Belgique. […] Un convoi de wagons plombés s’est immobilisé sur la voie ferrée. Il vient de quitter Bruxelles, direction Auschwitz. À son bord, parmi des milliers d’autres, une jeune femme, Olya Van Horn, juive allemande jusqu’alors réfugiée en Belgique. Elle se remémore la longue suite d’événements tragiques qui, depuis sa ville natale d’Hambourg dix ans auparavant, l’a finalement conduite dans ce sinistre convoi… […] Dans la nuit du 19 au 20 avril 1943, le convoi numéro 20 chargé de 1600 déportés juifs de tous âges est immobilisé en pleine campagne grâce à un feu rouge factice. Trois résistants en profitent pour ouvrir les wagons. Ils parviennent à libérer 231 personnes. C’est le seul convoi de juifs envoyés en déportation qui a été attaqué par la Résistance. C’est un fait exceptionnel. » Le résistant belge, est-il écrit en quatrième de couverture, était « tapi dans l’ombre ».
Comment oserait-on contester le propos de cet album ? La critique tant éthique qu’esthétique serait-elle impossible, voire déplacée ?
Le dessin est réaliste, dans l’acception entendue quand on parle de bande dessinée, le genre de dessin qui sert en général les bandes dessinées dites historiques (« vécues »). C’est soigné, très professionnel. La reconstitution minutieuse paraît très documentée (comme au cinéma !). Tout y est très net. On pouvait penser qu’après Maus d’Art Spiegelman, après Shoah de Claude Lanzmann, il était difficile de ne pas réfléchir à cette représentation spécifique, comme après la polémique qui avait éclaté quand, dans les Cahiers du Cinéma, Jacques Rivette avait fustigé le film Kapo de Gillo Pontecorvo : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où [Emmanuelle] Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris. » Pourtant, le film était plein de bonnes intentions, personne ne l’a nié, et c’est là que le bât blessait d’autant plus. Cet avis sans concession de Rivette, que Serge Daney fit sien vingt ans plus tard, n’avait pas été partagé par tous, mais eut le mérite qu’on y réfléchisse. Plus récemment La Liste de Schindler et La vie est belle ont alimenté le débat.
Hillary Chute, dans son essai À l’ombre du passé, représentation historique et graphique dans Maus publié dans le DVD inclus dans MetaMaus parle, en écho à Adorno, de « la spécificité de la lecture graphique, la spécificité qui consiste à considérer chaque planche comme unité cruciale dans la grammaire de la bande dessinée. La forme de Maus est cependant essentielle à sa représentation de l’histoire. Nous allons effectivement établir que la contribution de Maus à la réflexion sur “la crise de la représentation” se trouve justement dans l’hypothèse faite dans le livre, que le médium de la bande dessinée est capable d’aborder et d’exprimer des histoires graves, voire accablantes. »
L’éditeur se trouve être aussi l’éditeur de Spiegelman avec en particulier — quelle ironie ! — À l’ombre des tours mortes.
Que les auteurs soient sincères, qu’ils soient empreints de compassion, il n’y a bien sûr pas à en douter. Qu’ils n’aient pas vraiment réfléchi du rapport du fond et de la forme, il est quand même possible d’en douter.
Que l’éditeur choisisse une « belle image » particulièrement représentative pour illustrer les pages de garde, c’est pratique courante. Ça fait partie du métier, ce n’est guère discutable.
Qu’il choisisse d’agrandir une case où sont dessinés les déportés entassés dans un wagon plombé (comme si on y était ?) pose la question de la responsabilité de l’éditeur. Que cette image ait été choisie sans que soient examinés les enjeux laisse sans voix. Pourquoi pas alors des posters et des PLV pour renforcer son impact en librairie, voire une banderole dans les festivals ?
Qu’il n’ait pas vu que c’était la dernière image à exposer de cette manière est confondant. Serait-ce donc un spectacle ? Est-ce son aspect spectaculaire qui la fit s’imposer d’elle-même, dirait-on, comme pour n’importe quel album à promouvoir, particulièrement ceux des collections « angoisse, suspense et mystère » ? Personne n’a vu que ce choix était un comble, un sommet de légèreté.
Ça me rappelle un diaporama sonorisé qui fut projeté lors d’une cérémonie de remise de prix au festival d’Angoulême. Quand ce fut le tour de Maus, une vignette où brûlent les déportés (page 72, tome II) était accompagnée du crépitement du feu dévorant les corps, illustrant au plus près les propos de Vladek : « La graisse des corps brûlés, ils la recueillaient et la versaient à nouveau pour que tout le monde brûle bien. »

Dominique Hérody

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