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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 11 mars 2012

les chemins de traverse de l’histoire

par Thierry Groensteen

Une histoire qui reste à écrire, c’est celle des discours tenus par les auteurs de bande dessinée eux-mêmes sur leur propre pratique, sur la conception qu’il se font de leur art. Ces discours sont le plus souvent fragmentaires, distillés à la faveur d’entretiens ou de tables rondes. Cependant ils prennent quelquefois une forme plus construite, plus systématique.

C’était l’un des objectifs avoués de L’Éprouvette (d’abord la revue, puis la collection du même nom) de favoriser cette prise de parole par les artistes, de devenir un lieu où la création s’accompagnerait d’une activité réflexive, aux deux sens du terme. Töpffer, le lointain ancêtre, n’avait-il pas ouvert la voie en publiant, en marge de ses « histoires en estampes », plusieurs textes théoriques des plus stimulants ?

La théorie, telle semble bien être le penchant naturel des auteurs de la sphère francophone, leur mode d’approche et d’élaboration privilégié. Une exception notable fut Morris qui, en collaboration avec Pierre Vankeer, anima jadis une rubrique dans Spirou, intitulée « La Chronique du neuvième art ». Une cinquantaine d’articles, publiés entre décembre 1964 et l’été 1967, présentèrent aux lecteurs les classiques de la bande dessinée, principalement ceux d’Outre-Atlantique. Ce fut l’une des premières occurrences de l’appellation neuvième art, qui connut par la suite une certaine fortune, jusqu’à donner son nom à notre revue ; mais ce fut aussi l’esquisse d’une histoire de la bande dessinée, laquelle, à cette date, demeurait entièrement à écrire.

Même si Will Eisner puis Scott McCloud ont publié des ouvrages fameux, dans lesquels s’exprime une fibre théorique, les cartoonists américains qui ont écrit des ouvrages sur les comics ont, quant à eux, adopté le plus souvent une perspective historique. Je pense ici, en particulier, aux livres de Coulton Waugh (The Comics, 1947), Jules Feiffer (The Great Comic Book Heroes, 1965), James Steranko (The History of Comics, 1970 et 1972) ou encore Robert C. Harvey (The Art of the Funnies, 1994, entre autres ouvrages).

Mort Walker, le créateur de Beetle Bailey, s’est, quant à lui, personnellement investi dès 1974 dans la constitution d’un musée dédié au neuvième art (fermé en 2002 après plusieurs relocalisations, sa collection a été transférée à l’Université de l’Ohio). Et son fils Brian, qui travailla lui aussi sur Beetle Bailey et Hi and Lois, a signé deux études : The Comics Before 1945 (2006) et The Comics Since 1945 (2002), réunies en 2011 sous le titre The Comics : The Complete Collection.

Chris Ware ne dédaigne pas d’écrire des articles et des préfaces sur la bande dessinée, chaque fois qu’il est sollicité. Plusieurs de ces textes ont été traduits et figurent dans le livre de Jacques Samson et Benoît Peeters Chris Ware, la bande dessinée réinventée (Les Impressions nouvelles, 2010). C’est lui aussi qui signe la présentation de la toute récente compilation Total Swarte, chez Denoël Graphic. Mais Ware apporte d’autre part une contribution décisive à la redécouverte d’œuvres majeures du passé, en s’adjugeant la conception graphique de superbes rééditions sous forme d’intégrales (Krazy Kat chez Fantagraphics, Gasoline Alley – rebaptisé Walt and Squeezix – chez Drawn & Quarterly), tout comme son confrère Seth est responsable de l’habillage de l’intégrale des Peanuts. Endosser la fonction de book designer équivaut bien, en l’espèce, à s’inscrire dans une filiation, à revendiquer une dette, à professer son admiration.

Art Spiegelman compte sans aucun doute parmi les auteurs de bande dessinée les mieux informés de l’histoire de la bande dessinée et les plus attentifs à son patrimoine. Rédacteur en chef d’Arcade, il y exhumait déjà dans les années 1970 des planches de H.M. Bateman, George McManus, Billy deBeck ou Milt Gross. Plus tard, dans RAW, il rendit de même hommage à Caran d’Ache, Herriman ou Fletcher Hanks.
Il a aussi multiplié les conférences, à la San Francisco Academy of Comic Art d’abord, puis à la School of Visual Arts de New York. Dans son album À l’ombre des tours mortes, c’est dans l’univers des vieux comic strips qu’il cherche du réconfort après le traumatisme du 11 septembre. Et dans Portrait de l’artiste en jeune %@* !, il déclare : « Tout ce que je sais, je l’ai appris dans les comics. (…) J’étudiais MAD comme d’autres gosses le Talmud ! »

Cette expertise qui est la sienne donne tout son sens à la carte blanche que lui a donnée le musée de la bande dessinée, devenu, pour quelques mois (depuis le 26 janvier et jusqu’au 6 mai prochain) le « musée privé » du créateur de Maus. Relater l’histoire de la bande dessinée, c’est l’ambition habituelle de l’exposition permanente du musée. Mais la vision des conservateurs est relativement neutre, au sens où elle fait place, autant que les collections le permettent, à tout ce qui a compté à telle ou telle époque. Si elle est inévitable, la subjectivité est bridée, soumise à la loi supérieure d’une certaine impartialité devant la représentativité et/ou la notoriété des œuvres.

Au contraire, le Musée privé de Spiegelman dessine une histoire personnelle de la bande dessinée, dont l’artiste assume la dimension résolument subjective. Celle-ci se marque d’abord dans les impasses qui sont faites (ainsi, pas de Flash Gordon, de Prince Valiant, de Tarzan ou de Mandrake dans l’exposition), et dans le fait que se côtoient, aux premières places du panthéon du dessinateur new-yorkais, des artistes archi-consacrés comme Winsor McCay, George Herriman, Chester Gould, Harold Gray, Harvey Kurtzman, Robert Crumb et Chris Ware… et d’autres qui, tels Milt Gross, Basil Wolverton, Bernard Krigstein, Ernie Bushmiller, Rory Hayes, Justin Green ou Gary Panter, sont certes appréciés des spécialistes mais ne font pas, au même titre, partie du « canon ».

Pendant longtemps, il fut de bon ton, pour un écrivain, de composer une anthologie personnelle des plus beaux poèmes écrits dans sa langue. C’est avec l’esprit de ces anthologies poétiques que renoue le Musée privé de Spiegelman. L’intéressé aime à citer cette phrase de Jorge-Luis Borges : « Tout grand artiste crée ses prédécesseurs. » Et, en effet, nous pouvons reconsidérer les œuvres choisies par Spiegelman à la lumière du goût qu’il en a et de la cohérence que dessinent ses choix, celle d’une certaine idée de la bande dessinée comme art du cartoon, c’est-à-dire du dessin narratif, expressif, abréviatif, diagrammatique.

Ainsi, il y a place, désormais, pour des histoires, singulières, « idiosyncrasiques », comme se plaît à le dire Spiegelman, de la bande dessinée, des histoires qui ne craindraient pas d’emprunter des chemins de traverse.

Une confirmation éclatante de cette possibilité nous est donnée par les deux ouvrages qu’a composés Dan Nadel. Ce dernier n’est pas un artiste, mais, entre autres choses, un éditeur – il dirige la maison indépendante PictureBox, dont le catalogue se partage entre musique, art et BD – et un commissaire d’expositions. On lui doit deux anthologies remarquables, d’abord Art out of Time : Unknown Comics Visionaries, 1900-1969 puis Art in Time : Unknown Comic Book Adventures, 1940-1980 (Abrams ComicArts, 2006 et 2010). Nadel déclare avoir voulu « élargir le débat sur l’histoire et les potentialités de la bande dessinée » en se focalisant sur ce que l’histoire « officielle » avait laissé de côté.

A côté d’artistes qui n’ont laissé dans l’histoire des comics qu’une note en bas de page, leur contribution ayant été éphémère (je pense notamment à Harry Grant Dart et Charles Forbell), Nadel a aussi retenu des œuvres mineures ou peu connues d’artistes reconnus par ailleurs, comme Bill Everett (The Sub-Mariner) ou John Stanley (Little Lulu). Ce-que-l’histoire-officielle-a-laissé-de-côté donne un sens nouveau au concept d’underground. En témoigne de façon éclatante la « brève chronologie des comics » très partiale (et, partant, provocante), qui ouvre le deuxième volume.

On aimerait qu’à l’instar de leurs pairs américains, des artistes européens, et pourquoi pas français, se mettent, eux aussi, à raconter l’histoire à leur façon.

Thierry Groensteen

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