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Steve Ditko

spider-man : les fondements du mythe

par Tristan Lapoussière

[janvier 2010]

Près d’un demi-siècle après leur parution originale, les Spider-Man de Steve Ditko et Stan Lee restent exemplaires pour leur savant mélange d’action, d’humour et de sentiment. Amazing Fantasy 15 (daté d’août 1962) avait déjà planté le décor, et la série The Amazing Spider-Man (n°1 daté de mars 1963) n’allait pas tarder à gagner en intensité dramatique. Pourtant, si la série est caractérisée dès ses débuts par de solides scénarios, ceux-ci paraissent parfois secondaires au regard des thèmes que Ditko introduit par le moyen du dessin.

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Amazing Spider-Man n°2, Mai 1963
© Marvel

Les dix premiers numéros de la série présentent des histoires complètes, dont la continuité d’un numéro à l’autre repose sur la construction de relations telles que celles de Peter Parker (alias Spider-Man) avec ses camarades de lycée, dont certains émergent bientôt pour constituer des archétypes. Ainsi, Flash Thompson, brute épaisse un peu simple d’esprit, saisit la moindre occasion pour dévaloriser Peter et glorifier sa propre force physique tout en étant, ironiquement, le plus grand admirateur de Spider-Man. Il représente la gent masculine, toujours prête à prendre Peter comme victime facile. La gent féminine est représentée par Liz Allan, que Peter finit par s’aliéner du fait de son incapacité chronique à honorer ses rendez-vous, trop accaparé par ses devoirs de redresseur de torts. L’intérêt de ces relations est qu’elles sont en constante évolution, en dépit de la fixité archétypale et des répétitions qui renforcent en réalité la cohérence narrative. Liz Allan, à mesure qu’elle connaît mieux Peter, en vient à l’apprécier et prend même sa défense contre Flash. Elle devient d’autant plus intéressée qu’elle n’est pas seule en lice, puisque Peter noue une relation sérieuse avec Betty Brant, la secrétaire de J. Jonah Jameson, patron du Daily Bugle auquel Peter vend les photos de ses propres combats. Le ballet féminin qui s’anime peu à peu autour de Peter se complique encore lorsque sa tante May insiste pour lui présenter la fille de la voisine, Mary Jane Watson. Le lecteur ne put apprécier toute la beauté de celle-ci qu’avec l’arrivée de John Romita sur la série, car Ditko entretint le suspense en dissimulant toujours son visage.

Le second nœud de relations qui se met en place est celui des rapports de Peter au Daily Bugle, en particulier avec le patron de presse, J. Jonah Jameson, qui mène campagne sur campagne pour discréditer Spider-Man aux yeux du public. Jameson devient obsédé par la menace que constitue selon lui un héros qui a choisi de faire justice lui-même en dissimulant son identité, à tel point qu’il versera dans le crime malgré lui en favorisant, grâce à la biochimie, la création du maléfique Scorpion, donnant ainsi naissance à un monstre dont il perd aussitôt le contrôle. Ce faux-pas le hantera toute sa vie. L’originalité du personnage de Jameson est qu’il va au-delà de son rôle de patron de presse pour se dresser en parangon d’intégrité et en défenseur de la morale publique, tout en ayant recours à des moyens qui trahissent son manque de scrupules et de conscience professionnelle. Peter Parker le soupçonnera même de cacher son jeu et d’être en réalité un chef de la pègre.

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Amazing Spider-Man n°4, Septembre 1963
© Marvel

L’un des atouts majeurs de Steve Ditko réside dans sa capacité à créer pour son héros des super-ennemis dont la réussite ne se dément pas au fil du temps et qui représentent une menace toujours crédible après de multiples exploitations. Au fil des trente-huit premiers numéros de The Amazing Spider-Man, Ditko en créa dix-neuf, dont seize firent par la suite de nombreuses réapparitions dans la carrière du personnage, tels l’Homme de Sable (The Sandman), Dr. Octopus, le Lézard (The Lizard), le Vautour (The Vulture), Electro, le Bouffon Vert (The Green Goblin), Kraven ou Mysterio. Six d’entre eux, les plus dangereux, se groupèrent même sous le nom des Sinister Six dans un Annual mémorable, constituant sans doute l’une des plus graves menaces auxquelles Spider-Man dut faire face. Par comparaison, le successeur de Ditko sur la série, John Romita, ne créa, sur une durée égale, que trois super-vilains (The Shocker, The Rhino, et The Kingpin), dont seul le Caïd (Kingpin) conserva plus tard quelque importance.

La pérennité des super-vilains de Ditko pourrait s’expliquer en grande partie par le fait que nombre d’entre eux sont réductibles à de la matière brute, à un matériau, ou à une partie du corps qui les résume et leur imprime une dynamique propre. Toutes ces caractéristiques, constitutives de la conception des personnages, sont redoublées et mises à profit par le talent de Ditko lorsqu’il les met en action. Ce n’est pas tant à des super-ennemis que Spider-Man doit faire face qu’à des ailes qui l’étourdissent de leur battement frénétique, des tentacules qui l’étouffent de leur étreinte oppressante, du sable vivant qui file entre les doigts ou se durcit comme la pierre, des écailles au contact rugueux, un déchaînement de décharges électriques, la boucle serpentine d’un lasso, des vapeurs laiteuses qui lui obstruent la vue, ou sulfureuses, qui lui piquent la gorge, une crinière à l’odeur fauve, de l’or lisse et presque sensuel au toucher, ou encore un dard d’une précision mortelle. Pour emprunter au vocabulaire de la stylistique, on peut dire que les super-vilains de Ditko fonctionnent selon le procédé de la synecdoque, figure de rhétorique qui consiste notamment à prendre la matière pour l’objet et la partie pour le tout. Pour certains de ces personnages, nul besoin de costume, puisque leurs pouvoirs leur font une seconde peau. Les transformations qu’ont subies certains d’entre eux sont irréversibles, ce qui les rend d’autant plus tragiques.

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Amazing Spider-Man n°9, Février 1964
© Marvel

En jetant un regard rétrospectif sur ces personnages, on est forcé d’admirer la grande diversité des costumes (un élément qui a toujours fasciné Ditko et auquel il apporte le plus grand soin), ainsi que la justesse avec laquelle il attribue tel physique à tel super-vilain en fonction de ses pouvoirs. Il est difficile d’imaginer Sandman autrement que sous une forme brute, puisque le personnage est un gaillard aux larges épaules vêtu d’un tricot de débardeur. Au contraire, Dr. Octopus doit donner l’apparence d’un génie scientifique qui met ses connaissances au profit du mal. Légèrement grassouillet, entouré et protégé par ses tentacules, il illustre parfaitement l’homme dont le cerveau-roi a dompté son corps et l’a doté des extensions nécessaires à la satisfaction de son avidité de pouvoir et de lucre. Et comment imaginer le Vautour autrement qu’en vieillard décharné, au profil émacié, dont les ailes lui permettent de s’élever au-dessus de cette humanité qu’il méprise, mais dont l’esprit dévoyé le confine au statut de charognard ? Ditko excelle également dans le rendu des matériaux, et les scènes avec Sandman sont à cet égard impressionnantes : Ditko imprime au grain de cette peau minérale les variations appropriées selon que le personnage est sous sa forme granuleuse (on sent alors le sable se couler dans le moindre interstice avec une grande fluidité) ou sous sa forme granitique (le visage et le corps du personnage revêtent alors la dureté de la pierre).

Si certains de ces super-vilains acquièrent leurs pouvoirs selon des procédés assez courants chez Marvel, tels qu’une exposition à une source d’énergie (Dr. Octopus, Sandman, The Molten Man) ou une manipulation chimique (The Lizard, The Scorpion), d’autres font appel à des procédés qui entraînent des transformations moins profondes mais qui restent tout aussi dangereux, ceux de l’illusion, de la manipulation de la réalité et de la dissimulation sous de fausses apparences. On décèle alors chez Ditko une fascination pour la forme la plus commune que prennent celles-ci : le masque, qui cesse d’être une simple couverture et exprime l’altérité absolue. Ces thèmes resteront centraux dans toute l’œuvre de Ditko après son passage sur Spider-Man, puisque l’illusion est l’apanage de personnages tels The Question (qui dissimule son visage au moyen de vapeurs chimiques), The Creeper (qui tourmente ses victimes d’un rire lancinant et simule la démence dans son costume de carnaval), Shade (surnommé The Changing Man, capable de provoquer des apparitions terrifiantes ou de modifier sa propre apparence dans l’esprit de ses adversaires), The Ghost (l’ennemi juré de Captain Atom, en réalité le meilleur ami de celui-ci sous sa forme humaine, et qui ne parvient à s’ériger comme souverain des amazones de Sunuria qu’en leur donnant l’illusion qu’il est la divinité sans visage qu’elles attendaient), The Specter (un ennemi du Blue Beetle qui s’approprie un costume d’invisibilité), et bien d’autres encore qui utilisent la dissimulation ou le camouflage comme forme de combat, tels The Mocker ou Missing Man. Dans les Dr. Strange de Ditko, on trouve aussi le personnage du Démon au Masque (Strange Tales 136), qui réduit ses victimes à l’impuissance par le regard et en fait ses esclaves en moulant leur visage. Ce faisant, il leur vole leur volonté et les transforme, selon ses propres termes, en trophées vivants qu’il ajoute à ses colonnes de masques. Le titre de l’histoire, « What Lurks Beneath the Mask ? » (Qu’est-ce qui se tapit sous le masque ?), fait penser que derrière un masque peut se cacher non seulement un visage, mais aussi une entité à part entière. Le latin persona exprime cette idée, puisque le mot signifie d’abord le masque, puis par extension le caractère, la personnalité.


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Amazing Spider-Man n°21,Février 1965
© Marvel

Dès le premier numéro d’Amazing Spider-Man apparaît le Caméléon, maître du maquillage au visage doté de traits neutres (un nez inexistant, une bouche et des yeux réduits à des fentes), comme un patron de couture sur lequel il est possible d’ajouter n’importe quelle déclinaison morphologique. Le Caméléon prend l’apparence de Spider-Man pour lui faire endosser la responsabilité du vol des plans d’un missile. La deuxième histoire du second numéro introduit The Tinkerer (le Bricoleur), en réalité un extra-terrestre qui a pris l’apparence d’un vieux réparateur de postes radio pour préparer l’invasion de la Terre. À la fin de l’histoire, Peter Parker se retrouve avec le masque flasque et hideux du Tinkerer pour tout souvenir de cette aventure, comme s’il ne s’agissait que de mettre bas les masques pour rétablir l’ordre du monde. Dès le début, la maîtrise de l’illusion ou du déguisement est donc représentée comme une menace, d’autant plus insidieuse qu’elle fait jouer des ressorts psychologiques plus subtils que ceux auxquels ont recours les super-vilains clairement identifiés comme malfaisants.

L’illusion va ainsi prendre une part de plus en plus importante dans la série. Le n°10 est important en ce sens, puisqu’il introduit le premier d’une longue lignée de truands décidés à organiser la pègre de New York, The Big Man. Son masque, apparemment fait de cuir, présente des traits déformés, à la limite du grotesque, reflétant le changement radical de la personnalité de celui dont il dissimule le visage, Frederick Foswell, reporter gringalet et timide en charge des affaires criminelles au Daily Bugle. Pour achever la transformation, il a recours à des souliers surélevés, un costume rembourré et un modulateur vocal. Autant dire que Foswell est bien le dernier suspect aux yeux de Spider-Man, qui soupçonne plutôt J. Jonah Jameson d’être le Big Man.

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Amazing Spider-Man n°17, Octobre 1964
© Marvel

Au fil des numéros suivants, Ditko atteint le sommet dans la création de super-vilains dont les costumes bigarrés ne cachent pas moins une réelle menace. Le premier est Mysterio, ancien ingénieur en effets spéciaux passé maître de l’illusion. Comme le Caméléon, Mysterio commet ses crimes en laissant dans son sillage l’illusion que Spider-Man en est le responsable, mais avec l’affront supplémentaire de se faire engager comme seul recours contre la menace qu’est censé représenter Spider-Man. Le stratagème fonctionne si bien que Peter Parker doute de sa santé mentale et manque consulter un psychiatre. Le n°14 poursuit dans cette voie, avec l’apparition du Bouffon Vert (Green Goblin). Celui-ci, assisté des Enforcers, tente de supprimer Spider-Man sous le prétexte de tourner un film. Spider-Man se laisse prendre au jeu avant de déceler le piège. Ironiquement, l’irruption de la force brute (en la personne de Hulk, caché dans une grotte des alentours) met un terme à la confrontation, faisant ainsi échouer le stratagème du Bouffon Vert. Mais cette irruption signale aussi l’échec de Spider-Man qui, victorieux contre les Enforcers, ne parvient cependant pas à capturer le Bouffon. Le personnage principal apparaît du même coup d’autant plus ambigu, pris entre l’illusion dont il use lui-même (par son masque et son costume) et la force brute (sa force arachnéenne). Quant au Bouffon, la question de son identité restera sans réponse jusqu’au n°39, où l’on découvre qu’il est Norman Osborn, père du colocataire de Peter Parker et industriel dans le secteur de la chimie. La version Lee-Romita du Bouffon Vert porte la dissimulation à son comble, mais également l’auto-dissimulation symptomatique de la schizophrénie, puisque lui-même, frappé d’amnésie, ne sait pas qu’il est le Bouffon. La question de son identité demeura non seulement un mystère pour les lecteurs, mais fut également source de tensions entre Stan Lee et Steve Ditko. Le n°15 voit l’introduction de Kraven, un aventurier déterminé à capturer Spider-Man pour l’ajouter à son tableau de chasse. Il se fait assister en cela par le Caméléon. La force et l’illusion sont donc cette fois réunies dans une alliance redoutable. Le Caméléon, prenant l’apparence de Kraven, fait office d’appât et de leurre. Les scènes se déroulant dans l’appartement du Caméléon offrent également un aperçu de la collection de masques qui tapisse les murs de son intérieur.

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Amazing Spider-Man n°16, Septembre 1964
© Marvel

Après le n°16 dans lequel Spider-Man fait équipe avec Daredevil contre le Ringmaster (maître d’une autre forme d’illusion, l’hypnotisme) et son Cirque du Crime, le n°17 débute la première histoire en trois numéros de la série, qui se continuera en partie sur plusieurs numéros par la suite. Spider-Man passe pour un lâche après s’être enfui en pleine bataille contre le Bouffon Vert lors de l’inauguration de son fan club. En réalité il a dû s’esquiver parce que Tante May a été victime d’un infarctus. Tandis que Tante May se rétablit, Spider-Man est, dans le n°18, dénigré, calomnié, rabaissé par la presse et la population. Résolu à abandonner l’identité de Spider-Man, Peter jette même son costume, jusqu’à ce qu’un sermon de Tante May lui fasse comprendre l’importance de faire face à l’adversité. Il revient alors au n°19, et se réhabilite dans l’opinion publique en venant à bout de Sandman et des Enforcers.


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Amazing Spider-Man n°18, Novembre 1964
© Marvel

Au n°23, le Bouffon Vert fait irruption pour la troisième fois dans la carrière de Spider-Man, en même temps que Jameson rembauche Foswell tout juste sorti de prison. Le Bouffon donne toutes les apparences d’aider la police en démantelant des gangs, mais il le fait en réalité dans l’intention d’en reprendre le contrôle et de devenir un chef de la pègre. Cette histoire, qui se poursuit et se dénoue aux numéros 26 et 27, transporte Spider-Man dans des milieux qu’il n’avait jusque-là que très peu fréquentés, ceux de la pègre. Au cours de ces numéros, la thématique des masques, des fausses apparences et de la crise identitaire reprend ses droits. Le titre du n°26 (« The Man in the Crime-Master’s Mask ») suggère, tout comme le titre de l’histoire de Dr. Strange dans Strange Tales 136, qu’un masque est un réceptacle qui, plus qu’un visage, cache tout un homme. L’identité du Crime Master, rival du Bouffon dans la conquête de la suprématie des gangs, demeure inconnue du lecteur jusqu’au n°27, où l’on découvre qu’il n’était qu’un truand de moindre importance, Nick « Lucky » Lewis. Comme Spider-Man le fait remarquer, les coupables ne sont pas toujours ceux que l’on suspecte. Tout au long de cette aventure, les soupçons pèsent en effet lourdement sur Frederick Foswell, dont on peut tour-à-tour penser qu’il est le Bouffon Vert et le Maître du Crime. Il n’use cependant d’aucun de ces masques, mais d’un troisième, celui de Patch (qui tire son nom du bandeau qu’il a sur l’œil), une personnalité qui lui sert à infiltrer les bas-fonds pour informer la police. En utilisant un déguisement pour se procurer des renseignements qu’il ne pourrait obtenir par la voie habituelle, il préfigure le personnage de The Question. En faisant de Foswell un vrai repenti, Ditko atteste également qu’il pense qu’un individu peut se racheter aux yeux de la société après avoir payé pour ses méfaits, un aspect qui réapparaîtra plus tard dans une histoire de Mr. A.

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Amazing Spider-Man n°26, Juillet 1965
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Le thème de l’illusion est porté encore plus loin avec le n°24, où Spider-Man se croit devenu fou lorsqu’il est confronté aux apparitions fugitives de ses anciens ennemis. Cette histoire fait écho au n°13, où il avait failli consulter un psychiatre. Il va cette fois jusqu’au bout de sa démarche et consulte le Dr. Ludwig Rinehart, qui le conforte dans l’idée qu’il est schizophrène et manque lui faire avouer son identité au moment où Jameson fait une entrée providentielle. L’ironie veut que ce soit Jameson, qui se plaît à affubler Spider-Man de fausses apparences qui sorte Spider-Man des illusions dans lesquelles l’avait plongé Rinehart. En effet, celui-ci est en réalité Mysterio, qui s’est fait passer pour un éminent psychiatre aux yeux de Jameson et dont la préférence pour l’affrontement sur le terrain psychologique ne s’est pas démentie. En le dénonçant comme charlatan, Jameson lui fait mettre bas les masques, mais à son propre désavantage. J. Jonah Jameson est pris entre son besoin d’illusions (l’image d’homme généreux qu’il veut donner en rembauchant Foswell, les « micro trottoirs » dont il ne retient que les avis hostiles à Spider-Man, l’illusion qu’une menace telle que le Scorpion peut supprimer Spider-Man sans se retourner contre la société, etc.) et une certaine quête de la vérité propre à sa fonction de journaliste (l’aide apportée à la police grâce aux renseignements obtenus par Foswell, et dans ce cas la révélation que Rinehart est un imposteur).

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Amazing Spider-Man n°24, Mai 1965
© Marvel

Au numéro suivant, subtilité et doigté l’emportent encore sur la force brute, puisque Spider-Man, emprisonné par l’étreinte implacable d’un robot programmé pour le détruire (inventé par le professeur Spencer Smythe et télécommandé par Jameson), doit mobiliser les connaissances scientifiques de Peter Parker pour le désactiver. Lorsque Jameson et Smythe se précipitent sur les lieux de la confrontation, ils trouvent Spider-Man toujours à la merci du robot. Cette illusion (que le lecteur partage, puisqu’il n’a pas vu le personnage se libérer) est dissipée aussitôt que Jameson retire le masque : ce n’est qu’un costume vide, que Peter manipulait d’en haut à l’aide de fils de toile, tel un marionnettiste. Et pour rester dans le domaine de l’illusion ou de la dissimulation, ce numéro voit également l’introduction de Mary Jane Watson, dont le visage est chaque fois dissimulé par quelque élément au premier plan (de la même façon que celui du Bouffon Vert était caché par la porte de son coffre mural dans les numéros 14 et 17). Dans une série où tant de personnages ont deux, voire trois visages, Mary Jane est la seule à n’en avoir aucun. Lorsqu’il rentre chez lui, Peter est accueilli par tante May qui lui présente son costume de rechange, qu’elle a trouvé dans ses affaires ! Il se justifie en ces termes : « ce n’est qu’un déguisement ». Les apparences sont sauves.

Après l’aventure du Crime Master se succèdent trois numéros où l’on assiste tour-à-tour à la naissance du Molten Man, au retour du Scorpion, et à la menace du Chat. Ce dernier numéro, le 30, offre un exemple du manque de communication qui s’était déjà instauré entre Stan Lee et Steve Ditko. Dans cette histoire, Spider-Man combat en effet deux menaces distinctes : un cambrioleur de petite envergure qui s’appelle lui-même The Cat Burglar, ou The Cat, et un petit groupe d’hommes en uniforme qui volent un chargement radioactif et qui font allusion à leur chef comme étant… The Cat. En réalité, ces hommes sont ceux du Master Planner, alias Dr. Octopus, et préparent le terrain pour les trois épisodes suivants. La confusion fut telle que de nombreux lecteurs ne manquèrent pas de la signaler. Le manque de cohérence dans les dialogues provint de ce que Ditko, qui avait entièrement pris les rênes pour le scénario depuis le n°18 (situation officialisée avec les crédits du n°25), s’était totalement immergé dans la série et n’avait plus avec Stan Lee, cantonné au rôle de dialoguiste, que des contacts ponctuels. Un autre dérapage de ce genre arrive au n°33, où Spider-Man se fait cette réflexion : « Cela confirme mes soupçons sur Foswell. Il doit être le Maître du Crime ! », alors que l’identité du Crime Master avait été révélée au n°27.

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Amazing Spider-Man n°27, Août 1965
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Le chant du cygne de Ditko sur la série est sans conteste l’histoire qui se développe au fil des trois épisodes suivants, les numéros 31 à 33. Après avoir reçu son diplôme au n°28, Peter vient d’entrer à l’Empire State University, et un nouveau réseau de relations commence à se nouer, notamment avec l’introduction de Gwen Stacy et Harry Osborn. Mais Peter est trop préoccupé par l’état de santé de sa tante, qui est au plus mal : son sang se détériore à cause d’une transfusion antérieure faite avec le sang radioactif de Peter. Spider-Man s’attache l’aide précieuse du Dr. Curtis Connors, alias le Lézard. Le seul remède est un isotope, l’iso-36, mais celui-ci est volé par les hommes du Master Planner. Spider-Man se déchaîne alors comme on ne l’a jamais vu, menant une course désespérée contre la montre pour récupérer l’isotope. Le moment le plus poignant intervient au cours des cinq premières pages du n°33, où Spider-Man, enseveli sous une masse de débris après qu’il a vaincu Dr. Octopus (le Master Planner) et détruit en partie sa base sous-marine, parvient à se dégager au prix d’efforts surhumains, et à la pensée des deux êtres qui lui sont les plus chers au monde, sa tante May et son oncle Ben. Ces cinq pages (dont la dernière, un pleine page, est fortement évocatrice du style de Gil Kane) sont restées gravées dans la mémoire de nombreux lecteurs, et résument à elle seules toute l’essence du personnage, tout ce qui le motive : la volonté inaltérable de faire front, de continuer à lutter en dépit des obstacles insurmontables, pour ceux qu’il aime ou pour une société qui ne lui en est pas toujours reconnaissante mais dont la protection fait partie des responsabilités incombant à celui qui détient un pouvoir qui le place au-dessus de cette société. Pour Ditko, déjà imprégné de la philosophie d’Ayn Rand, cette dignité et cet idéalisme font toute l’étoffe des héros.

Par comparaison avec cette saga mémorable, les épisodes suivants paraissent un peu ternes. Kraven fait son retour au n°34, où il agresse Jameson à plusieurs reprises en se faisant passer pour Spider-Man afin d’attirer celui-ci. Au n°35, le Molten Man fait lui aussi son retour, et prend plusieurs déguisements pour commettre ses vols. Il semblerait que le goût du déguisement soit devenu une seconde nature pour tous les super-vilains de la série. Enfin, dans les trois derniers numéros, Spider-Man est confronté à trois ennemis de moindre envergure, The Looter (le Pilleur, dont les pouvoirs proviennent d’une météorite), puis le professeur Stromm et ses deux robots, et finalement un boxeur raté qui se retrouve accidentellement doté de pouvoirs alors qu’il tourne dans un film. Comme toute série, The Amazing Spider-Man connaît ses moments forts et ses accalmies, et les derniers numéros de Ditko devaient précéder la confrontation décisive avec le Bouffon Vert. Mais le départ précipité de Ditko allait donner à la série son second artiste en la personne de John Romita. Celui-ci lui imposa sa marque au même titre que Ditko, et reste pour certains la référence obligée, en particulier pour l’esprit résolument sixties qu’il insuffla à la série et sa capacité (héritée des nombreuses histoires de romance qu’il dessina chez DC puis Marvel) à dessiner les personnages féminins, notamment ceux de Mary Jane Watson (il fut le premier à lui donner un visage) et de Gwen Stacy. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier l’importance, l’originalité et la valeur fondatrice de la contribution de Ditko aux trois premières années de la série. Il n’est qu’à voir le nombre d’éléments et de thèmes qui s’y trouvent déjà et qui furent par la suite réutilisés pour constituer autant de jalons décisifs dans la vie de Spider-Man.

Article publié dans neuvièmeart 2.0 en janvier 2010.

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Amazing Spider-Man n°33, Février 1966
© Marvel

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