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dimanche 25 décembre 2011

quequette blues : le génie du lieu

par Benoît Berthou

Il est des espaces qui semblent pouvoir déterminer nos vies et décider des destinées : c’est peut-être ce que nous suggère Baru lorsqu’il évoque, dans la postface de la dernière édition de Quequette blues, la « vague intuition que j’avais eue, quand je réalisais mon album, que le personnage principal – j’allais dire le vrai personnage – était tout simplement le lieu » [1]. Paradoxale formule : un lieu est normalement chose inerte alors qu’un personnage est destiné à l’action, et plus exactement à animer une fiction. Comment dès lors lire ces propos ? Comme la volonté de rendre hommage à un quelconque terroir, ou d’inscrire la bande dessinée dans un certain « rapport à la terre » tels que ceux qu’Étienne Davodeau aime par exemple à évoquer ? Si tel est le cas, Quequette blues serait un hommage à Villerupt ainsi qu’aux hauts fourneaux et mines de fer qui ont largement contribué à modeler son industriel paysage…

Force est en effet de constater que le « lieu » est effectivement l’un des « personnages » du récit : c’est lui qui fait, plus encore que les autres protagonistes, l’objet de toutes les attentions graphiques. L’auteur n’a de cesse de varier angles, cadrages, perspectives ou lumières afin de montrer toute la complexité d’une architecture industrielle que l’on pourrait un peu trop vite penser morne et uniforme. Tantôt, des bâtiments massifs sont représentés sur le mode de la palissade, comme un ensemble de mur percés de puits de lumières ; ailleurs, une image en pleine page nous montre un paysage nettement plus aérien construit autour d’une cheminée et d’un derrick qui s’élancent tous deux vers le ciel ; ailleurs encore, c’est un complexe réseau de tuyauterie éclairé par toutes sortes de lumières qui semble tenir lieu de ligne d’horizon.

Dire qu’au sein de ce livre, le « lieu » est bien représenté serait se situer en dessous de la vérité : il est tout simplement omniprésent et vient à la limite occulter toutes les autres sortes d’espaces que l’auteur et ses personnages pourraient tenter d’explorer. Comme le fait remarquer Baru en citant dans cette même postface un article de Jacques Van Waerbecke : « L’espace fréquenté par la bande de copains est strictement limité à quelques endroits précis. Il n’est jamais question d’espaces ruraux. Un simple coup d’œil sur une carte nous montre pourtant la proximité immédiate des campagnes. Le monde de ces jeunes est strictement celui des villes et des installations sidérurgiques » [2]. Et en effet, les personnages de l’intrigue évoluent dans un espace résolument homogène : du début du livre à sa fin, ils ne cessent de circuler d’une ville minière à l’autre sans jamais quitter des zones industrielles.

En ce sens, Quequette blues nous place face à un paradoxe : ce récit d’un moment de fête, et plus d’un réveillon de nouvel an que les protagonistes savourent comme un moment de liberté, peut également être lu comme l’histoire d’un enfermement. Le « lieu » est plus qu’un simple environnement : il s’agit d’un véritable piège, tant il semble effectivement impossible à cette « bande de copains » de quitter le voisinage des usines, comme si celles-ci délimitaient leurs possibles trajectoires. Et il n’est donc guère étonnant que la virée se termine par une violente altercation et que l’un des fêtards s’en prenne au paysage avec des mots très durs : « Tu m’guettes, sssalop’rie ? Hein que tu m’guettes ? Mais t’m’auras pas, sssale pute ». Cette alcoolisée colère n’est pas sans rappeler certains des plus grands passages de l’histoire de la littérature et notamment le long monologue de la « mère Maheu » de Germinal qui, après la mort de son mari, s’en prend au Voreux, mine qui a rythmé sa vie et avalé toute sa famille depuis plusieurs générations.

Faisant l’objet d’invectives, le lieu devient effectivement « personnage principal », notamment parce qu’il semble avoir le dernier mot au sein d’un récit qui se clôt par une planche terrifiante. Un énorme « FIN » y surplombe une usine occupant tout l’espace de la planche : condamnant toute ligne de fuite et empêchant de percevoir le moindre horizon, le bâtiment n’offre aucune échappatoire pour le regard du lecteur qui est a priori dans la même situation que l’autre « personnage principal » du récit. Deux textes se font en effet écho aux deux extrémités de la planche : à des paroles signifiant une forme de renoncement (« Je crois que je suis celui qui va m’endormir le premier ») font écho des termes synonymes de labeur et de danger (« Penser à l’accident, c’est l’éviter »), comme si le jeune homme avait déjà rejoint la cohorte des ouvriers animant chaque jour ce lieu de production.

Face à cette dernière page, nous comprenons alors que le « lieu » est effectivement le « vrai personnage » : même s’il n’est pas directement un acteur, force est de constater qu’il décide de l’action et ordonne le récit de part en part. C’est au sein du « lieu » que l’on fait la fête pour peut-être se soustraire à la destinée d’un père « ajusteur au service entretien des hauts fourneaux »[[Ibid., p. 5.], c’est au sein du « lieu » que l’on tente désespérément de se débarrasser depuis « quatre ans »[[Ibid., p. 7.] d’un encombrant pucelage, c’est au sein du « lieu » que l’on retrouve ses « chers amis [qui] ratent jamais une occase pour me vanner là-dessus »… La violente colère que nous évoquions plus haut est donc demeurée vaine. « Tu m’auras pas », gueule l’un des personnages ? En un sens, le « lieu » l’a déjà eu puisqu’il définit l’ensemble de ses pratiques sexuelles, de ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, et finalement de ses repères sociaux.

Benoît Berthou


[1Baru, Quéquette Blues, postface.

[2Idem.

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