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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

samedi 10 décembre 2011

vers un réalisme du corps

par Thierry Groensteen

Rares sont les personnages de bande dessinée qui ont un véritable corps. Dessiné, le corps est généralement ramené au statut de silhouette, de « bonhomme », de petite machine graphique obéissant davantage aux lois du cartoon qu’à ceux de l’anatomie et de la vie.
Rares sont les dessinateurs qui s’essaient à reproduire la diversité des corps réels que nous croisons dans le monde. La plupart ont un schéma corporel type pour l’homme, un autre pour la femme. S’ils se risquent à dessiner un personnage plus petit que la norme, c’est avec l’intention de le stigmatiser comme gringalet ; s’il peignent un gros, c’est pour en accuser le ridicule.
Les personnes âgées, qui représentent un quart de la population, ne doivent pas compter pour plus de 5 % des effigies qui peuplent les planches de nos albums.
Les fonctions corporelles sont, elles aussi, escamotées. Le personnage de bande dessinée est rarement vu en train de manger, de se laver, de déféquer (une exception : Aline Kominsky-Crumb, qui dans le récent Parle-moi d’amour, se montre à plusieurs reprises fière de la « belle crotte » qu’elle vient de produire) ; s’il est représenté endormi, c’est uniquement pour pouvoir accéder à une réalité parallèle, celle des songes, du Slumberland.
Quant aux super-héros, avec leur musculature héroïque et leur virilité triomphante, ils ont finalement tous le même corps archétypique et ne diffèrent que par le costume.
Si l’habit ne fait pas le moine, c’est lui, en tout cas, qui fait le super-héros, et non son corps interchangeable et convenu.
En résumé, et pour faire court, on doit convenir que la bande dessinée est un art peu incarné et, de tous les arts mimétiques, celui où la chair tient le moins de place.

À cet égard, l’essor du genre autobiographique a tout de même un peu fait évoluer les choses. Le dessinateur de l’intime ne se regarde pas seulement le nombril, il est, plus généralement, très attentif à son corps, notamment sous le rapport de celui-ci avec le sexe, les sécrétions de tous ordres et, quand l’âge le justifie, avec le vieillissement. Chez Crumb, bien sûr, mais aussi chez Julie Doucet ou Fabrice Neaud, le corps a acquis un surcroît de présence et de réalité.

Or, voici que des auteurs de fiction, à leur tour, manifestent un intérêt nouveau pour le corps et relèvent, avec plus ou moins de bonheur, le défi de l’incarnation. Je songe ici particulièrement à Linda Medley, pour Château l’attente (dont le deuxième volume vient de paraître chez Delcourt) et à Craig Thompson, pour son étonnant Habibi (chez Casterman).

Château l’attente est un huis clos réunissant une douzaine de personnages dans une forteresse. On est frappé d’emblée par la diversité de cet échantillon, qui comprend notamment deux nains, une jeune femme, plusieurs femmes âgées, un bébé, un médecin au visage toujours dissimulé par un masque, sans parler des personnages hybrides, mi-humains mi-animaux, comme l’intendant longiligne à tête d’oiseau ou le chevalier dont le corps est d’un homme mais les extrémités (le cou et la tête, les jambes) d’un cheval. Il est manifeste que la dessinatrice s’est efforcée d’atteindre à une différenciation maximale des personnages, et qu’elle se plaît à cette variété.

Elle a moins de réussite dans ses efforts pour prêter à ses personnages une gamme d’expressions physionomiques aussi étendue que possible. On sent Linda Medley très préoccupée du jeu de ses acteurs. Son récit est bavard, statique ; elle a bien senti que pour l’animer, il était essentiel d’insuffler de la présence et de la vie aux protagonistes. La stratégie de l’auteure consiste à leur prêter tout un répertoire de grimaces, qui vont bien au-delà de la représentation habituelle, conventionnelle, des sentiments. Elle s’ingénie donc à fixer, comme au moyen d’un arrêt sur image, des expressions extrêmement fugaces.
Il faut en convenir, cela ne marche pas. Ce qui est supposé d’essence fugitive acquiert, une fois traduit sur le papier, une forme de fixité, de durée factice. Les instants d’émotions contradictoires qui ne devraient faire que passer sur le visage sans y laisser de trace ne s’effacent pas, ils se cumulent. De sorte que le lecteur a l’impression d’acteurs qui grimacent incessamment et avec excès, en un mot qui surjouent. Le style graphique, globalement réaliste, paraît verser dans la caricature.


Dans le vocabulaire de Rodolphe Töpffer, on pourrait dire que les signes non permanents tendent, par leur surnombre, à être convertis en signes permanents trahissant un caractère, un tempérament : celui de personnages en proie à une agitation vaine et quelque peu niaise.
Tout cela procède pourtant d’un souci louable de réalisme et de finesse dans le jeu. Cette même ambition pousse d’ailleurs Linda Medley à multiplier les émanations sonores : soupirs, grognements, borborygmes prolifèrent, imitant la « vraie vie », mais l’effet, là encore, n’est pas des plus heureux : le dialogue en semble parasité, et la lecture y perd en fluidité.

Le travail de Craig Thompson dans Habibi est d’une tout autre qualité. Cet ouvrage majeur ne semble pas avoir encore reçu en France toute l’attention critique qu’il mérite. Ce n’est pas ici le lieu d’en détailler l’incroyable richesse. Mais enfin, on n’a pas souvent vu une même bande dessinée entrelacer avec intelligence des thèmes aussi divers que l’esclavage et la liberté, l’eau, la nourriture, l’écologie, le langage, l’écriture, le savoir, l’amour, le désir, le sacrifice et la Foi. Livre somme (qui compte 672 pages), tissé de références aux trois grandes religions monothéistes, et dont les images sont souvent d’une très grande beauté. (On a reproché naguère à Thompson d’être trop proche de Blutch ; il apparaît ici bien davantage comme un continuateur d’Eisner. Et la manière dont il a su s’approprier l’art de la calligraphie et des entrelacements décoratifs arabisants pour les marier avec son propre style est des plus impressionnantes.)

Pour en revenir à mon sujet, je voudrais surtout souligner ici combien il s’agit d’une fiction incarnée, combien la question du corps y est prise au sérieux et traitée avec audace. Prenant le contre-pied d’une des traditions les mieux établies de la bande dessinée, celle de héros immuables qui non seulement ne vieillissent pas mais portent toujours le même costume pour mieux ancrer leur effigie, Thompson raconte les amours ô combien contrariées entre deux êtres, Zam et Dodola, dont nous voyons les corps se transformer au fil du récit. L’un et l’autre vieillissent et changent d’aspect. La métamorphose est particulièrement spectaculaire pour Zam. De petit garçon, il devient un adolescent, puis un homme. Recueilli par une bande d’eunuques, il est émasculé à son tour. On l’a vu squelettique, il devient obèse.

Dodola découvre que Zam a été châtré (p. 634).

Du côté de Dodola, dont le corps est souvent représenté nu sans que jamais l’auteur ne tombe dans le voyeurisme, ce sont toutes les expériences et les atteintes au corps d’une femme que le personnage connaît tour à tour. Viol, grossesse, prostitution, avortement, épuisement, déshydratation, maladie – rien ne lui est épargné.
Habibi tient du conte oriental, mais sa fantasmagorie est équilibrée par ce réalisme rarement atteint dans l’évocation des épreuves les plus pénibles qui, l’une après l’autre, reposent la question de l’intégrité du corps. Corps qui devient aussi, à son heure, parchemin recouvert d’écritures (on songe alors au Pillow Book de Peter Greenaway), et corps féminin que Thompson met en parallèle avec la planète Terre, comme lui souillée, violentée.

L’une des scènes les plus saisissantes du livre (p. 479) est celle où Dodola, malade, terrassée par la fièvre et la dysenterie, se vide par devant et par derrière. Son corps, soigné avec une dévotion sans pareille par Zam, son corps qui tout au long du livre apparaît séduisant et objet de convoitise, est représenté, avec une crudité rare, au plus bas de l’avilissement.

Lisant Habibi, je me prends à penser qu’entre les mains de quelques-uns (et un autre nom, celui de Muñoz, me vient sitôt à l’esprit), la bande dessinée se révèle capable, finalement, de montrer des vrais corps, des corps qui ont un âge, une pesanteur, une carnation, des corps aimables et vulnérables, des corps où le cœur bat, où le sang circule.

Thierry Groensteen

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