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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 27 novembre 2011

barbarella : héroïsme et érotisme

par Benoît Berthou

À quoi tiennent le scandale et la censure ? À une nudité, semble répondre Barbarella, bande dessinée publiée en France en 1964 aux éditions du Terrain Vague et signée Jean-Claude Forest. Celle-ci constitue en effet encore aujourd’hui la seule œuvre interdite à l’affichage, la publicité et la vente aux mineurs par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence [1]. Il est vrai que cet ouvrage s’écarte radicalement d’une certaine tradition graphique : si le neuvième art n’est pas à l’époque avare de représentations de femme dénudées, la « mise en case » de cette sensualité passe, ainsi que le montre bien Jacques Sadoul dans son Enfer des bulles, par l’usage de « tout l’attirail visible de la féminité » que l’on trouve déjà en 1930 chez la Betty Boop de Max Fleisher. « Accroches-cœurs, yeux gigantesques, décolletés vertigineux, petit cœur au bas de la robe et jarretière apparente » [2] auxquels nous pourrions ajouter, sur le plan de la composition, recours aux contres-jours et emploi de toutes sortes d’obscurités : nous sommes ici aux antipodes des représentations de Barbarella dont l’opulente poitrine est dévoilée dès la troisième planche, avant que son fessier n’apparaisse à la neuvième et son pubis (masqué par la main droite du personnage) à la quatorzième.

Jean-Claude Forest, Barbarella, Eric Losfeld Editeur, 1968.

Et c’est sur ce corps offert au lecteur que semble s’exercer la censure, comme le démontrent de façon éclatante les différentes versions de la bande dessinée. Après l’édition de 1964, dans laquelle l’héroïne est représentée dans le plus simple appareil, paraît ainsi la version de 1968 dans laquelle Jean-Claude Forest accepte (afin de sauver Éric Losfled, son éditeur, qui est tout proche de la ruine [3]) d’affubler sa créature de soutiens-gorge et de culottes la faisant ainsi verser dans une forme de pudibonderie (puisque Barbarella déclare « Ce ne sera pas la première fois qu’un extra-terrestre contemplera ma nudité » [4] à propos d’un homme-poisson qui la verra porter un bikini à la page suivante). Retrouvant sa nudité en 1974 (à l’occasion d’une édition de poche procédant de remontages qui, de l’avis de Philippe Lefèvre-Vakana, « bien qu’ils aient été faits par Forest lui-même, sont à considérer comme du sabotage graphique et ne relèvent nullement d’une volonté artistique » [5]), le corps du personnage est par la suite modifié en 1984 lors d’une édition chez Glénat puisque ses seins gagnent en volume et que son pubis se pare d’une toison plus fournie.

Jean-Claude Forest, Barbarella (édition intégrale, premier tome), <br>Les Humanoïdes Associés, 1994.

Effectuées sur les planches originales, et donc au plus près du corps d’un personnage de bande dessinée, ces modifications démontrent que la représentation de la femme constitue encore, au sein d’un XXème siècle déjà bien avancé, un véritable enjeu esthétique. C’est en effet pour l’art, et non pour l’ordre public, que le nudité semble ici la plus intéressant et c’est à ce thème si présent dans la peinture de la Renaissance ou de l’âge classique que semble directement s’attaquer le générique du film de Roger Vadim. Le personnage éponyme y ôte progressivement les divers éléments constituant un lourd scaphandre noir qui lui masque tout le corps et cette séquence (fruit d’une collaboration entre le cinéaste et Jean-Claude Forest), est construite de façon on ne peut plus singulière puisqu’elle semble reprendre l’organisation du célèbre tableau de Sandro Botticelli, La Naissance de vénus : une femme nue, provenant de l’immensité (l’espace prenant ici le pas sur la mer), s’extrayant d’un cocon protecteur (arborant au sein du tableau sus-cité la forme d’un gigantesque coquillage), occupe le centre de l’image et est placée entre des personnages possédant, eux, des vêtements.

Prenant place entre la statue d’une femme juste vêtue d’une tunique rappelant les cariatides (par exemple visibles dans la maison d’Hadrien à Tivoli) et la reproduction d’Un dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jatte, tableau de Seurat (dans lequel le vêtement est omniprésent puisqu’hommes et femmes arborent, malgré une belle journée d’été, pantalons, jupes longues, vestes, corsets et ombrelles), ce fantasque strip-tease semble revisiter nombre de représentations féminines et vouloir faire de Vénus une héroïne puisque c’est toujours dans le plus simple appareil que Barbarella communique avec un « président de la terre » lui assignant pour mission de préserver la paix dans l’univers. Une femme nue est alors représentée les bras encombrés d’improbables armes forgées dans un métal étincelant, et cette image semble clairement indiquer la spécificité du personnage : il se situe aux antipodes d’une Wonder Woman qui, imaginée en 1940 par Charles Moulton, dispose d’une force herculéenne et d’un costume lui offrant à la fois protection (par le biais de bracelets en amazomium repoussant toute tentative d’agression par armes blanches ou à feu) et soumission (grâce à un « lasso de la vérité » qui, forgé à partir de la ceinture d’Aphrodite, lui permet d’obtenir le consentement de ses pires ennemis [6]). Ses créateurs semblent à l’inverse avoir doté Barbarella d’une seule et unique arme : une capacité à susciter désir et liens lui permettant par exemple d’attirer l’attention de toutes sortes de personnages (de la terrible Reine Noire de Sogo au rustre Strichno capable d’affronter un cerf à main nue [7]).

Jean-Claude Forest, Barbarella <br>(édition intégrale, premier tome), <br>Les Humanoïdes Associés, 1994.Présentant une héroïne avenante, Barbarella ne se contente pas de proposer une nouvelle image de la femme : nudité rime avec liberté car le personnage semble n’avoir de cesse de passer outre les formes les plus traditionnelles d’accouplements pour se situer au-delà d’une hétérosexualité (comme en témoigne une scène avec des « Animales » la caressant au rythme d’une douce mélopée : « En nos mains se retrouvent gestes à venir et passés et se fondent et s’approuvent tous les plaisirs accumulés » [8]), voire au-delà de toute forme de mécanique sexuelle. Barbarella semble ainsi affirmer la possibilité d’un plaisir face aux réticences d’un corps (constituant une « merveille technique » qui est « conçue pour l’amour ») lorsqu’elle « répare » par ses caresses une prostituée-robot sur le point de se suicider faute de pouvoir lutter contre sa frigidité : « Je suis devenue froide comme un tas de ferraille. Et quand j’ai froid, les autres ont froid avec moi. » [9]

Jean-Claude Forest, Barbarella (édition intégrale, premier tome), <br>Les Humanoïdes Associés, 1994.

Ces deux exemples montrent si besoin est qu’il y a tout lieu de s’interroger sur les valeurs que véhicule cette héroïne avenante. Barbarella fut en effet l’un des fers de lance d’une « bande dessinée adulte » faisant volontiers une belle place à d’aguichantes représentations sexuelles. Le personnage semble même avoir constitué le modèle d’une série de « filles de l’espace », pour reprendre une expression de Jacques Sadoul, telles Auranella [10] ou Jezabel [11], dont les petites tenues et le peu de chasteté semblaient combler un lectorat fort masculin : « Lorsque nous aurons atteint les planètes et parcouru la galaxie, il faudra inventer un autre monde onirique où placer des filles-fleurs qui incarneront les rêves d’hommes lassés du quotidien. » [12] Force est pourtant de constater qu’au travers d’un genre prisé des hommes se fait jour une représentation posant directement le problème du statut de la femme. En attestent les paroles de Barbarella lorsque, jugée « meilleure cousine » et élevée au « rang de pâmieuse et de voluptine » par une compagnie d’hommes entretenant un harem, elle décide de s’échapper : « Ils ont fait de moi une pute. Puis une sainte. Ils finiront par me marier ! Fini de dormir ma vieille ! » [13]

Benoît Berthou


[1Voir Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et journaux interdits, éditions du Cercle de la librairie, Paris, 2007.

[2Jacques Sadoul, Ibid., p. 37.

[3Voir Eric Losfeld, Endetté comme une mule ou la passion d’éditer, Belfond, 1979.

[4Jean-Claude Forest, Barbarella, Eric Losfeld éditeur, 1968, p. 13.

[5Philippe Lefèvre-Vakana, L’Art de Jean-Claude Forest, éditions de l’An 2, 2004, p. 31.

[6Voir Scott Beaty et Roger Stewart, L’Encyclopédie de la princesse amazone, Sémic, Nantes, 2004.

[7Jean-Claude Forest, Ibid., premier livre, planche 26.

[8Jean-Claude Forest, Ibid., deuxième livre, planche 62.

[9Jean-Claude Forest, Ibid., deuxième livre, planche 46.

[10Voir par exemple Auranella, mensuel pour adulte, No.4, Gemini, Paris, décembre 1966.

[11Voir par exemple Jezabel, bande dessinée pour adulte, No.9, L’Oppresseur, Paris, octobre 1967.

[12Jacques Sadoul, L’Enfer des bulles, op. cit., p. 145.

[13Jean-Claude Foret, Barbarella, op. cit., deuxième livre, planche 48.

Messages

  • Cet article vient à point pour me conforter dans l’idée que si, parmi toutes les héroïnes de Forest, Barbarella garde une dimension historique sans équivalent, Hypocrite la dépasse désormais de cent coudées, au-delà, je crois, qu’elle ne souffre pas d’être embarrassée par son mythe. Certes, les divers tripatouillages, tant dus à la censure qu’à l’« anti-censure » (l’augmentation de sa poitrine et autres chirurgies la ridiculisent) brouillent sa réception ; la situer dans son temps est donc essentiel pour mesurer son importance.
    Hypocrite est l’héroïne forestienne par excellence (au rang desquelles on compte aussi les éphémères Bébé Cyanure ou Marie Mathématique, ou Julie dans Ici Même), elle porte la marque des années 70, bien sûr, fort heureusement, sans qu’on la réduise pour autant à ces années-là — pas plus que Louise Brooks aux années 20 ou Anna Karina aux années 60, de la même manière que le cinéma de Vadim n’existe plus, alors que les films de Godard de ces années-là sont irréductibles (et indispensables). Elles ne sont pas datées, elles en sont des symboles.

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