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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

dimanche 13 novembre 2011

petits assassinats sans conséquence
ou « un malheur est bien vite arrivé »

par Thierry Groensteen

Une jeune femme marche paisiblement dans une rue de Paris. Un homme arrive par derrière, lui emprisonne la tête dans un sac. Avec l’aide d’un complice, il se saisit d’elle. On retrouvera son cadavre en forêt un peu plus tard, dans une voiture écrasée par un arbre.
« Cher Monsieur P,
Votre collègue de travail, Mademoiselle D., qui fit courir de fausses rumeurs sur votre ami dans votre agence de photographie après que ce dernier ait répondu défavorablement à ses avances libidineuses, cette même Mademoiselle D. qui est votre supérieure hiérarchique et qui a accusé injustement de fainéantise à plusieurs reprises certains de vos collègues auprès de la direction afin de justifier son salaire, vient malheureusement d’avoir un accident dans la forêt de Fontainebleau alors qu’elle dormait dans sa voiture.
 »

Un type téléphone dans une cabine. Un autre homme ouvre la porte et jette à l’intérieur un sac d’où s’échappent des abeilles, puis referme hermétiquement la porte. Le type sera retrouvé dans la garrigue, le corps défiguré par d’innombrables piqûres.
« Cher Monsieur A,
Monsieur L, que vous avez affronté, il y a vingt-six ans, en finale du tournoi de tennis de B. en Provence dans la catégorie poussin lorsque vous aviez huit ans et qui demanda à son père, alors président de club, d’arbitrer le match alors que toutes les attentions étaient tournées vers le cours d’à côté où la finale adulte avait lieu, ce même Monsieur L., qui remporta le match en trichant grâce à la complicité de son père, vous propulsant ainsi prématurément dans l’âge adulte, a malheureusement été victime d’un accident de promenade provoqué par un essaim d’abeilles dans la garrigue.
 »

Chaque mois, depuis mai 2011, Ruppert et Mulot signent, sous la forme d’une page de bande dessinée, un de ces « petits accidents sur commande », en dernière page du magazine Trois Couleurs publié par MK2. La rubrique est alimentée par les suggestions des lecteurs, invités à fournir les sujets – c’est-à-dire les victimes, et les motifs de les assassiner.
« Cher lecteurs de Trois Couleurs, cette page est la vôtre. Avez-vous déjà rencontré au cours de votre vie une personne pour qui vous éprouvez ce qu’on pourrait appeler de la haine ? Avez-vous déjà plus ou moins désiré sa mort ? Pouvez-vous décrire cette personne physiquement ? Si tel est le cas, envoyez un email à unaccidentsvp@gmail.com en joignant le maximum d’informations en votre possession. Ruppert et Mulot, tout en préservant votre anonymat, tâcheront de faire qu’un accident soit vite arrivé. »

Étonnante initiative, bien dans l’esprit déroutant et ironique du facétieux duo. La rubrique n’est pas du goût de tout le monde, on s’en doute, de nombreux lecteurs indignés ayant protesté qu’il y avait « incitation à la haine ». Mais plus nombreux encore sont ceux qui ont répondu à l’invitation des deux dessinateurs : ces derniers auraient, à ce jour, reçu plus de 200 « commandes ». « Nous faisons une sélection des accidents qui nous semblent posséder les ingrédients adéquats et nous faisons ensuite un tirage au sort », me précise Florent Ruppert.

« Ingrédients adéquats », qu’est-à-dire ? Les lecteurs suggèrent-ils eux-mêmes les circonstances de la mort souhaitée (par noyade, strangulation, empoisonnement ou autre moyen ayant fait ses preuves) ? Les auteurs ne les y invitent pas expressément. Ou bien les « ingrédients » consistent-ils en motifs suffisamment sérieux, et suffisamment romanesques, propres à exciter l’imagination de Ruppert et Mulot et à leur inspirer une dramaturgie ?

L’humiliation et la vengeance sont de toute éternité des ressorts romanesques puissants.
Le dispositif imaginé par les deux dessinateurs permet de venger l’humiliation en toute impunité, c’est-à-dire sur le seul plan symbolique : personne n’est réellement tué. L’intéressé ne sera probablement même jamais au courant de la vengeance qui le frappe. La bande dessinée propose une « solution » fictionnelle en réponse à une situation réelle.

Les motivations des auteurs sont les suivantes. Tout d’abord, « l’envie de déplacer la narration propre à la bande dessinée, en dehors du support qui lui est le plus adapté, le livre, en direction de la vie, de la réalité, de ce qui dépasse des pages d’un livre ». Ensuite, « l’envie de questionner les pouvoirs de la bande dessinée, d’en étudier les limites et d’essayer dans la mesure du possible de l’utiliser comme un moyen et non une fin. Dans le cas des Petits Accidents sur commande, est ce que commander le meurtre de papier d’un ennemi peut effectivement apaiser une soif de vengeance ? Est ce que la bande dessinée a ce pouvoir ? »

Bien entendu, il n’est pas totalement exclu que tout cela ne soit qu’une mystification, que les pages de bandes dessinées soient inventées ex nihilo et que l’interactivité prétendue avec les lecteurs ne soit qu’un leurre – auquel, moi le premier, je me serais laissé prendre. Le ton des récits peut le donner à penser. L’hésitation éventuelle devant la nature exacte de ce qui lui est proposé fait peut-être partie du frisson ressenti par le lecteur.

Ces Petits Accidents ne sont en tout cas pas l’unique exemple de bande dessinée qui soit fondée sur les suggestions des lecteurs. Ainsi le dessinateur américain Jesse Reklaw a-t-il dessiné sur son blog Slow Wave quantité de récits de rêves envoyés par son public. Les archives peuvent être consultées à l’adresse http://slowwave.com/archive.php. Intéressé de longue date par les rêves, son compatriote Rick Veitch, en plus de mettre les siens en images (notamment dans les 21 numéros parus de Rare Bit Fiends – un titre en forme d’hommage à McCay), a lui aussi illustré plus d’un récit onirique qui lui a été envoyé par tel ou tel de ses lecteurs.

Cette pratique pourrait s’étendre. On attend maintenant les dessinateurs qui relèveront le défi d’illustrer les fantasmes sexuels les plus débridés de leur lecteurs (et lectrices), ou leur pire souvenir d’enfance, ou la première mesure qu’ils prendraient s’ils étaient élus maître du monde.

Thierry Groensteen

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