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samedi 22 octobre 2011

images du passé dans les fictions "contemporaines" d’hier

par Gilles Ciment

L’approche de la sortie du film de Steven Spielberg d’après Les Aventures de Tintin devrait ranimer le dossier judiciaire de l’affaire Tintin au Congo, curieusement assoupi à Bruxelles. Dira-t-on enfin que la question est bien mal abordée par le plaignant ? Un avant-propos éclairant pourrait accompagner une nouvelle édition des albums, invitant les jeunes lecteurs à appréhender aussi l’œuvre d’Hergé, avec la distance du temps, comme l’expression d’une époque et de sa mentalité.
En effet, si de tous temps la bande dessinée a raconté au passé — et souvent à l’imparfait, diront les historiens puristes —, elle s’est aussi beaucoup exprimée au présent, inscrivant ses récits dans son temps. Ces histoires « contemporaines » d’époques révolues ont aujourd’hui le parfum de l’Histoire.
Mais curieusement, on accordera souvent plus de crédit à des reconstitutions dessinées aujourd’hui par un Tardi (pour ne prendre qu’un exemple) de la Belle Époque (Adèle Blanc-Sec), de la Première Guerre mondiale (C’était la guerre des tranchées), des années quarante (120, rue de la Gare) ou des années cinquante (Jeux pour mourir), qu’à la valeur historique de bandes dessinées des mêmes époques.
Curieuse tendance, confirmée par la transformation de certaines bandes dessinées historiques en médiatrices de l’Histoire par certains enseignants, alors que d’une part, en littérature, historiens et pédagogues dédaignent, sans doute à juste titre, le « roman historique » et préfèrent s’abreuver à la source des écrits produits à l’époque étudiée ; alors que d’autre part, sociologues et enseignants cherchent dans les films ou les bandes dessinées d’aujourd’hui qui parlent de notre époque un témoignage sur notre société et nos mœurs, démarche encouragée actuellement hors de la fiction par la vogue des bandes dessinées « de reportage » et autres « carnets de voyages ».
Il faut savoir interroger l’œuvre de Töpffer, qui dit beaucoup sur les comportements sentimentaux à la veille de la Révolution de 1848, et sûrement plus justement que les emportements romantiques d’Yslaire dans Sambre. Il faut lire dans les Aventures de Tintin le témoignage involontaire d’Hergé sur la mentalité d’une nation coloniale avant la Seconde Guerre mondiale (Tintin au Congo, aujourd’hui controversé pour cela même), sa peinture des États-Unis de la crise, du racisme, de la Prohibition et du gangstérisme (Tintin en Amérique), son récit « à chaud » du conflit sino-japonais (Le Lotus bleu). Il faudrait relire 13 rue de l’Espoir de Paul Gillon pour revivre le quotidien à Paris dans les années soixante… Il reste bien entendu à comparer les strips publiés dans France-Soir et les bandes éditées par Vaillant au plus fort de la Guerre froide…
Et les récits réalistes ne sont pas seuls concernés : l’aventure ou la science-fiction sont souvent riches d’enseignement, comme l’a montré l’historien Pascal Ory en publiant Le Petit Nazi illustré : Une pédagogie hitlérienne en culture française : « Le Téméraire », 1943-1944 (Albatros, 1979), un essai sur ce magazine bi-mensuel pro-nazi pour adolescents qui publia entre autres Biceps le costaud sentimental qui marqua les débuts de Jean Ache, Dr Fulminate et Pr Vorax d’Erik, Vers les mondes inconnus, imitation de Flash Gordon à laquelle se succéderont Auguste Liquois et Raymond Poïvet, ainsi que des séries de Mat, Josse, Vica, E. Gire…
Et si les véritables « bandes dessinées historiques » étaient les « historiques » bandes dessinées de fiction ?

Gilles Ciment

Messages

  • Merci Gilles pour ce très bon billet qui me semble poser un véritable problème. Je suis absolument d’accord avec toi lorsque tu évoques des « histoires "contemporaines" d’époques révolues [qui] ont aujourd’hui le parfum de l’Histoire ». La bande dessinée me semble en effet susceptible de transmettre un "savoir" au même titre que la littérature.
    Mais les éditeurs et les lecteurs en sont-ils convaincus ? Rien ne me semble moins sur car il me semble qu’il existe un décalage entre ce que tu évoques et la forme éditoriale de ces "histoires". Me rendant en librairie pour faire l’acquisition de l’épisode de Tintinque tu décris, je découvre un livre qui ne cultive précisément aucun lien avec notre passé : aucune préface, ni même notice, ne m’informant sur son contexte de création (qui sait encore pourtant que le Congo était belge, voire que la Belgique était une puissance coloniale, ou plus largement encore ce que fut la colonisation ?) ou même sur sa place dans l’itinéraire de l’auteur (impossible de trouver ne serait-ce que sa date de création).
    Bref : pour faire de la bande dessinée le réel témoignage d’un passé, sans doute faudrait-il rompre avec ce que Martin Zeller appelait (dans le cadre du colloque "La bande dessinée : un "art sans mémoire" ?" que j’ai organisé en 2010) une « éternelle jeunesse » du neuvième art.

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