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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

samedi 17 septembre 2011

poussée de croissance « girly »

par Clément Lemoine

Voilà maintenant plusieurs années que la bande dessinée féminine s’installe comme un genre dans le paysage éditorial français. Avec certaines tendances lourdes, comme l’absence de cadres, façon note de blog, le trait simple et expressif qui fait la part belle aux visages caricaturaux, le cadrage en pied ou la sobriété des couleurs. Le tout le plus souvent dédié aux tranches de vie sentimentales de jeunes urbains du vingt-et-unième siècle, en particulier dans les « blogs de fille » de la mode du moment.
Critiqué, parodié, ce genre traînait à ce qu’il me semble à s’enrichir de mutations intérieures. Un des intérêts du nouvel album de Karine Bernadou est peut-être de montrer que cette évolution, elle aussi, est en cours.
En effet, la dessinatrice s’appuie bien sur ce genre préexistant : c’est le même trait, le même thème, la même féminité revendiquée dès la couverture, avec un sein à découvert. Mais une féminité inquiète, aux prises avec un décor oppressant, bien loin de la futilité moyenne du quotidien.
Karine Bernadou a pourtant déjà appliqué les recettes toutes faites, avec d’assez fades Croqueuses chez Delcourt, résurrection des Frustrés en plus monomaniaques du cœur. Visiblement, elle a eu rapidement besoin de s’éloigner de ce modèle pour se consacrer à un travail plus original.

Canopée raconte les errances d’une jeune femme, à peine sevrée du lait maternel, tombant de Charybde en Scylla dans l’éternel retour des rencontres amoureuses. Parfois menacée, parfois sereine, cherchant l’indépendance. Mais le plus intéressant est dans la construction métaphorique de cette narration : chaque épisode est soutenu par une ou des idées graphiques, d’autant plus visibles que le récit est muet.
Karine Bernadou a été la cofondatrice du webzine Desseins, qui rassemblait de jeunes dessinatrices dans l’exploration festive de la forme Internet. C’est dire qu’elle s’intéresse aux potentialités des moyens d’expression graphiques. Dans La femme toute nue, déjà, son premier livre chez Sarbacane, elle étudiait les moyens de visualiser les émotions par le biais de la narration en dessin : montrer, cacher, superposer, déplacer. C’est une auréole qui se dévore et ressemble à des cornes, une ombre qui se colle sur l’amoureux, un trait de contour qu’on dévide... Elle traite le dessin comme un puzzle, dont on peut détacher et recoller des éléments, sans pour autant oublier leur origine et leur réseau de significations. Des images surprenantes, dans la lignée de Fred ou Topor.
Dans Canopée, elle intègre pour la première fois ce système de sens dans une narration plus longue. L’héroïne croise un jardinier-cannibale, un homme-fleur, un père-marionnettiste. Le résultat laisse une impression regrettable de patchwork, mais acquiert surtout une force nouvelle par la résonance que chaque visuel y trouve. Les scènes d’angoisse, dans des sous-bois lugubres et rougeoyants, remplis d’insectes aveugles et d’oiseaux carnassiers, donnent du sérieux à ce qui n’était jusque là que jeu de mot, ou jeu d’image.
Un passage particulièrement marquant met en scène la rencontre entre l’héroïne et un homme sans visage, ou plutôt un homme aux visages multiples, tour à tour oiseau ou poisson. La séduction se prolonge de case en case, faite de hardiesse et d’attente, jusqu’au moment où les deux inconnus partent en promenade. Dans un tendre baiser, l’homme vole alors le visage de la femme et s’enfuit en riant. L’héroïne se lance donc à la poursuite de sa figure et massacre son compagnon pour la récupérer, malgré de nouvelles métamorphoses souriantes. Horrible sourire qui montre l’impossibilité de tout gag dans cet univers. L’image, prise au sérieux, perd toute drôlerie, et dans sa gravité nouvelle incarne le tragique.
Ce tragique se distingue dans le traitement de quelques thèmes classiques : par exemple lorsque l’héroïne se promène sur les notes de musique, ce qui évoque une scène des Trois Caballeros ; ou lorsque les larmes remplissent la pièce et menacent de noyer les personnages, comme dans Alice. Mais ici la fantaisie ne se présente pas comme inoffensive, elle refuse de faire sourire : les notes de musique sont un piège dressé par des sirènes pour capturer leurs proies, et la scène se finit en cannibalisme ; quant à la noyade, elle a réellement lieu.

Finalement, il y a ici deux types d’images qui s’affrontent. La première scène nous montre l’héroïne avec ses parents dans une petite maison proprette au confort bourgeois. Sur le mur, de nombreux cadres proposent des photos, sans doute de famille. Animaux, portraits, paysages, avec parfois une teinte d’étrangeté mais toujours une immobilité rassurante. Alors même que la famille se brise dans la vieillesse d’une mère, dans le départ d’un père, le cadre au-dessus du fauteuil maintient la reproduction immuable d’un trio jeune et heureux : ces images-là sont mensongères.
Au contraire, ce que découvre l’héroïne tout au long des pages, c’est un univers sans cadre, des images qui ne représentent pas, mais installent une dualité, à la fois évocation et jeu graphique, au risque de croiser les significations. Comme cet homme-fleur, parfois symbole d’un amour quasi-maternel et parfois enracinement dans un confort matériel.
Au sein même du récit, il y a sans doute quelque chose de l’autobiographie. Mais travestie, déformée, investie des pouvoirs de la fable. La sincérité en est plus vraie. Canopée, c’est d’abord l’histoire d’une jeune femme nue, et donc apparemment franche et innocente. Qui met une robe par hasard, la garde, l’enlève, et la remet comme prise d’une brusque pudeur. Une éducation au jardin d’Eden, en somme, avec la pomme comme objectif à atteindre. Ce n’est qu’avec la connaissance que l’héroïne pourra rompre avec ses désillusions.
Une conclusion très loin des petites remarques du quotidien.

Clément Lemoine

N.B. neuvièmeart 2.0 met en ligne aujourd’hui même un volumineux dossier sur « La bande dessinée des filles » initialement paru en 2001 dans 9eArt.
Voir aussi le billet de Thierry Groensteen dans son blog neuf et demi sur La bande dessinée au féminin.

Messages

  • Tiens, un article sur Canopée. Je ne peux que m’en réjouir. Surtout que l’auteur de l’article a des choses à dire sur ce titre qui, en toute subjectivité, mérite bien qu’on parle de lui.
    Mais pourquoi ce titre, « poussée de croissance « girly » ? Et puis surtout, qu’est-ce que c’est que cette histoire de « bande dessinée féminine », qui plus est qui serait un « genre » ? C’est vraiment lassant ce discours. Ça me rappelle cette émission où l’on avait invité une femme parce qu’elle était maçon. Incroyable, hein ? C’était il y a 30 ans. Apparemment les mentalités n’ont pas beaucoup évolué. Paradoxalement peut-être, le fait de souligner perpétuellement que « hé, c’est une femme qui a fait ça » me semble profondément réducteur, tout comme le fait de toujours ramener la création d’une femme à son statut de femme.

  • Bon, l’article est plutôt intelligent, à partir du moment où l’on fait abstraction des premières phrases : de "Voilà maintenant" à "...de la mode du moment", qui tend tout le reste de la critique vers le bas, du coup. Je ne vois vraiment pas le rapport entre Canopée et les "blogs de fille" ? Parce qu’il n’y a pas de cases ? ça veut dire que Blutch, ou Eisner, avec leurs bd sans cases, c’est en fait des filles ?!!! pfff. Qui fait la part belle aux caricatures ici ? Pas Karine Bernadou en tous cas, et pas dans Canopée.

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