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la bande dessinée sur le bout de la langue

par Christian Rosset

[janvier 2010]

Il y eut le Concombre, “mais alors, pas du tout sympathique”, de Robert Pinget qui “se dorait” sans masque “sur la plage”. “Il se gonflait, l’œil mi-clos, le pédoncule provoquant. Les concombresses en étaient folles [1]. Il y eut les figures érémitiques que l’on rencontrait jadis à la lisière – des villes, des forêts, des déserts – où la mort lente est aux aguets. Il y eut ces personnages de fiction : justiciers masqués, héros chastes mais bien montés, marginaux excentriques se nourrissant de substances génératrices d’étrangeté – inquiétante, parfois, mais le plus souvent doucement hallucinante. Il y eut enfin le Concombre Masqué - légume animal-humanoïde (humano-animaloïde ?) – que Nikita Mandryka dessinait depuis l’enfance et qui surgit le 1er avril 1965, dans l’hebdomadaire Vaillant (“— Qui êtes-vous ? — Je n’en sais rien : je suis masqué”) : une créature des plus complexes et cependant d’une simplicité presque enfantine, parlant droit au cœur des plus jeunes (mais aussi de biais et en tous sens, ce que révèle l’analyse la plus immédiate et plus précisément encore celle, ô combien interminable, dont l’inventeur du Concombre masqué a semble-t-il tiré quelque lumière).

Un légume justicier ! Tel était le projet initial : “Une sorte de parodie de Zorro [2]. Il est plausible que des planches de jeunesse, non publiées, en aient été tributaires, mais, à l’exception de quelques saynètes burlesques de la première période du Concombre dans Vaillant, le dessein de Mandryka s’avère fort différent. Il remise très vite – avant même que le lecteur ne se remette du choc causé par la découverte de ce “quelque part au bout du monde” – le règlement de la parodie au grenier du Cactus-Blockhaus (où des éléphants jouent au bowling en faisant rouler – et tonner – un dé démesuré), poursuivant le Conte [3] au gré de ses humeurs. Au fil des Aventures, de nombreux dérèglements perturbent l’espace et le temps, affectant les machines (les réveils se mettent à sonner à pas d’heure, les robinets fuient à toute allure, les motives s’affolent), la nature – “ah la natûûûûre… tu es comme une mère pour nous autres, les légumes” dit le Concombre s’abritant de la pluie sous un champignon à péage –, les astres (le Soleil a des insomnies, entre autres pathologies liées à l’usure du travail quotidien), le climat (nuages se comportant en animaux hostiles, occasionnant maints orages intempestifs – le temps se détraque facilement par là-bas) et la topographie locale (si l’on arrose le sable d’une décoction de bretzel liquide, il devient neurasthénique et tourne en yaglourt ; quant aux frontières, elles se dessinent en pointillés et se déplacent et s’effacent volontiers).

Le Change

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Extrait de Rêves de sable. 2, Nikita Mandryka
© Dargaud

Mandryka dote le Concombre Masqué de cette devise : “Tel qu’en lui-même toujours il change”. Les amateurs de poésie auront noté l’écart avec le premier alexandrin du Tombeau d’Edgar Poe de Mallarmé (“Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,”) : vers parmi les plus fameux [4] de la langue française, mais vraisemblablement peu parlant pour les lecteurs de journaux pour enfants et adolescents des années 60/70. Il faut donc lire cet octosyllabe au premier degré : comme une alerte, au sujet du personnage, mais aussi de l’auteur. Ici, en ce Monde, rien ne peut demeurer figé. Quand tout paraît s’immobiliser, au moment même où l’attente atteint son paroxysme, une transformation suit son cours dont les effets désorienteront le lecteur quand le conteur l’aura “décidé”, par volonté ou par hasard (s’appliquant à nouer des fils d’intrigue ou vaquant selon les dérives de son inconscient). À l’époque où les Aventures potagères décollent – en pleine période Vaillant : Chourave apparaît ; le Concombre saupoudre quelques pincées de mer en poudre (de mer déshydratée) pour faire surgir une vague en tempête dans un verre d’eau ou démontre qu’il n’y a aucune différence entre un œuf de Gloute et un briquet à Bougnatz –, nous sommes dans les parages des événements de mai 68 : dans leur pressentiment ; ou dans leur résonance immédiate.

Une époque opaque !? Pas vraiment : plutôt lumineuse ou, disons, baignée par une clarté proche de celle du rêve, bien qu’agitée par ce que Jean-Pierre Faye [5] a nommé le “Change des formes” (arrangeant à sa manière une expression trouvée dans Marx : “ce change qui est produit, nous dit-il, par un changement de lieu, par l’échange : par déplacement”). Dans le n°2 de la revue Change, Faye écrit : “Changer les montages de la société passe par l’exploration de tous les niveaux, et l’expérience de toutes les démolitions. Et surtout par la fiction même : par le danger et la virulence de l’invention.” Changer la vie, transformer le monde, impliquent de bouleverser les formes de l’écriture, d’attaquer la syntaxe, au marteau s’il le faut, donc de s’affairer à un sacré remue-ménage dans “le” langage sans craindre les chocs en retour (que l’on traitera avec la plus grande ironie).

En fait mon sujet principal, c’est le langage, c’est toujours un jeu sur le langage. Donc, c’est l’inconscient [6]. Mandryka entre en résonance, le temps d’une ample décennie (en gros, une bonne douzaine d’années : ça s’effondre, comme partout ailleurs, dans la seconde moitié des années 70), avec ce que la jeune avant-garde de l’époque proposait comme ligne de conduite “révolutionnaire” : tisser des liens entre l’activité “créatrice” (ce mot est aujourd’hui réhabilité, mais il était alors quasiment banni du vocabulaire) et la réflexion sur le langage – ce que on peut, et doit remettre sans cesse en jeu dans chaque domaine de l’écriture.

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Extrait d’Histoire sans titre, Nikita Mandryka
© Dargaud

Cette incidence des sciences humaines, de la psychanalyse (le retour lacanien à Freud ; les auteurs sur le divan), imbriquées intimement au politique (supposant un engagement du côté de la gauche communiste et, plus avant, de l’extrême gauche, y compris dans leurs dérives les plus sectaires), va se traduire dans tous les modes d’écriture – des plus anciens aux plus récents, parmi lesquels, contre toute attente, la bande dessinée, alors pratiquée par un petit milieu majoritairement conservateur qui, à l’exception de quelques figures singulières, ne semblait pas prête de faire “sa” révolution (mais l’intensité du désir de ces singuliers a recouvert sans peine l’inertie de cette majorité silencieuse). On peut cependant avancer, ayant pris distance depuis et commencé de faire le tri entre ce qui était le fruit d’une recherche authentique et ce qui était purement opportuniste, que ces influences, loin d’avoir été sclérosantes, se sont avérées plutôt libératrices.

Durant un tel remue-ménage, les rapports de force vont être sérieusement mis à mal. Mais l’Autorité ne cèdera guère au-delà de certaines limites convenues, acceptables par les deux parties quand – de guerre lasse, les illusions mises en sourdine ou gémies, ressassées, sur le divan – il sera temps de reprendre le chemin des affaires. Mais de cette parenthèse joyeuse qui demeurera en partie ouverte, les écrits garderont traces.

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Extrait de Tous dans le bain, Nikita Mandryka
© Dargaud

Dans le Conte de Mandryka, la relation au monde, notamment de l’un à l’autre, est fréquemment conflictuelle. La lutte pour le pouvoir – pas celui de devenir maître du Monde (du moins pas encore), mais celui de prendre (par exemple) un bain – en est le moteur récurrent. Ça crie de toutes parts, parfois avec théâtralité, voire de manière opératique (heureusement plus sarcastique qu’emphatique), notamment quand il s’agit de faire le mort ou de jouer à rien. Même dans l’épisode du Jardin Zen, où le Concombre se bâtit une réplique du Ryōan-ji, Chourave se mange une colère du Légume : “— Pas touche !!”. Le fin mot de cette histoire – dont le seul échange verbal particulièrement jouissif a lieu à la toute dernière planche (“— Mais enfin !... Qu’est-ce que tu fais ? — Rien… Je regarde pousser les rochers…”) – sera le refus de publication imprimé sans discussion possible par le patron du journal Pilote, René Goscinny, totalement déboussolé par cette incursion du côté d’un Extrême Orient désorientant (avec les conséquences que l’on sait : rupture, fondation avec Marcel Gotlib et Claire Bretécher d’un nouveau support, L’Écho des Savanes, qui – après quelques belles mais brèves saisons où les dissidents savourent la réussite de leur entreprise – générera d’autres conflits, non moins sévères et plus seulement intergénérationnels).


L’heure du rien

Comprendre ou ne pas comprendre, c’est bien là la question. Dans les Aventures, le sens se déploie en tous sens, il circule de manière disons libertaire (pas anarchique, mais en quête de la plus grande liberté possible, du moins dans le cadre de publications pour la jeunesse, donc a priori destinées à un public mineur) – c’est pourquoi on hésitera à parler de non-sens, ce serait trop convenu. Le Concombre s’aventure assez loin dans l’exploration du langage, sujet et objet du Conte. Il joue avec les mots de manière à produire quelque chose de plus proche de l’association libre (où l’inconscient à son mot à dire : lapsus, cadavres exquis, détournements, mots-valises…) que du calembour classique [7]. On est rarement incité à décrypter une astuce plus ou moins signifiante (ou bêtement insignifiante) ; on glisse plutôt sur le signifiant comme sur une peau de poulet-banane à la manière d’Hypocrite (de Jean-Claude Forest) qui glisse avec sensualité sur des feuilles en matière et forme de langue humaine dans N’importe quoi de cheval, une bande dessinée contemporaine du Concombre dans Pilote (on rappellera que Forest, un des singuliers du domaine, très en avance sur son temps [8], est par ailleurs l’auteur du Copyright, une créature burlesque trop vite abandonnée qui sévissait dans le Vaillant des années 50 ; cette bestiole “impunément fabuleuse” défiait la loi des humains en poussant des “Varlop ! Varlop !” ; elle fut pour le jeune Mandryka une influence déterminante pour son Légume : les premières planches publiées dans Vaillant lui doivent beaucoup [9]). Bretzel liquide, pour citer l’exclamation la plus récurrente du Concombre (cri de guerre, cri du cœur, cri identitaire), possède autant de significations potentielles que de lecteurs dans le désir d’en trouver au moins une qui lui convienne. On peut, ce n’est pas plus mal, prendre l’expression pour elle-même, pour le simple plaisir qu’elle offre par elle-même, dans sa matérialité graphique et sonore, en conscience qu’il n’y a probablement pas de signification plus valable qu’une autre et même, si ça se trouve, qu’il n’y en a aucune qui tienne… à l’exception de celle, hypothétique, qui pourrait surgir – tel un “eurêquat archimèdique” – au cours d’une des séances d’analyse où l’auteur se rend, dit-il, régulièrement (ou le plus souvent, sans doute, d’auto-analyse :“L’analyse, peut-être peut-on l’arrêter avec un mec mais on ne peut pas l’arrêter dans sa vie, c’est impossible… [10]). Signification peut-être éclairante pour celui qui a accouplé ces deux mots, mais dont en réalité le lecteur n’a cure. Et puis : “Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence [11]”.

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Extraits de Energations protesmétiques, Nikita Mandryka
© Dargaud

On peut avoir le désir de ne pas interpréter ce qui est donné à lire ; penser qu’il y a toujours trop de sens. L’intense plaisir que procurent ces Aventures est l’effet d’un équilibre assez subtil entre ce qui est donné à comprendre et ce qu’il est permis de ne pas comprendre – la frontière entre les deux n’étant pas clairement définie. Il y a : un ordre, comme un compte ou un décompte du Conte – on parlerait aujourd’hui de “contraintes”, mais ce mot me paraît ici bien malvenu ; une forme (mais comme déjà noté) non figée : les personnages, les expressions, les mille et un bruissements graphiques qui animent le Désert de la Mort Lente, surgissent et s’éclipsent comme se manifeste et s’évapore le sens dans le silence des planches. Pur bonheur dispensé par les séquences du Conte les plus denses (même si hantées par le rien, la vacuité, la torpeur) qui sont aussi les moins démonstratives, animées par une pensée un peu sauvage, où le discours reste toujours en cours, interrogatif, perturbé, sceptique, humoral, agressif parfois, toujours piqué d’humour, souvent mélancolique (voire autodestructeur : “Cette nuit, il va y avoir des suicides” ; “Ya pu qu’à se suicider”).

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Extrait de l’heure de la sieste dans les Aventures Potagères du Concombre Masqué , Nikita Mandryka
© Dargaud

Dans une des histoires les plus réussies des premiers temps de Pilote, une double page intitulée L’heure de la sieste, tout le monde (ou presque) est assoupi ; le soleil en écrase sur un nuage en forme d’oreiller ; “le Concombre Masqué marine dans son jus” ; les escargots, éveillés et rapides comme peuvent l’être les escargots au Bout du Monde, méditent sur la vie et la mort ; Chourave s’apprête à profiter de cette belle et chaude journée pour aller à la pêche au berduleux (une “sorte de pouascaïl qui berdule au crépuscule”) ; il propose au Concombre de l’accompagner ; le hélant de sa voix de grosse betterave rose, il le réveille ; refus en lettres grasses du Légume furieux d’être tiré ainsi hors de ses rêves ; mais, au moment de préciser son refus afin de faire comprendre à l’autre légume que son désir est ailleurs, il ne trouve pas ses mots ; embarrassé, il fouille dans les tiroirs et cartons du Cactus-Blackhaus en pure perte (“On ne trouve jamais rien dans cette baraque”) ; pourtant, se dit-il, il m’avait “bien semblé un instant que je les avais là… sur le bout de… la langue !” ; et joignant le geste à la parole (on note qu’il a perdu les mots pour répondre à son interlocuteur, mais nullement ceux qui nourrissent son monologue), il tire son énorme langue sur laquelle sont assises cinq bestioles joufflues en maillot rayé qu’il recrache, les dressant aussi sec à coups de fouet pour leur apprendre à répondre au plus vite ; à chacune de ces bestioles est attribué un mot qu’elle énonce en courant à toute allure : “je” / “préfère” / “faire” / “ma” / “sieste” ; et Chourave de conclure : “Ah la la ! Il est d’un compliqué ce Concombre !


Le derrière des choses

Compliqué, le Concombre ? Non, il prend simplement les choses au pied de la lettre. C’est dans son caractère. Quand, dans l’Histoire sans titre (… Quelque part à l’endroit où ailleurs veut dire ici… C’est le grand jour… Le Cultur-Day…) qui se trouve au centre de La Vie quotidienne du Concombre Masqué, le même Chourave répondra ingénument à une question perfide du Légume (“Qu’est-ce qui vous intéresse dans la vie ?”) : “C’est de connaître le derrière des choses !..”, le Concombre, pris d’une grande crise de “rire agricole”, se représentera mentalement un encrier doté d’un fessier proéminent – récipient dans lequel Mandryka avait sans doute trempé sa plume pour dessiner, parmi les Clopinettes élaborées avec Gotlib, quelques Rébus au pied de la lettre).

Dans les Aventures potagères, les mots sont donc toujours au bout de la langue – une langue où se dressent parfois, comme dans la poétique médiévale, des mots hirsutes (des mots rudes qui se frottent avec jouissance à d’autres plus harmonieux qu’on dira peignés, pour donner au poème forme vivante).

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Extrait de Rêves de sable. 2, Nikita Mandryka
© Dargaud

On peut en ramasser à la pelle, des expressions plus éloquentes qu’une araignée Pénélope dans le plafond du Cactus ou du Concombre (Mercadet-Poissonière !.. Huile à pneus !.. Rhône-Poulenc !.. Tartes molles !.. Dermophile indien !.. Va au bugle !.. Gargoyle boutonneux !..., etc.)… Et ces phrases inoubliables : “…j’étais là, bien tranquille à mordiller la petite table du salon… quand ces espèces de gros blommardeux sont venus tout schniaquer !” ; “Hibou ! On va pouvoir danser le presse-pied ?!” ; “Laissez-moi vous dire que vous dérapez délibérément dans le cassoulet !!! (…) En d’autres termes : vous vous gourrationnez le bout de l’horribulaire dans le voyeur jusqu’au tohu-bohu !!!” Mandryka fait preuve d’une inventivité question vocabulaire assez unique en son domaine, composant d’étonnants mots-valises : “Cette nuit, j’ai rêvé… qu’il y avait un endroit… où le sable donne des rêves mystérifiques et invaincunables !”, etc, etc.

Mais on aurait tort de ramener le Conte à ces jeux certes brillants et jubilatoires avec les mots car la langue de Mandryka donne autant à voir (et à entendre) qu’à lire : des traits, des formes, des bruits, des silences… On peut jouir du dessin des Aventures potagères du Concombre Masqué d’un point de vue purement graphique, de même qu’on peut ressentir intensément ce qui anime les strips d’Herriman (Krazy Kat [12]) ou de Sterrett (Polly) sans parler un traître mot d’anglo-américain ; leur puissance subversive saute aux yeux et contamine instantanément l’ensemble des sens. Pour ce qui est du placement des signes, des personnages, des éléments de décor, des lettres, dans l’espace de la page, Mandryka se montre assez imaginatif, variant la composition des planches, changeant fréquemment d’outil. Il lui arrive même de s’aventurer dans une forme de baroquisme un peu échevelé. Sous influence lacanienne ? S’il est vrai qu’il cite plusieurs fois Lacan (le “délire” baroque des dernières années d’enseignement, troué de silences, de soupirs, de grognements brefs, qui s’adressait si bien à ceux qui entretenaient encore et toujours leur “désir de révolution” malgré le dur retour à la réalité qui entraînait la perte de leurs illusions) et qu’il le dessine d’après photo dans L’Écho des Savanes, les quelques “fragments” où il se livre un peu à ce sujet (dans ce même journal ou dans Les Cahiers de la bande dessinée, première époque) ne nous permettent guère de nous faire une idée exacte de son rapport avec l’enseignement du fondateur de l’École freudienne. Quoi qu’il en soit, il est clair que ce baroquisme du Concombre est lié à l’intérêt très vif de Mandryka pour l’exploration de l’inconscient (“J’avais dernièrement l’impression que Le Concombre Masqué décrivait l’espace de l’inconscient […], l’inconscient étant le ramassis des pulsions infantiles… [13]”). Lisant certaines histoires plus récentes, on constate qu’il lui arrive de simplifier son trait, de manière parfois un peu excessive, sans doute plus par fatigue, par lassitude que par vœu de pauvreté ou recherche d’un langage épuré [14] (ça fonctionne le plus souvent dans l’entre-deux, avec une parfaite économie de moyens). Et en prime : un travail de la couleur plutôt bienvenu, même si, relisant Le jardin Zen (Une histoire sans titre) en noir et blanc (dans le premier numéro de L’Écho), ou contemplant les quelques originaux accessibles (au Musée de la bande dessinée à Angoulême par exemple), on constate que la couleur ne fait pas défaut.


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Extrait de Rêves de sable, Nikita Mandryka
© Dargaud

Depuis le début de cette étude, j’ai un certain mot sur le bout de la langue. Il s’y est déjà échappé pour s’incorporer au texte sous sa forme adjective. Ce mot, c’est “mélancolie”. Il s’avère, une fois de plus, un fil conducteur de premier ordre pour déceler dans la “communauté” des auteurs de bande dessinée ces fameux singuliers dont j’ai déjà parlé. Le journal Pilote a été un haut lieu d’expériences pour la génération de mondes mélancoliques comme celui d’Hypocrite (de Jean-Claude Forest) ; ou comme celui des Lettres de l’Océan Atlantique (le Philémon de Fred) où la mémoire se perd alors que le temps se dérègle, où l’on traverse les miroirs et passe d’un Monde à l’autre sous l’éclairage d’astres étrangement torpides… [15] C’est dans la période Pilote que le caractère mélancolique de l’univers du Concombre Masqué – né, je le rappelle, du deuil du Copyright – est le plus sensible. Du moins à ses débuts (jusqu’à la rupture avec Goscinny – disons la première moitié des années 70 [16]), quand le Conte était tissé d’histoires brèves (à l’exception de Tous dans le bain et de celle Sans titre déjà évoquée où il est question du “derrière des choses” qui s’étendent respectivement sur 20 et 22 planches). Quand on lit Rêves de sables, il est tentant de se laisser envahir intérieurement par le son d’un blues un peu érodé (Ô Saro Jane, Poor Boy, and so on…) que les lecteurs les plus perméables au monde sonore – ce silence bruissant dont certains dessinateurs savent parfois si bien tracer graphiquement la partition – mixeront délicatement avec le bruit imaginaire du navire la Marie Jeanne glissant lentement dans le cosmos en direction du Bout du Monde, là où tombe la nuit, pour faire provision de ce sable très particulier qui procure des rêves “mystérifiques”. Cette mélancolie, teintée de bleu mais qui se frotte aussi à la “nostalgie” dans son acceptation dans les traditions de l’Est, russe notamment (très éloignée dans son esprit du “vague à l’âme” petit-bourgeois de nos contrées), est difficile à saisir par les mots. Mais c’est bien , noir sur blanc. On en ressent concrètement les effets. Cela s’accorde, comme dans les airs anglais de l’époque élisabéthaine (élargie au moins jusqu’à Purcell), au caractère humoristique, voire idiot, de chaque scène. Mandryka reconnaît sa dette envers Jacovitti, amateur de salami et auteur de Zorry Kid et d’un Quichotte mémorable. Et l’on sait bien que les bandes dessinées débiles, au sens le plus jouissif, amoureux, du terme – ces planches de Jacovitti, de Bottaro ou de Charlie Schlingo qui touchent parfois au sublime – sont, de même, profondément mélancoliques.

Mais un seul mot, même nourri de plusieurs millénaires de réflexion dans de nombreux domaines, ne peut occuper toute la surface de la langue. Et puis, jusqu’à quel point y a-t-il véritablement trace de nostalgie, version slave, dans ces colloques de légumes (dont le héros est fait de la chair d’une friandise cultivée et appréciée dans les contrées à l’est de l’Europe ; il sera d’ailleurs dévoré par le Dieu Ga-â-g à la fin de sa première vie dans Vaillant) ? Nous avons acquis, en lisant des interviews parues ici et là dans la presse spécialisée ou plus récemment sur le Net, quelques informations sur l’histoire familiale de notre auteur : des bribes de récit, en réalité pas grand-chose, mais qui suffisent largement à satisfaire notre curiosité car, à trop savoir, on finit par ne plus rien comprendre [17], comme dirait Marguerite Duras). On retiendra surtout ceci qui vaut son pesant de légume : le “grand-père, Alexandre Manstein qui a rejoint Bizerte en janvier 1921, à bord de son torpilleur : "Le Jarky" (trad. "Le Brûlant"). Vous vous rendez compte ? Mon grand père ! Commandant d’un torpilleur ! Après ça, on s’étonnera… [18]”. “Mes parents sont Russes d’origine et orthodoxes de religion (…) Une fois, je suis allé à Moscou avec (eux) ; ce n’était pas très drôle, en fait. — Est-ce que tu parles russe ? — Je comprends, mais je ne parle pas bien. J’ai dû refuser le langage maternel ou paternel, je ne sais pas… [19] ” Peu d’empreintes de la Sainte Russie dans le Désert de la mort lente. “Mes grands-parents ont fui la révolution”… Et un demi-siècle après, le petit-fils la fait à sa manière, cette révolution, et en revient presque sans illusions. Les voies du retour sont impénétrables. Celles de l’oubli, pleines de méandres. Et l’attente, autant que le langage, est le sujet du Conte.

Chez moi, il y a des mots qui arrivent et je reviens en arrière pour savoir de quelles images viennent ces mots, et je retranscris le cheminement [20].” Le Concombre attend, c’est ce qu’il appelle ne rien faire ; ou plutôt, ce “rien”, c’est ce qu’il sait faire : regarder pousser les rochers (pour reprendre une fois de plus cette histoire du Jardin Zen – point d’orgue décidément capital des Aventures). Mandryka est un formidable producteur de concepts ; il a, comme son personnage, les mots sur le bout de la langue, prêts à surgir, dans des agencements peut-être “obscurs et bizarres”, mais toujours générateurs d’histoires pour lesquelles il doit “trouver” des images, suivant un chemin rétrospectif (puisqu’elles étaient déjà là, sur le bout de la langue des rêves). Et, la meilleure façon de faire, c’est de se mettre en position d’attendre leur éveil, donc de prendre patience jusqu’à ce les images surgissent d’elles-mêmes. Alors, dans ces moments-là, il faut bien occuper la main en lui faisant tracer quelque chose de non moins obscur et bizarre : “des trucs – dit le dessinateur – que je ne comprends pas moi-même”, mais qui vont contribuer à opérer ce phénomène de projection de l’inconscient propre à la bande dessinée.

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Extrait de Quelque part à l’endroit où ailleurs veut dire ici..., Nikita Mandryka
© Dargaud

La bande dessinée, Mandryka l’a sur le bout de la langue. Il la dresse à chaque planche comme on dresse une table pour un festin de rêve. Mais malgré cela, on a le sentiment que le tableau n’est pas complet. Comme si quelque chose ou quelqu’un (qui hanterait cette autre scène que le travail sur le papier tente de reporter : non de calquer, mais de topographier) avait été relégué dans l’espace entre les cases. Au fur et à mesure que le Concombre Masqué envahit des supports à chaque fois un peu moins infantilisants, ça devient même criant : où sont les “personnes du sexe” (comme dit le Concombre dans Deux éléphants dans un pantalon) dans ce monde de légumes doués de pensée et de parole, ouvert aux animaux comme aux humains ? Et que font-elles ? L’une d’entre elles, assez âgée, est une ancêtre du Légume (les végétaux, notamment les cucurbitacées, sont sexués). Quelques autres – Sarah ! Marie ! Hortense ! – n’ont pas la parole (pensent-elles en catimini ?) et accourent nues au moindre claquement de mains du Maître des Lieux, apportant du “Macheglu à la Polonaise” (ou “à la Sénégalaise”) pour le dîner : marques d’ironie provocatrice alors bien dans l’air du temps en direction des féministes. Mais, dénudées ou en habit de grand-mère, elles sont, comme les autres créatures du Conte, des apparitions propres au monde de l’enfance. Même si Mandryka, tentant de s’échapper des ornières de l’autocensure imposée par les autorités tutélaires, démasque clairement son Concombre dans le n° 7 de L’Écho des Savanes (l’heure est à la mise à nu du Phallus en tant que symbole du Pouvoir, les retrouvailles avec le désir et la jouissance sont à ce prix), la femme de ces années-là (ce “la”, barrez-le si vous voulez), dans sa vérité, est frappée de non-représentation. Éclipse du féminin sous les pales rayons d’un soleil insomniaque… Présence secrète, plus que discrète, simplement voilée – comme c’était la mode – par un masque de beauté au concombre ?

Cette femme moderne qui naît dans les films de Bergman ou de Godard par exemple, je tente de l’imaginer ainsi, tapie dans cet espace où les enfants sages n’ont pas l’idée d’aller. Elle est allongée sur un transat. Elle tient un livre dont l’auteur se nomme Robert Pinget. Ce dernier vient d’obtenir le Prix Fémina 1965 pour Quelqu’un (c’est, je le rappelle, l’année où le Fabuleux Légume démarre dans Vaillant). Elle lit la sixième nouvelle d’Entre Fantoine et Agapa – le premier livre tout juste réédité de cet auteur discret et génial – qui s’intitule Les concombres. La lectrice savoure chaque mot : “Il se gonflait, l’œil mi-clos, le pédoncule provoquant. Les concombresses en étaient folles. Il avait de ces façons de se glisser vers vous, de se frotter… Avec ça, des nervures énormes (…) Il n’y eut bientôt plus sur le marché de la petite ville balnéaire que des concombres (…) On en voyait partout. Ils grimpaient aux balcons, étouffant les capucines ; ils remplissaient les baignoires… [21]

(Le Croisic, 9-19 août 09)
Christian Rosset

Note  : Je me suis limité aux tribulations du fameux Légume depuis sa “découverte” par Boff (relatée ce 1er avril 1965 dans Vaillant, le journal le plus captivant) jusqu’à son abandon mélancolique devant le spectacle des pierres qui croissent. L’excellent site de Mandryka (www.leconcombre.com) m’a permis de me remémorer quelques planches inoubliables découvertes, il y a quatre bonnes décennies, dans Vaillant (puis Pif) et aujourd’hui inaccessibles : qu’attend-on pour les republier d’urgence ? La vie vaut-elle la peine d’être vécue si on est privé du plaisir de feuilleter en version papier ces traits de génie, un fameux cran au-dessus de l’ordinaire de la BD de l’époque ? Et je ne voudrais pas avoir l’air de dévaluer le reste. Bien au contraire. Il faut se procurer et lire aussi d’urgence (si on arrive évidemment à en dégotter quelques exemplaires) : non seulement la suite du Concombre (dont les aventures cessent et reprennent régulièrement avec des périodes de silence parfois conséquentes), mais aussi Les Minuscules, Ailleurs, Le Type au Reuri et les inédits de Pilote ainsi que le long chantier publié dans L’Écho et autres journaux satellitaires (Les Aventures d’Inodore et Anodin contre personne, Une rude journée pour le Bandard fou, etc).

Article publié dans neuvièmeart 2.0 en janvier 2010.

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[1Robert Pinget, Entre Fantoine et Agapa, 1951 (réed. Minuit, 1966).

[2Entretien avec Numa Sadoul (20/10/75), Schtroumpf, les cahiers de la bande dessinée n°28 (spécial Mandryka).

[3 Les Aventures potagères du Concombre Masqué – suite d’épisodes plus ou moins autonomes et d’amplitude variable (de la demi-planche au double album) – composent selon moi un Conte. Pour les désigner en raccourci, j’emploierai indifféremment dans cet article : les Aventures ou le Conte.

[4Autre exemple où Mandryka s’amuse à jouer avec Mallarmé, cette interview du Concombre par un certain André Chourave (Les mille et une influences du Concombre Masqué, www.leconcombre.com) : “— Mais les livres ! Avez-vous lu des livres ? — Des livres ? Mais j’ai lu TOUS les Livres... Vous voulez que je vous dise ? Hé bien, c’est vrai : je suis bien fatigué... La chair est triste [, hélas !] et j’ai lu tous les livres”.

[5Poète, romancier et philosophe ; dissident de Tel Quel et cofondateur de la revue Change dont le premier numéro, publié au Seuil, est imprimé en novembre 1968. Parmi ses ouvrages : Les Langages totalitaires et Le Vrai Nietzsche.

[6Ent. N.S., Op.Cit.

[7Des calembours, il y en a surtout dans les Clopinettes, certes dessinées par Mandryka, mais scénarisées par Gotlib.

[8Ou plutôt : à l’heure juste. C’est la bande dessinée dans son ensemble qui était alors en retard – et qui demeure encore aujourd’hui, selon J.-C. Menu, “un art en retard” (mais qui a eu grâce à cela l’avantage de “ne pas avoir le postmodernisme”).

[9Je signale juste pour la forme ce “droit de copie” signé Kalkus (soit : le calque, le calqueur ?), pseudonyme de Mandryka dans Vaillant (ce dernier en ayant suffisamment parlé dans diverses interviews). J’ajoute que, dans les Aventures, les choses s’inscrivent et circulent davantage dans une carte que sur un calque (C.F. Rhizome de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui paraît à peu près en même temps que Le Retour du Concombre Masqué et sera repris dans Mille plateaux, Minuit 1980).

[10Ent N.S., Op. Cit.

[11Aphorisme 7 – et dernier – du Tractatus logico-philosophocus de Ludwig Wittgenstein qu’il n’est pas interdit de prendre avec humour (les wittgensteiniens comme les deleuziens trop sérieux ne peuvent prétendre s’attaquer à la forteresse du Cactus-Blockhaus).

[12J’ai toujours adoré Krazy Kat, que je considère comme la plus belle BD du Monde” (entretien avec Nikita Mandryka dans Pif, 2004).

[13Ent. N.S., Op. Cit.

[14Mandryka n’aime apparemment pas le minimalisme dans l’Art qu’il prend comme le bon peuple pour du foutage de gueule, ce dont témoigne une brève histoire du Concombre intitulée Art moderne (lisible sur www.leconcombre.com).

[15Sur ces questions, je me permets de renvoyer à mes essais : Mélancolie des bandes (sur Fred et Jean-Claude Forest, entre autres – in Avis d’orage en fin de journée, L’association 2008) et Actes des passages (sur Fred – in 9e Art n° 15)

[16Qui ont donné la matière à trois albums chez Dargaud : Les Aventures potagères du Concombre Masqué, Le Retour du Concombre Masqué, La Vie quotidienne du Concombre Masqué – l’ensemble formant aujourd’hui la première moitié de l’Intégrale des années Pilote que Dargaud a fait paraître en 2004.

[17(Et vice-versa lycée de Versailles

[18 Les Mille et une influences du Concombre Masqué (www.leconcombre.com)

[19Ent. N.S., Op. Cit.

[20Id.

[21Robert Pinget, Op. Cit.(C’est moi qui souligne)

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