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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

vendredi 18 juin 2010

Ian McDonald est vengé

D’Antonio Parras, disparu il y a quinze jours, les plus jeunes connaissent surtout Les Inoxydables et Le Lièvre de Mars. Pour ma génération, son nom reste associé à celui de Ian McDonald. Non pas l’écrivain de science-fiction britannique, mais le protagoniste d’une série écrite par Guy Vidal, apparue à la fin des années soixante dans Pilote. Il y eut trois épisodes, dont, étrangement, seul le dernier (Tu n’es pas le Bon Dieu, petit Chinois) fit l’objet d’un album, en 1981. McDonald est un médecin volant. Entendez par là que, exerçant sa profession en Australie, il doit prendre un petit avion pour aller visiter ses patients, tant les distances sont grandes.

Dès le premier épisode, Le Domaine interdit, la série apparaissait comme ouvertement politique. McDonald se mêle de la campagne pour l’élection du nouveau maire de la petite ville de Hervey Bay, songeant même à se présenter (une jeune femme lui lance, en guise de réplique finale : « Vous seriez très bien dans le genre Kennedy exotique ! »). Dans l’épisode suivant, Le Grand Complot (Pilote n°s 589 à 603, 1971), il prend fait et cause pour un autre candidat, un jeune architecte d’origine chinoise. Le camp adverse ne recule devant aucune bassesse pour barrer la route à cet étranger, qui passe, de plus, pour « un fichu libéral ». Mais Chong-Bi Lynch est finalement élu. Les ennuis commencent quand la nouvelle équipe prend une série de mesures autoritaires, auxquelles s’oppose McDonald. Notre héros doit bientôt être « neutralisé ». Il est arrêté et confié à un centre de rééducation où il subit des séances d’électrochocs. Puis il est regroupé dans un camp avec d’autres opposants, qui seront bannis de la cité. Dans la dernière planche, alors que son amie Kate tente de venir le délivrer, Ian McDonald meurt d’une balle perdue.

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© éditions Dargaud

J’avais quinze ans et je me souviens de l’impact émotionnel très fort que cette scène eut sur moi. Qu’un héros de bande dessinée fût mortel, que sa carrière pût être aussi brutalement interrompue, c’était chose inconcevable. Le culot de Vidal me sidéra. Trois ans plus tard, Van Hamme et Dany feraient sensation en publiant dans Tintin leur Histoire sans héros. Tel était le conservatisme de l’industrie de la bande dessinée, corsetée par toute une panoplie de dogmes implicites, que toute atteinte au stéréotype du héros passait pour une audace extraordinaire. Pas sûr que les jeunes créateurs d’aujourd’hui mesurent combien la liberté dont ils bénéficient est une conquête somme toute encore assez récente.

McDonald n’était pourtant pas le premier héros à mourir. En 1941, Milton Caniff – qui lui-même gardait en mémoire le précédent de Sidney Smith faisant passer Mary Gold, dans The Gumps, de vie à trépas – avait tué Raven Sherman, l’un des personnages féminins de Terry et les pirates, signant à cette occasion quelques-uns de ses dessins les plus émouvants. Plus de quarante ans après, Caniff évoqua cette péripétie devant Thierry Smolderen et moi et nous déclara : « Cet épisode a déclenché une incroyable profusion de lettres, la mort de Raven a beaucoup choqué les lecteurs. Je me souviens du matin où le strip final a paru. L’employé d’ascenseur m’a traité d’assassin ! Ma femme aussi m’en voulait. »

Caniff et maintenant Parras ne sont plus parmi nous. Peut-être ont-ils retrouvé dans quelque autre monde les personnages qu’ils ont assassinés de sang froid… ?